Les chroniques de Léa – Kornél Esti, Dezső Kosztolányi

By: Léa Yasmine Djenadi

« Un homme ce n’est pas assez pour écrire et pour vivre dans le même temps. Ceux qui ont essayé se sont effondrés tôt ou tard. »

Kornél Esti est un ensemble de nouvelles, où le narrateur retrouve le double malicieux de son enfance et ce dernier nous raconte les histoires absurdes et fallacieuses qu’il a vécu lors de ses voyages à travers l’Europe. Subtilement drôle, ce roman peut se lire sans nécessairement respecter l’ordre des chapitres.

Une amie m’a offert ce livre à une époque où je n’étais pas encore familière avec les sonorités hongroises. La quatrième de couverture parlait d’un jeu de dupe entre le narrateur et son alter ego. Sans vraiment réfléchir, j’ai cru que cet ami imaginaire était Dezső Kosztolányi car un patronyme avec tant de syllabes ne pouvait que sortir de l’esprit d’un écrivain. Et j’ai donc patiemment attendu son arrivée dans le roman. Lorsque j’ai réalisé mon erreur, le mal était fait : pour moi Kornél Esti était l’auteur, et par conséquent il était réel. Il avait inventé un narrateur bien ancré dans la réalité (écrivain professionnel qui a fait ses classes, qui vit dans son petit appartement à Budapest, qui a une vie sociale très calme…). Et il utilisait la défiance de ce narrateur pour se moquer de lui-même puisque, c’est bien connu, on ne croit jamais ce que raconte les poètes et les ivrognes. Ils ne savent qu’affabuler et seul les écrivains reconnus peuvent les absoudre.

 

Ersatz, double, alter ego ou tout simplement littérature

Il en est donc autrement : Kosztolányi est l’auteur. Puisqu’il écrit un livre, il crée un narrateur. Ou il se crée un narrateur…? Dès le départ, il joue sur le flou fictionnel entre le narrateur et lui-même : ils sont nés au même endroit, le même jour, ont des enfances similaires, errent dans les mêmes cafés de Budapest… Le narrateur de ce livre est donc un ersatz de l’auteur. Or ce narrateur va lui-même se créer un double en la personne de Kornél Esti. Dans la première nouvelle, portant sur l’enfance, le narrateur admet qu’il ne sait plus vraiment qui de lui ou de Kornél a poussé l’autre à faire l’école buissonnière ou à mordre des adultes. Il vient poser ainsi une confusion quant à l’existence de Kornél. Puis Kornél part vivre sa vie au loin et revient vers 35 ans, les bagages remplis d’histoires. Histoires qu’il a vécues, dont il a été témoin, ou qui lui ont été relatées.

Ainsi l’auteur crée un personnage, qui se crée un double, qui se crée lui-même une vie imaginaire ? C’est génial. C’est trop fou pour ne pas être possible.

S’il est fréquent que Kornél Esti soit conceptualisé comme un ami imaginaire du narrateur, cette théorie est bien trop pragmatique pour rendre hommage à la folie sublime de ces nouvelles.
On se moque bien de savoir ce qui est réel, ce qui est possible chez Kornél Esti. Au contraire, c’est la crédulité qui est au cœur même de ces nouvelles. Dès la première nouvelle, dès l’enfance, Kornél taquine malicieusement le narrateur sur le fait de croire en Dieu. Que veut dire croire ? Il y a besoin de croire pour créer et quel intérêt y a-t-il à croire à ce qui est déjà dans notre monde ? Il s’agit de créer et de croire à ce que l’on crée. De la même manière que les enfants croient bien voir des monstres dans l’amas de vêtement qu’il y a sur une chaise. Il faut croire, s’amuser à croire, regarder derrière les miroirs, inventer. Tout ce qui compte c’est la créativité. C’est un retour brusque et vivifiant à l’imagination.

 

L’absurde comme humanisme

Retour nécessaire peut-être à une époque d’entre-deux guerres, où tous les -ismes montent autour de la Hongrie (et dans l’Europe en général), où le pays a été amputé des deux tiers de son territoire, où les couronnes se disputent. Kornél se promène dans toute l’Europe alors que le narrateur reste chez lui et d’ailleurs Kornél se promène parfois dans une Hongrie qui n’existe plus et où pourtant le narrateur, autant que l’auteur, est né. Plutôt qu’une volonté désespérée de faire sens, c’est l’absurde qui prévaut, car il vient déstabiliser la pensée et génère ainsi des émotions.

Ainsi oui il y a dans Kornél et chez Kornél quelque chose de l’absurde, du grotesque, du burlesque. Et par l’absurde, il trace des destinées bien plus humaines que sous une prose réaliste. C’est un absurde différent de celui de Kafka. C’est un absurde anarchiste, une révolte permanente contre le bon sens, et pourtant sans violence, jamais.

C’est Kornél qui hérite d’une fortune et comme il est nécessaire d’être miséreux pour être un poète digne de ce nom, il dilapide sa fortune en tentant de la glisser dans les poches de manteaux de plus riches que lui, et par conséquent plus nécessiteux. C’est la Ville Franche où les restaurateurs vous informent que la bouffe est dégueulasse et bien trop cher, où les cordonniers clament sur leurs vitrines la mauvaise qualité de leurs souliers « cors et amputations garantis ! ». C’est ce critique littéraire qui doit commenter l’œuvre d’une écrivaine dont il n’a jamais lu un mot et qui ne peut que se baser sur ce qu’il connaît d’elle, c’est-à-dire sa capacité à être soporifique…

Car Kornél Esti, comme le narrateur, comme Kosztolányi, aime se jouer des mots. Kosztolányi est réputé dans la littérature hongroise (oui, j’ai beaucoup lu sur lui depuis ma méprise initiale) pour les apports monstrueux qu’il a amené à sa langue, passant des nuits à la bougie à traduire des auteurs étrangers pour saisir des subtilités dont il pourrait agrémenter le hongrois. Car les langues évoluent souvent au contact d’autres vocables et le Hongrois est une langue bien isolée dans l’Europe, ne se rattachant ni aux langues romanes ni aux langues slaves. Il a cultivé tous les genres, journalisme, poésie, roman, nouvelles pour porter au plus haut la langue hongroise et le langage en général. Evidemment, de lire ce roman en français, nous perdons certainement de sa force. Mais l’idée traverse les traductions.

 

Une ôde au Lecteur

Statue d’un chroniqueur anonyme, Budapest. Il faudrait élever en face de cette statue une statue du lecteur anonyme, l’un ne vivant pas sans l’autre.

Une des nouvelles joue habilement sur cette notion de langues et de littérature. C’est d’ailleurs la seule fois que Kornél Esti fait preuve de mépris envers un personnage. Il s’agit d’un traducteur cleptomane. Voilà qu’ici il a dérobé un chandelier et la nouvelle qu’il devait traduire est plongée dans le noir, ici il vole des bijoux, là encore il dérobe carrément le texte parce qu’il lui plaît bien… Il rend des brouillons qui ne veulent plus rien dire à ses éditeurs. C’est savoureux et sous l’absurde, on sent une réflexion sur le devoir de la traduction, le refus du plagiat, le respect de langue et puis surtout celui de la littérature : non, vraiment, si on peut se jouer de la crédulité les gens, on doit au moins le faire en leur proposant des histoires dignes de ce nom !

Les variations sur le thème de la crédulité sont prévalantes chez Kosztolányi. Et la crédulité est toujours associée aux histoires que l’on raconte, histoires qui errent entre mensonge et vérité, imaginaire et réalité, comme dans son autre célèbre recueil Une famille de menteurs .
Voilà certainement pourquoi Kornél aime tant « les poètes et les ivrognes ». Personne n’écoute jamais ce qu’ils veulent nous dire, trop occupés que nous sommes à dire qu’ils braillent ou que ce n’est pas possible. Mais justement, une histoire est-elle faite pour être possible ?
Le personnage le plus important de Kornél Esti n’est peut-être ni Kornél, ni le narrateur, ni même l’auteur. C’est le lecteur. Le lecteur ici y est comme un gosse car toute affabulation est destinée à faire rire quelqu’un, à l’outrer, à le faire réagir. Peut-être que les histoires de Kornél doivent-elles tout simplement être qualifiées d’incroyables , terme qui désigne autant ce qui ne peut être cru que ce qui est extraordinaire, fantastique.

“Les frères Goncourt, dans leur journal, parlent d’une femme qui, au cours d’un voyage en diligence, raconte à une de ses amies, qu’elle n’a pas vue depuis longtemps, l’histoire poignante de sa famille. Son père avait été abattu à coups de fusil, sa mère s’était noyée, son mari était mort dans un incendie, il ne lui était resté qu’un enfant, qui vivait en Egypte, et dernièrement, cet enfant se baignait dans le Nil, comme tant d’autres fois, tout enjoué et sans méfiance, quand un crocodile a nagé vers lui. Mais la femme n’a pas pu aller plus loin dans son récit. Les passagers, qui jusqu’alors avaient écouté avec une profonde commisération, n’ont pas pu attendre la fin pas pu attendre que le crocodile ouvre sa gueule horrible et happe l’enfant, et, bien qu’ils aient su, eux aussi, que mot pour mot ce qu’ils entendaient était vrai, ils ont d’un coup tous éclaté d’un rire tonitruant. Mais oui, mes amis. Il y a une limite à tout. Et trop, c’est trop.” Kornél Esti, le traducteur cleptomane.

Léa Yasmine Djenadi

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