Un Festival UniverCiné Russie en montagne… Russes

By: Jean-Philippe Guedas

Il suffit parfois d’un Festival UniverCiné Russie pour que le sommet de l’édifice du Lieu Unique apparaisse comme un bulbe orthodoxe…

Au regard des films annoncés pour ce Festival UniverCiné Russie on avait pensé d’abord à la glace, en réalité ce fut un Festival en forme de montagne russes passant du film exécrable Sobibor le vendredi soir à un chef d’oeuvre de grâce, de force et de délicatesse mêlée qui tint suspendue toute une salle L’homme qui surprit tout le monde (on reviendra sur ce film en détail dans un prochain article puisqu’il est sorti en France le 20 Mars).

La carpe dégivrée

Le Festival s’est ouvert avec la projection du film La carpe dégivrée.
Une vieille dame, Elena Mikhaïlovna, apprend de la part d’un médecin qu’elle est condamnée. Elle décide donc d’organiser elle-même sa mort pour éviter d’encombrer son fils, homme d’affaires qui a toujours trop peu de temps à lui consacrer, avec de fastidieuses formalités. Elle procède avec méthode et candeur, allant elle-même à l’état civil puis à la morgue de sa commune pour obtenir un certificat de décès, tout en prenant soin d’une carpe offerte par un de ses anciens élèves. L’actrice Marina Neelova compose un personnage qui promène sur les choses qui l’entourent un regard candide et presque enfantin. Elle et sa collègue Alissa Freindlikh avaient été délaissées par les metteurs en scène du fait de leur âge. Grâce à Vladimir Kott ce duo est dégivré de l’oubli. Quand Elena Mikhaïlovna demande à son amie d’achever ses préparatifs en la tuant, leur manifestation d’amitié mutuelle offre le plus beau moment du film. Tout ceci compose une comédie honnête et efficace qui porte moins sur la mort que sur la la sororité et la charge mentale qui pèse sur les femmes jusqu’à la fin de leur vie.

 

Aga

Aga est un film yakoute filmé sur les bords de la Léna. Nanouk et Sedna, deux yakoutes quinquagénaires, vivent encore dans leur yourte comme des générations d’ancêtres avant eux. Sedna continue encore à casser la glace avec son pic pour pêcher et à construire ses traîneaux pour se déplacer avec son chien. Mais autour d’eux le monde bouge, Leurs 2 enfants les ont déjà quitté. Les deux personnages composent un couple qui semblent s’accorder d’un regard, les images sont splendides, l’histoire est simple et touchante.

 

À Bon Chat Bon Rat

À Bon Chat Bon Rat tout premier film de Anja Kreus est un film prometteur et attachant. Il évoque l’année 2000 en Russie vue à travers les yeux d’une adolescente, jouée par Ekaterina Vinogradova et de son entourage, alors que Boris Eltsine s’apprête à passer le pouvoir à un jeune inconnu appelé Vladimir Poutine et que la guerre sévit en Tchétchénie. Sur ce sujet la réalisatrice compose un film délicat qui ne raconte pas tant son adolescence en tant que telle qu’une époque, des personnages déboussolés, un pays qui n’a plus foi en rien.

Anja Kreus et Ekaterina Vinogradova

Spitak

Spitak, film de l’arménien Aleksandr Kott, frère jumeau de Vladimir, porte sur le tremblement de terre qui frappa l’Arménie en 1988 faisant des milliers de victimes. Si le film commence par une idée brillante de mise en scène, avec une fille et sa mère posant devant l’imposant appareil du cabinet du photographe au moment précis de la catastrophe, il se disperse trop souvent. Le personnage de Gor, qui revient à la recherche de sa famille en apprenant la catastrophe ne parvient jamais à émouvoir le spectateur, tandis que celui de cette photographe française qui photographie des morts au petit bonheur parvient vite à l’agacer. Les scènes les plus émouvantes, touchant à la fable, sont celles de cette gamine retenue avec sa mère dans le cabinet du photographe et qui y joue des rôles avec une forme de magie.

Aleksandr Kott et son interprète

Les Vacances du Président et La Glace

Les Vacances du Président et La Glace peuvent se traiter ensemble tant ils relèvent de la même catégorie périssable, celle des films formatés pour convenir à l’idéologie dominante. Le premier raconte un président ressemblant furieusement à Vladimir Poutine, qui décide de s’accorder une semaine de vacances en Crimée, loin de son entourage qui lui cache l’état réel de son pays. On voit ainsi un Poutine imperturbable s’étonner de la corruption dans son propre pays et considérer que la Crimée est russe. Tout le film est un même bâillement.

La Glace raconte l’histoire d’une petite fille, Nadia, qui veut devenir championne de patinage artistique. En soi, l’idée est innocente. Sauf qu’en Russie les écoles de patinage forment des “petites soldates” dressées au combat pour la compétition et l’honneur du drapeau. D’ailleurs le film ne daigne pas accorder un prénom aux autres jeunes filles de l’école de patinage. Le scénariste parvient même à glisser une réplique dans la bouche de l’entraîneuse, suggérant aux juges d’en appeler à l’ONU s’ils le souhaitent, mais de bien vouloir passer le morceau pour le numéro de son couple de patineur venu sur la piste en dehors de tous règlements.

 

Moskvitch mon amour

Moskvitch mon amour est une comédie arménienne. Hamo, vieux paysan joué par Martun Ghevondyan, vit avec son épouse dans un petit village en Arménie de subsides que lui envoie son fils et de quelques réparations de voiture. Il rêve de s’acheter la voiture de ses rêves, une Moskvitch, la plus belle voiture du monde. Sur ce thème le réalisateur Aram Shahbazyan compose une comédie tendre et poétique avec les réclames pour cette voiture d’un monde kroutchévien idyllique, mais il réussit aussi en filigrane à glisser des allusions à la réalité quotidienne sur le conflit de l’Arménie avec l’Azerbaïdjan. C’est de ce monde, dont les codes lui échappent, que Hamo veut se réfugier dans cette Moskvitch représentant stabilité et confort.

Moskvitch

Sobibor

Sobibor, film de Konstantin Khabenski, est un film de fiction sur la révolte en 1943 du camp d’extermination qui est la seule qui permit à des déportées d’échapper à la mort.

Ce film se trahit dans ses intentions dès le début par cette citation des Actes des Apôtres qui figure en exergue. C’est aussi approprié qu’un Notre Père à la place du Kaddish et une croix plantée devant le camp d’Auschwitz. D’autant plus qu’elle vient illustrer le propos d’un officier nazi que le film préfère écouter pérorer dans le camp de Sobibor, attendant le prochain arrivage, plutôt que de partager les angoisses des déporté.es dans le train. Dans la scène suivante le train arrive et l’on voit alors les déporté.es descendre de wagons… de voyageurs comme s’ils sortaient de cabines de maquillage. Durant tout le film chacun gardera d’ailleurs des tenues civiles et les mêmes coiffures, y compris tresses, chignons et nattes pour les femmes. Le film a déjà tellement prêché le faux que même le vrai s’y trouve marqué de suspicion. En réalité le scénario cherche moins ses références du côté des documentaires sur le sujet, qu’il doit juger trop fastidieux, que du film de prisonnier, notamment dans les conciliabules entre les stalags, bien plus propice à son vrai sujet, la construction d’un récit héroïque. Le scénario concentre le récit sur la confrontation entre le commandant du camp Franz Stangl, Christophe Lambert, qui tient plus du méchant de James Bond que d’un rouage du nazisme, et le lieutenant soviétique Alexandre Petcherski, présenté comme un Moïse inspiré par Staline et joué par Konstantin Khabenski, notamment dans une scène ou Stangl ordonne à Petcherski de prouver sa valeur en fendant une souche en 10 minutes sous peine de faire exécuter une partie des siens.

Face à l’oubli ou à la méconnaissance des russes sur le sujet de l’extermination des juifs ce film offre un récit héroïque exécrable de mépris pour le réel, notamment une scène de ralenti lors de la sortie du camp qui paraît une publicité, autant de crachats sur la mémoire des victimes et de leur survivants.

Mieux vaut en revenir au film de Lanzmann Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures ne serait ce que pour cette scène où Yehuda Lerner raconte face caméra avec sa voix éraillée qu’après s’être échappé du camp, son premier acte d’homme libre fut de s’endormir dans un champ. Selon la formule de Eluard “Si leur voix s’éteint, nous périrons”.

Jean-Philippe Guedas
Ouvrier. Croit aux vertus du café, du cinéma et de la littérature. Russophile autodidacte.
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