Le rock roumain, l’Histoire en héritage

By: Quentinprod

Alors que la Roumanie est au centre de l’actualité culturelle depuis plusieurs mois avec la saison croisée France Roumanie, il est temps de vous faire découvrir le rock roumain, son histoire et son actualité.

 

Les débuts du rock en Roumanie…

Le rock roumain a su tenir tête et se relever après plusieurs décennies d’une dictature communiste qui voyait d’un mauvais œil ce genre musical. Il reste toujours populaire aujourd’hui grâce notamment à une médiatisation sans frontières et surtout sans barrière politique. Mais la scène rock roumaine peine malheureusement à s’exporter en dehors de ses frontières nationales. La faute en grande partie à sa situation géographique et linguistique : seule enclave de langue latine, avec la Moldavie, au beau milieu de l’espace slave, la langue roumaine peine à trouver son public en dehors de sa zone linguistique alors que l’offre y est foisonnante et artistiquement très riche.

Les premiers groupes de rock en Roumanie se sont créé dès les années 60. Aucun d’entre eux n’est encore actif aujourd’hui, à l’exception de Transsylvania Phoenix, appelé à l’époque Sfinţii, mais qui ne compte plus qu’un seul membre d’origine. La particularité de ces groupes précurseurs était de ne jouer que peu de compositions, préférant les reprises des groupes les plus populaires en Occident, comme les Beatles ou les Stones. Peu à peu, avec l’avènement du rock progressif ou psyché dans les années 70, les musiciens roumains vont de plus en plus être influencés par la musique occidentale et former ce que l’on considère encore aujourd’hui comme l’âge d’or du rock roumain.

 

Un genre peu apprécié sous la dictature communiste…

Mais l’histoire du rock en Roumanie est intimement liée à l’histoire tourmentée de son pays et l’arrivée au pouvoir de Ceaușescu va fortement influencer le travail des artistes dans les années qui vont suivre, avec un durcissement du climat social et un retour à l’oppression dans cette période de Guerre Froide.

Le rock étant à cette époque par définition la musique de la protestation, de l’esprit libre et de la non conformité, il devient vite l’ennemi du régime en place, les groupes n’hésitant pas à s’y opposer vivement dans ses textes, d’ailleurs de manière plus subliminale qu’explicite. A tel point que le mot « rock » était remplacé dans le langage courant par le terme « musique de guitare électrique ». En 1971, Nicolae Ceaușescu, alors secrétaire du parti communiste, futur président du pays, instaure les « Thèses de juillet », visant notamment à recentrer la culture vers les valeurs nationales, ce qui engendre une première révolution dans la scène musicale roumaine. A partir de cette date, seules peuvent être chantées les langues étrangères d’origine romanes (comme le français ou l’italien) ainsi que les autres langues des pays du bloc soviétique.

La radio étant l’une des très rares sources d’information fiables sur le rock, les émissions de Cornel Chiriac, comme Metronom sur Radio Romania entre 67 et 69, émission durant laquelle il diffusait les meilleurs hits occidentaux du moment, puis ses interventions sur Radio Free Europe, furent très populaires notamment auprès des jeunes, jusqu’à son assassinat en 75. Mais dès les années 1980 la musique chantée en anglais fût interdite à la télévision et à la radio. Cette propagande anti-occidentale a fortement muselé la carrière des groupes roumains. L’un des exemples les plus marquants est sans doute celui du groupe Iris, groupe emblématique formé en 1976, qui fût interdit de se produire sur scène en 1988, prétextant que le rassemblement de milliers de jeunes inciterait ces derniers, à se révolter… Fait inacceptable pour le régime.

Il fallait, à l’époque, obtenir une certification du Conseil de la Culture, organe du gouvernement, pour se produire sur scène. La provocation du groupe l’année auparavant n’aidant pas : en effet, la pochette de leur album Iris II reprenait, à sa manière, l’image du guitariste Angus Young (AC/DC), icône incontournable du rock “occidental”. Des groupes comme Voltaj, Cargo, Holograf, Iris ou Timpuri Noi ont malgré tout fait les grandes heures du rock roumain des années 80 et existent encore aujourd’hui.

 

Une liberté retrouvée en 1989…

La chute du régime des Ceaușescu fin 89 a libéré la parole des artistes, qui ont enfin pu s’exprimer librement et développer leur art sans craindre la censure de l’état. Dès lors, de nombreuses formations ont vu le jour et sont toujours aussi populaires aujourd’hui, caractérisées par des textes toujours aussi forts et influencées par le combat de leurs aînés, mais en phase avec la société actuelle.

Citons comme exemple Luna Amară qui dénonce le problème majeur du harcèlement à l’école ou qui cherche à inciter les jeunes à aller voter pour le renouveau et le développement du pays. Il aura tout de même fallu plusieurs années avant que le pays ne se dote d’une vraie industrie musicale. Un renouveau s’est opéré à partir de 2006 avec l’implantation d’Universal Music en Roumanie, seule major présente sur le territoire national. Avec le rachat en 2015 du label historique Media Pro Music, Universal Music Romania permet une médiatisation plus importante pour ses artistes et de nouvelles découvertes chaque année, rendant ainsi la scène rock roumaine si vivante aujourd’hui. Précisons tout de même que le rock n’a pas le monopole :  l’électro roumaine attire de plus en plus d’adeptes et conquiert peu à peu les scènes mondiales avec un style très caractéristique.

Tour d’horizon de nos meilleures découvertes et nos coups de cœur en matière de rock made in Roumanie !

 

LUNA AMARA

Nous vous avons déjà parlé à plusieurs reprises de Luna Amară ici et ici. Formé en 1999, ce groupe originaire de Cluj Napoca fait partie des formations post Ceaușescu les plus populaires. Il continue d’avoir une influence majeure sur la scène rock nationale. Leur dernier album, « Nord », est sorti en octobre 2018. Facebook

VITA DE VIE

Formé en 1996, Vița de Vie fait partie de ces groupes qui dominent la scène roumaine et ce depuis la parution de leur second album à l’orée de l’année 2000 : Fenomental, qui deviendra le premier disque d’or de Roumanie. Le groupe mené par Adrian Despot remporte quelques années plus tard plusieurs récompenses prestigieuses qui assoient encore un peu plus leur notoriété. Ils viennent de sortir leur dixième disque : Şase (-), deuxième partie de leur album concept sorti en 2016 sous le nom de Şase (+) après une parenthèse acoustique. Le propos de cet album repose sur un sujet on ne peut plus actuel, la responsabilité des Hommes face à la nature, un sujet que l’on retrouve notamment dans le single Ialapet, dans lequel Adrian Despot nous parle d’un avenir où nous vivrions sous terre pour nous protéger des rayons du soleil le jour et du froid la nuit ainsi que du plastique qui s’accumule. Facebook

IRIS

Iris continue d’influencer le rock roumain depuis quatre décennies d’une carrière riche et chargée, comme nous avons pu le voir plus haut. Le changement de régime leur a permis d’accroître encore davantage leur popularité, jusqu’à être honoré en 2007 par le président de l’époque : Traian Băsescu “pour leurs 30 ans de contribution à la culture roumaine”. La même année ils font la première partie des Rolling Stones, puis d’AC/DC quelques années plus tard.
“Lumea toată e un circ”, leur nouvel album sorti en novembre dernier était attendu depuis 6 ans, et marque une rupture dans l’histoire d’Iris, puisque le line up actuel ne compte plus que deux membres d’origine, après s’être séparé récemment de son chanteur emblématique : Cristi Minculescu. “Le monde est un cirque”, traduction en français, est donc le seizième album du groupe mais le premier avec Costi Sandu au chant, déjà bien connu sur la scène rock roumaine pour ses collaborations avec de nombreux groupes comme Voltaj. Un excellent disque à classer entre classic rock et hard rock avec ça et là un petit côté eighties bienvenu. Facebook

HOLOGRAF

Impossible de parler d’Iris sans évoquer leurs compères d’Holograf, formé seulement deux ans après. A eux deux, ils résument la longue et riche histoire du rock roumain. Leur troisième album, sorti en 1988 reste comme l’un des disques les plus vendus des années 80 en Roumanie. Régime communiste oblige, ses tournées à l’étranger ne passeront que par des états du bloc soviétique et uniquement de manière « officielle ». Mais son ouverture sur le monde occidental mènera Holograf en France avec une apparition en 1990 au Festival du Printemps de Bourges. Ils viennent de sortir un tout nouveau single, «Pierd inaltimea din ochii tai“. Site officiel / Facebook

THE MONO JACKS

The Mono Jacks a fait sensation avec son premier album paru en 2010, deux ans à peine après leur formation, porté par le single « Maria ». Leur dernier opus en date, Ușor distorsionat, le premier entièrement composé en roumain, sorti fin 2017, a confirmé leur place parmi les meilleures formations actuelles. The Mono Jacks fait partie du cercle restreint de groupes roumains qui se produisent régulièrement à l’étranger, en Allemagne notamment. Site officiel / Facebook

ROCKABELLA

L’un des derniers nés de la scène roumaine actuelle, les Bucarestois de Rockabella viennent de sortir, il y a quelques jours, leur premier album : « Clarobscur », qui combine influences indie, alternatives et progressives. A travers les 10 morceaux qui composent cet album, dont un seul en anglais, le groupe explore « les concepts de liberté et de captivité, d’amour et de haine, de vie et de mort. Chaque chanson a sa propre histoire, mais elle semble être née d’un noyau commun: la co-dépendance entre la lumière et les ténèbres. Nous ne pouvons pas comprendre la lumière sans connaître les ténèbres », nous dit Teodora Morosanu, chanteuse du groupe. Site officiel / Facebook

GRIMUS

Grimus, nommé ainsi d’après le roman de Salman Rushdie, fait lui aussi partie des rares groupes roumains à se faire connaître en dehors du pays, grâce notamment à des paroles en anglais, ce qui confère au groupe un côté plus international. Ils sont récompensés du « meilleur album roumain » en 2008 avec « Panikon », lancé avec leur tube Backseat Driver. Leur quatrième album, UNMANAGEABLE SPECIES, sort en 2018. Site officiel / Facebook

JURJAK

Jurjak est le projet de George Petrosel, aussi connu comme musicien que comme créateur d’art visuel. Il lance en 2018 son second album, « Blues Berry», dans un registre peu commun pour le pays. Exit les grosses guitares, le quartet offre une musique folk rock aux notes de blues, électro blues même, sur fond de paroles en roumain. Atypique et captivant ! Facebook

BUCOVINA

Terminons notre aperçu de nos coups de cœurs par le métal. Bucovina y fait figure de référence en la matière en Roumanie. Formé il y a presque vingt ans à Iași, quatrième ville du pays, leur musique empreinte de nombreuses sonorités au folklore roumain ainsi qu’au folklore dace, livre une musique à mi chemin entre le heavy et le black métal. Leur nouvel album « Septentrion » est disponible depuis décembre 2018. Facebook

Pour les locuteurs roumains, l’anthologie du rock roumain de Nelu Stratone fait figure de référence actuellement. Couvrant plus de 50 ans d’histoire du rock en Roumanie, elle se compose d’un premier volume consacré au rock sous l’ère communiste, puis d’un second sorti en 2018 sur la période post communiste jusqu’aux années 2000. Un troisième volume est en préparation et complète l’histoire jusqu’en 2016.

(Photo couverture : Brasovul tau)
Quentinprod
Amoureux des Balkans ! A la fois professionnel de la production de spectacles vivants, photographe de spectacles vivants, et éducateur/animateur scolaire, avide de découvertes musicales !
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