C’est un monument de la culture pop-rock yougoslave qui retrouve aujourd’hui une seconde jeunesse. À sa création en 1975 sur la scène du théâtre Komedija de Zagreb, Gubec-Beg s’était imposé comme un véritable coup de tonnerre culturel : le tout premier opéra-rock yougoslave électrisait le public par son audace et son ampleur inédite. Cinquante ans plus tard, l’œuvre revient dans une édition remasterisée signée Croatia Records, qui réactive un moment charnière où la Yougoslavie des années 1970 expérimentait une hybridation culturelle rare entre tradition locale, ambitions théâtrales et langage rock occidental.
Pour comprendre la portée de Gubec-Beg lors de sa sortie en 1975, il faut revenir à son contexte historique. L’œuvre s’inspire de la grande révolte paysanne de 1573 en Croatie et Slovénie, menée par Matija Gubec contre l’aristocratie féodale, incarnée par Ferenc Tahy. Dans la Yougoslavie socialiste de Tito, ce récit de soulèvement populaire contre l’oppression résonne avec une force idéologique évidente : celle d’un imaginaire national fondé sur la résistance collective et la dignité des classes rurales.
Mais le véritable geste fondateur du projet réside ailleurs. Commencé à être mûri et façonné dès 1971 par Karlo Metikoš (musique) et Ivica Krajač (livret), qui ont passé plusieurs années à élaborer cette fusion audacieuse entre rock et opéra, le projet d’opéra rock Gubec Beg prend toute sa mesure aux côtés de Miljenko Prohaska (arrangements et direction). Ensemble, ils réussissent à transformer un épisode médiéval en opéra-rock contemporain.
L’opéra rock Gubec-Beg connaît sa grande première sur scène en mars 1975 à la salle Vatroslav Lisinski, portée par les chœurs et l’orchestre du théâtre Komedija de Zagreb, institution majeure qui permet cette rencontre improbable entre discipline classique et énergie électrique. Dans le paysage musical européen, Gubec-Beg s’inscrit alors dans une génération d’opéras-rock naissants, souvent cités aux côtés de Tommy ou Jesus Christ Superstar. Mais il s’en distingue par son ancrage profondément local : ici, le rock ne raconte pas une mythologie universelle abstraite, il rejoue une histoire nationale encore vive dans les mémoires.
Au cœur de cette fresque, une figure domine : Josipa Lisac, l’une des plus grandes icônes de la scène nationale. Alors jeune artiste en pleine ascension et compagne de Karlo Metikoš, elle incarne Jana avec une intensité rare.
Son interprétation d’Ave Maria reste l’un des sommets de la musique ex-yougoslave : une performance presque liturgique, où la voix devient matière dramatique, oscillant entre fragilité et transe.
Autour d’elle, des interprètes comme Branko Blaće (Matija Gubec) ou Marijan Kašaj donnent à Gubec-Beg une densité théâtrale solide. Les titres comme Janino ludilo ou l’épique Gupčeva zakletva maču révèlent la sophistication des arrangements de Prohaska : une écriture hybride, où l’orchestre symphonique dialogue avec les codes du rock progressif.
Pour célébrer les 50 ans de ce trésor du patrimoine musical yougoslave, Croatia Records — héritier du mythique Jugoton qui publia l’album en 1975 — propose une réédition remasterisée de ce Gubec-Beg à partir des bandes magnétiques originales, avec une étape de mastering vinyle (lacquer cut) réalisée aux studios Abbey Road, dans la continuité d’une collaboration entamée entre Croatia Records et le légendaire studio londonien.
Un travail de restauration qui dépasse le seul geste patrimonial pour rappeler ce que représentait Zagreb dans les années 1970 : un véritable laboratoire culturel au sein de la Yougoslavie non-alignée. Dans un contexte où le pays occupait une position singulière entre Est et Ouest, la scène artistique yougoslave bénéficiait d’une relative ouverture aux influences occidentales, sans pour autant renoncer à ses propres récits historiques et sociaux.
La figure de Matija Gubec, symbole de lutte contre l’injustice et l’abus de pouvoir, trouve ainsi en 2026 une résonance renouvelée. Dans une Europe traversée par des tensions sociales et politiques persistantes, ces chants de résistance cessent d’appartenir au seul passé : ils redeviennent des interrogations presque contemporaines.
En incluant en bonus Ljubavna pjesma, interprétée par Josipa Lisac et Miro Ungar — titre devenu au fil du temps un succès radiophonique autonome — cette réédition de Gubec-Beg s’impose comme l’édition la plus complète à ce jour de la version enregistrée de l’œuvre. Elle rassemble ainsi les principaux numéros de l’opéra-rock tel qu’il avait été adapté en album en 1975.
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