Les Sept Soeurs de Moscou, enfantées par Staline

By: Tristan Trasca

1937. Exposition universelle de Paris. Autour du Trocadero, les pavillons dédiés à chaque nation invitée impressionnent.

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A gauche, le pavillon allemande. A droite, celui de l’URSS.

Chaque pays offre ce qu’il y a de mieux en termes de création artistique au sens large. Et chacun veut présenter une certaine image de sa culture. A ce petit jeu, les deux grands vainqueurs de l’édition 1937 de l’exposition universelle sont sans surprise l’Allemagne et l’URSS. Les deux pavillons des superpuissances européennes se font face. L’Allemagne est représentée par un immense aigle orné d’une croix gammée, selon une idée d’Albert Speer, l’architecte du parti nazi. En face, l’URSS n’est pas en reste avec la fameuse statue L’Ouvrier et la Kolkhozienne d’une hauteur de 25 mètres. Les deux puissances le savent pertinemment: l’architecture est un autre moyen de démontrer la grandeur d’un pays.

Moscou, le grand terrain de jeu de Staline

Dès les années 1930, Staline décide d’utiliser l’architecture pour renforcer la stature internationale de l’Union Soviétique. Et pour cela, Moscou se doit d’impressionner. Les légendes diverses courent sur l’origine de cette volonté de Staline. Certaines narrent que Staline aurait été impressionné par les buildings de New York, d’autres content que Staline aurait été furieux quand la construction du siège des Nations Unies débuta à New York en 1948 et décida donc d’agir en conséquence. Quoi qu’il en soit, l’optique de grandeur de Staline était en branle et rien ne pouvait l’arrêter.

La prise en main de l’architecture par le pouvoir soviétique commença dans les années 1930. Comme dans les autres formes d’art, une approche moderniste n’était plus plébiscitée par les instances soviétiques; seule une approche constructiviste et classique était attendue. En 1932, une Union des Architectes Soviétiques fut créée pour que tout le monde suive le droit chemin. Un an plus tard, un concours fut lancé pour créer le Palais des Soviets.

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Le Palais des Soviets

Ce Palais, qui devait être créé à l’emplacement de l’ancienne Cathédrale Sainte-Sauveur dynamitée pour laisser place à l’emblème de la grandeur soviétique, avait été pensé comme le plus imposant monument au monde. Selon les dessins de l’architecte Boris Iofane, ce Palais devait mesurer plus de 400 mètres de haut – soit environ 100 mètres de plus que la Tour Eiffel qui trône à 327 mètres de hauteur.

La construction du Palais débuta mais la seconde guerre mondiale y mit un terme. L’effort de guerre prit le pas sur l’élan de grandeur soviétique. L’acier dédié au Palais fut réquisitionné pour construire des ponts de chemins de fer entre autres. C’en était fini de ce grand projet, mais la fin de la seconde guerre mondiale permit à Staline de relancer ses grands plans pour Moscou.

Les Sept Soeurs de Moscou

Staline revint en effet à la charge avec ses vysotki – littéralement « immeubles de grande hauteur ». Au lieu d’un seul énorme projet comme celui du Palais des Soviets, le Moscou de la fin des années 40 et des années 50 vit pousser sept gratte-ciels. Tous ceux-ci reprennent le modèle original du Palais des Soviets dans des proportions plus réalistes, les Sept Soeurs mesurant entre 130 mètres de haut et 240 mètres.

Comme toutes soeurs, elles ont bien entendu cet air de famille qui permet de les apparenter. Les éléments incontournables de ces soeurs sont ainsi l’impression pyramidale de toutes ces structures, la tour centrale avec une flèche élevée construite sur la base constitué par les premiers étages et enfin l’alignement remarquable et parfaitement symétrique des fenêtres.

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Le Ministère des Affaires Etrangères à Moscou

Le but avoué de ces structures était dans un premier temps de donner de la hauteur à Moscou, notamment pour concurrencer l’impression visuelle laissée par des villes comme New York. Cette volonté d’impressionner était bien entendu au service de la propagande soviétique, utilisant cette fois l’architecture pour célébrer la grandeur de sa doctrine et de la nation.

Aujourd’hui encore, ces bâtiments sont aisément reconnaissables à Moscou, même si d’autres hautes structures plus modernes ont poussé dans le ciel de Moscou. Ces Sept Soeurs font ainsi partie de l’identité de Moscou, au même titre que le Kremlin. Quelques soeurs sont des hôtels (Hôtel Ukraine et Hôtel Leningrad) alors que d’autres batîments sont utilisés par des ministères, des universités ou tout simplement des immeubles d’habitation.

Et leurs cousines étrangères

Mais que serait une famille sans cousins et cousines, me direz-vous ? Et vous avez raison. Les Sept Soeurs ne sont pas des parentes isolées. Des cousines ont vu le jour, dans des pays de l’Est bien entendu. Ainsi la Pologne, la Roumanie, la République Tchèque et la Lettonie entre autres ont des bâtiments du même type sur leur territoire.

En Roumanie, la Casa Scintei* (la Maison de l’Etincelle, du nom d’un des journaux communistes de 1931 à 1989) est facilement identifiable dans Bucarest. Au bout d’un large boulevard, elle laisse une impression de gigantisme comme ses cousines moscovites, dont la forme a servi de matrice pour créer ce bâtiment en Roumanie. Une statue de Lénine a d’ailleurs longtemps trôné devant la Casa Scintei, jusqu’à la chute du communisme en Roumanie.

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La Casa Scintei à Bucarest

En Lettonie, le Palais de la Culture et de la Science est une copie quasi conforme de l’Université de Moscou. Sa construction, dans les années 1950, fut longtemps critiquée dans un temps d’après-guerre où l’argent était nécessaire pour reconstruire Riga. Malgré tout, le « cadeau » des soviétiques au peuple de Riga fut érigé et reste aujourd’hui le siège de l’Académie des Sciences de Lettonie; un des bâtiments les plus caractéristiques de l’ère soviétique dans la capitale lettonne.

Aujourd’hui encore, les touristes avertis peuvent s’amuser à collectionner les photographies de ces soeurs et cousines afin de constituer l’album de famille au complet. L’architecture aura finalement été un autre moyen pour Staline de laisser son empreinte dans le ciel de Moscou et d’autres villes de l’Est. Chacun pourra commenter le style architectural de ces bâtisses mais elles resteront. Pour des siècles et des siècles…

 

*La Casa Scintei est devenue la Casa Presei Liberi (Maison de la Presse Libre) après la chute de Ceaucescu

Tristan Trasca

Jamais aussi à l’aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.


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