Les bases russes en Antarctique : entre science et fierté nationale

By: Adrienne Charmet

L’histoire de la présence russe en Antarctique commence avec l’Année Géophysique Internationale de 1957. En préparation des programmes de recherches qui allaient alors être menés sur les zones polaires, l’URSS a alors créé un organisme officiel chargé de mettre en place des expéditions en Antarctique, dès 1955. C’est le début d’une longue histoire de bases antarctiques au service de la science et de la grandeur de l’URSS, puis de la Russie.

En pleine guerre froide, l’URSS à la conquête de l’Antarctique

Tracteurs à chenille utilisés pour la 4e expédition antarctique soviétique, en 1960 – Alex Bakharev

Le programme antarctique russe, appelé Expédition antarctique soviétique (EAS), est mené sous l’autorité de l’Institut de recherche Arctique et Antarctique (Арктический и антарктический научно-исследовательский институт), fondé en 1920. Il a conduit d’abord les scientifiques russes entre le 86e et le 11e degrés de longitude Est, à l’Ouest de la terre Adélie, puis au cœur du continent Antarctique.

Lorsque l’URSS a commencé à entrer dans les expéditions antarctiques, longtemps après le Royaume-Uni, les États-Unis ou même la France, l’enjeu était de taille : les USA prenaient de l’avance dans la conquête spatiale, en pleine guerre froide, il fallait que l’URSS se distingue de façon éclatante dans l’exploration polaire. Alors que jusqu’à présent le seul contact de l’URSS avec l’Antarctique se résumait à quelques chasses à la baleine à la fin des années 1940 au large des côtes antarctiques, les moyens engagés à partir de 1955 sont à la hauteur du défi scientifique et géopolitique.

Ce ne sont pas moins de six bases qui sont alors créées, faisant entrer de façon spectaculaire l’URSS dans l’histoire des expéditions antarctiques, alors qu’ils s’étaient jusqu’à présent concentrés sur les recherches et explorations arctiques, notamment par de nombreuses expéditions sur des bases dérivantes au Nord de la Russie.

Le traité sur l’Antarctique, signé en 1959 et entré en vigueur en 1961, a posé les bases de la gouvernance de l’Antarctique, consacrée aux recherches scientifiques dans un modèle absolument pacifique : toute militarisation ou tentative d’expansion territoriale y est interdite. Ce statut original, créé en période de tension géopolitique extrême, a donné à l’activité soviétique puis russe en Antarctique un caractère particulier : l’exploration scientifique se fait pour le bien de l’humanité, par l’activité et la coopération scientifique, mais porte également une part de prestique national importante. Trente-six expéditions (sur deux ans chacune) ont été menées par l’URSS entre 1955 et 1992. Après une période troublée par la fin de l’URSS, les expéditions russes ont repris leur activité et l’exploration antarctique russe, si elle est moins spectaculaire et politique qu’auparavant, continue néanmoins. Depuis le début de la présence russe en Antarctique, et même lorsque l’URSS était fermé à l’extérieur, les scientifiques et marins russes ont toujours eu des contacts avec les scientifiques des autres pays présents sur le continent blanc.

Des bases russes à vocation scientifique

L’église de la Trinité, sur la base de Bellinghausen, consacrée en 2004. CC-BY-SA / Akulovz

Les bases russes en Antarctique, au nombre de six, ont des objectifs complémentaires :

La base Mirny est la première à avoir été créée, en 1956. Elle est située sur la mer de Davis, à l’Est du continent Antarctique. Elle peut accueillir environ 170 personnes et travaille beaucoup sur la glaciologie et la sismologie, ainsi que sur l’observation des aurores australes.

La base Sovetskaïa, créée en février 1958 dans le cadre de la 3e expédition antarctique soviétique, a essentiellement servi lors de l’Année Internationale de Géophysique. Elle a été fermée en janvier 1959. Molodyozhnaya a été ouverte en 1961, fermée en 1990 puis réouverte en tant que base saisonnière, à l’Est de l’Antarctique, à partir de 2006. De la même façon la station de Leningradskaya, installée en 1971, a fermé en 1991.

La base de Bellingshausen est située sur l’île du Roi-Georges, dans l’archipel des Shetland-du-Sud au large de l’Antarctique. Elle a été créée en 1968 et compte une trentaine d’habitants, en continu depuis sa création, ainsi qu’une église orthodoxe consacrée en 2004. Les principales activités de la base sont liées à la surveillance environnementale et météorologique, ainsi qu’à la cartographie. Elle est reliée par des routes précaires aux stations chiliennes, chinoises et uruguayiennes situées sur la même île.

La base de Progress est la dernière-née des bases soviétiques puis russes. Elle a été inaugurée en 1989. Elle a cessé provisoirement d’être occupée entre 2000 et 2003, puis a brûlé en 2008 avant d’être reconstruite en 2013. Cette base, qui dispose d’un terrain d’aterrissage, sert notamment de point de départ pour la station Vostok, à l’intérieur du continent.

Vostok et le pôle Sud d’inaccessibilité : la consécration russe aux extrêmes

Buste de Lénine au pôle Sud d’inaccessibilité Cc-BY-SA / Cookson69

La plus emblématique station antarctique russe actuelle en Antarctique est la base Vostok. Créée en 1957 lors de l’Année Géophysique Internationale, elle a été au coeur de la course à la performance scientifique dans le contexte de guerre froide. En effet, la base Vostok est la plus isolée du continent Antarctique, à 1260 kilomètres de la côte la plus proche, et à 1250 km du pôle sud géographique. Elle a servi de base de départ à l’expédition russe ayant atteint le pôle Sud d’inaccessibilité (point le plus éloigné de toute côte), le 14 décembre 1958. L’expédition de 18 personnes a installé au pôle Sud d’inaccessibilité une base, qui n’a pas d’occupants permanents, et a été entièrement recouverte par la neige, seul restant visible un buste de Lénine commémorant la conquête russe du pôle. La station du pôle Sud d’inaccessibilité est un des premiers monuments historiques classés en Antarctique.

La base de Vostok est située à une altitude de 3488 m, et au dessus du plus grand lac du monde situé sous la glace, le lac Vostok (250 km de long, 50 km de large). Cette configuration ainsi que son isolement géographique et le vent violent qui y souffle en font l’endroit habité le plus froid au monde. La plus basse température enregistrée sur terre l’a été le 21 juillet à Vostok, avec -89.2°C. La température moyenne en hiver y est de -65°C, pour -30°C en été. Les conditions de vie y sont si extrêmes qu’elle sert de lieu d’étude pour les recherches sur les voyages vers Mars.

La base Vostok est consacrée à des forages sous la calotte glaciaire, depuis les années 1970. Le forage, qui atteint une profondeur de 3623m, est observé de très près par l’ensemble de la communauté scientifique internationale, parce qu’il permet de connaître le climat passé sur une période qui remonte à 420 000 ans. C’est donc un instrument inestimable dans l’étude de l’évolution du climat. Le lac souterrain Vostok a été atteint en 2012, redonnant un lustre nouveau aux expéditions antarctiques russes par l’exposition mondiale du succès des forages, et de la richesse scientifique qui y est étudiée.

Carte des bases scientifiques en Antarctique, 2009. CC-BY-SA / Teetaweepo

Après les incertitudes des années 1990, où les expéditions scientifiques russes ont été très ralenties, en nombre et en investissement, les années 2000 ont vu un réinvestissement certain de la Russie en Antarctique. Respectant les règles internationales du continent Antarctique, les expéditions russes coopèrent avec celles des autres pays participants à l’étude et à l’occupation de l’Antarctique. Les tensions géopolitiques qu’on observe depuis quelques années en Arctique ne sont pas du tout aussi présentes en Antarctique. Cependant, les difficultés économiques actuelles de la Russie ralentissent les investissement et, après des décennies où ils ont été fêtés et reconnus comme des héros, le prestige immense des scientifiques et marins soviétiques (les “poliarniks”), parfois comparés aux cosmonautes, a laissé place à une forme de méconnaissance des actions menées par la Russie en Antarctique auprès de la population.

À lire sur les bases scientifiques russes en Antarctique :

* Jean-Robert Petit, Vostok, le dernier secret de l’Antarctique, Éd. Paulsen, 2012

* Cédric Gras, La Mer des Cosmonautes, Éd. Paulsen, 2017

Adrienne Charmet
Slavophile amateure et autodidacte, vadrouillant dans l'Est depuis une vingtaine d'années à intervalles irréguliers. Je me nourris de musique et de littérature le reste du temps, et d'Internet aussi.

1 Comment

Laisser un commentaire

L’esprit Hajde

Les Balkans, l'Europe de l'Est et l'Europe centrale ?
Un art de vivre pour certains, une escapade pour d'autres, une illusion pour beaucoup mais surtout une passion pour nous tous.

Une passion bâtie sur des lectures, des films, des voyages, quelques liqueurs, plats, regards et baisers partagés avec des autochtones.

A travers nos écrits, notre but est simplement de mettre en lumière ces peuples, des cultures et des pays proches mais finalement méconnus.

On espère que le voyage vous plaira et si vous avez envie de faire partie de l'aventure Hajde, faites-nous signe !

The Hajde spirit

Balkans, Eastern Europe, Central Europe?
A way of life for some, a short journey for other, just an illusion for many, but a passion for us, overall!

Our passion is built on readings, films, travels, a few spirits, meals, glances and kisses shared with the natives.

Throughout or writings, our goal, simply put, is to bring to light people, cultures and countries close to us, but unknown or misunderstood.

We wish you a pleasant journey. Want to join the Hajde family? You are welcome! Don't hesitate to: contact us !

La crème de la crème

Back to Top