Trois films d’horreur à l’Est, entre clichés et angoisse

By: Léa Yasmine Djenadi

Un couple de français attaqués dans leur maison de campagne roumaine dans Ils, des collègues anglais poursuivis dans une forêt hongroise dans Severance, des touristes américains torturés en Slovaquie dans le polémique Hostel… Quand les réalisateurs de l’ouest tentent de nous faire peur avec l’Europe de l’Est, c’est angoissant, jouissif ou raté. Décryptage garanti sans spoiler.


En dramaturgie on dit As there it is, therefore I am (parce que c’est ici, je suis). Un récit est indissociable du territoire où il se déroule. Et les films d’horreur raffolent des imaginaires collectifs sur les territoires. En Asie les esprits, aux Etats-Unis les tueurs psychopathes, en Amérique latine la sorcellerie… Alors quand des réalisateurs décident de tourner leurs films d’horreur en Europe de l’Est, nous on a envie de se demander quel est cet imaginaire collectif et ce qu’il peut bien vouloir dire de nos rapports est-ouest…

 

Trick or treat…

Qu’est-ce qui peut bien faire peur à l’Est ?

Tout ! Dites dans votre entourage que vous avez décidé de vous installer là-bas. Vous verrez les réactions. L’histoire, entre la chute du bloc communiste et la guerre en ex-Yougoslavie, ainsi que la réalité économique difficile de ces pays ont laissé des traces dans l’imaginaire collectif. Il semblerait que vous n’ayez qu’à vous promener dans ces pays pour tirer les ficelles potentielles d’un scénario de film d’horreur : mafia, trafic d’armes, traite des blanches, pauvreté endémique… Clichés ?

Mais les films d’horreur raffolent des clichés ! Car le film d’horreur joue avec nos angoisses, individuelles ou collectives. Un bon scénario ne se contente pas d’aligner des scènes qui font sursauter mais doit poser une ambiance. Bien sûr un clown psychopathe qui vous attaque alors que vous rentrez chez vous est efficace. Mais cela va jouer sur notre peur de la folie ordinaire dans notre quotidien. Lorsqu’on change d’environnement, il faut contextualiser l’angoisse.

Dans la forêt sauvage hongroise de Severance, Christopher Smith va tirer sur le fil de l’ancienne zone de guerre, entre allusion au nucléaire, sites abandonnés et expérimentations militaires. Nul doute que ce scénario aurait moins d’impact dans la forêt de Compiègne !

Dans Ils, un couple d’expatriés français s’installe dans une grande masure dans la campagne roumaine. Cette fois c’est le manque d’infrastructure qui va se retourner contre les personnages. Dans cette zone désertifiée par la crise, la police est inexistante. Il n’y a pas d’éclairage public, pas de voisins…

Hostel va pour sa part osciller dangereusement vers le cliché (le reproche a d’ailleurs été fait à Eli Roth, le réalisateur). Dans cette ville de Slovaquie à l’atmosphère post soviétique, les mafieux ont tissé un maillage n’offrant apparemment aucune échappatoire, entre enfants roms maniant le couteau et prostitués sans scrupules. La différence avec les deux autres films ? Ici les clichés sur l’Est s’apparentent aux personnages non joueurs d’un jeu vidéo. Ce sont des figurants qui accélèrent la course contre la mort des héros grâce à leurs pièges mais ils ne sont pas le cœur de l’intrigue ni même le big boss de fin.

 

Les charmes cachés de la forêt hongroise…

Mais qu’irai-je donc faire dans cette galère ?

Mais si l’Europe de l’Est a un tel potentiel de violence, pourquoi nos personnages ont-ils pris rendez-vous avec la faucheuse là-bas? Tout simplement parce qu’ils souhaitaient prendre du bon temps. Car l’autre représentation de l’Europe de l’Est est celle du coût de la vie dérisoire pour un occidental au porte-monnaie bien gonflé. Ainsi le leitmotiv premier de nos personnages est l’aisance financière. Une masure indécemment grande dans la campagne roumaine pour les expatriés français Clémentine et Lucas. Dans Severance, un team building de rêve à prix cassé dans la forêt hongroise. Ou des prostitués slovaques à des prix hautement compétitifs pour les américains Josh et Paxton d’Hostel. Et ce leitmotiv financier va servir de prétexte pour construire l’horreur.

Ainsi les deux représentations collectives que nous avons de l’Europe de l’Est se retrouvent liés. Car la violence et la pauvreté ne s’auto engendrent pas mais participent de phénomènes inégalitaires. Si ces films ne sont pas des chroniques sociales (ça reste des films d’horreur, on n’est pas en train de regarder un Ken Loach) ils vont néanmoins poser ce lien subtil entre l’ouest et l’est. La compagnie de vente d’armements militaires où travaillent les anglais de Severance s’est engraissée économiquement grâce aux politiques répressives de l’ancien bloc communiste. Josh et Paxton viennent profiter du tourisme sexuel, sans se questionner sur la misère économique que subissent ces femmes. Lucas et Clémentine sont de loin les personnages les plus touchants de ce triptyque. A contrario des autres, ils n’ont pas l’air de considérer l’Europe de l’Est comme un Monopoly géant. Néanmoins la disparité économique entre leur grande maison et la campagne roumaine sinistrée que Clémentine traverse au début du film dérange forcément.

 

Sans visage et sans voix, les intrus de Ils…

Qui donc en veut à ma peau ?

Une des grandes angoisses avec laquelle jouent les films d’horreur est l’identité du tueur. Il faut bien sûr sauver sa peau, mais le spectateur a besoin de savoir contre qui, contre quoi. Les films d’horreur ont une vocation cathartique : en jouant aussi ouvertement avec l’angoisse de mort, ils matérialisent les dangers, réels ou supposés, de nos sociétés. Le tueur à l’Est vient provoquer l’attitude de personnages qui se comportent comme si leur passeport allait créer une bulle de protection autour d’eux. Or la violence va bien surgir dans nos vies à un moment.

Dans Severance, Christopher Smith jubile d’ironie en mettant en scène ces employés qui jouent à la guerre dans un paintball ridicule à quelques mètres seulement d’un véritable champ de mine que leur compagnie a vendu… Dans ce film survivaliste, le lien ténu entre leur activité commerciale et les hommes masqués qui les poursuivent pousse à se demander qui est la véritable victime.

Dans Ils, le propos est plus subtil. Clémentine et Lucas ne sont pas des touristes et n’exploitent personne. Ils se font d’ailleurs attaquer dans leur domicile. Mais sont-ils vraiment chez eux ? Alors que Clémentine rentre de sa journée de travail dans une école insalubre, elle passe devant une voiture accidentée et ne s’inquiète nullement du sort des passagers à l’intérieur. Ils n’ont pas accès aux informations, ne parlant pas roumain, et ne pourront d’ailleurs pas communiquer avec les intrus… L’idée n’est pas de dire que les expatriés méritent de se faire pendre haut et court. D’ailleurs des roumains meurent au début du film. Mais il y a autour de Clémentine et de Lucas un tourbillon de malaise dont ils semblent faire abstraction. Nous ne pouvons pas vous en dire plus afin de ne pas en dévoiler trop. Mais Xavier Palud et David Moreau, les réalisateurs, arrivent à construire un propos social dans l’horreur, sans l’alourdir d’explications.

 

L’Est s’immisçant chez nous…

L’horreur de l’Est indomptable

C’est dans ce miroir que l’Est renvoie à l’Ouest que Hostel a une fragilité scénaristique. Les véritables poursuivants de Josh et Paxton ne viennent pas d’Europe de l’Est et les clichés sur l’Est ne brodent aucun propos. Les enfants roms par exemple sont utilisés maladroitement, étant à tour de rôle menaces ou soutien pour Paxton. Puisque le film repose sur des enlèvements, pourquoi aucun de ces enfants dont personne ne semble se soucier ne se fait pas enlever ? Puisque Josh et Paxton considèrent que les femmes slovaques ne valent que quelques euros, pourquoi les victimes du tourisme sexuel ne se vengent-elles pas ?

Car l’intérêt de l’Est repose bien dans nos contradictions occidentales. L’Est et l’Ouest ne doivent pas jouer l’un contre l’autre dans un film d’horreur mais ensemble. Severance s’amuse de notre hypocrisie économique et politique. ‘Ils’ repose sur un twist final estomaquant et les réalisateurs ont admis s’être inspiré d’une légende urbaine. Or les légendes urbaines, comme les films d’horreur, jouent de nos angoisses collectives. Difficile devant la fin de Ils de ne pas voir la tentative d’une matérialisation du désastre du régime de Ceaușescu, qui hante encore les roumains et que les réalisateurs ont réussi à adapter à notre honte collective.

Dans son essai « L’imaginaire des Balkans », la philosophe Maria Todovora souligne que l’Est représente l’alter de nos sociétés occidentales. Il ne se laisse pas dompter, ni coloniser, comme le bon sauvage. Il surgit dans notre histoire et n’hésite pas à déconstruire ce que nous construisons, n’ayant peur ni du sang, ni des armes, ni même de la mort. Un fantasme ? Certainement. Mais les fantasmes sont le terreau des films d’horreur. Après tout, le premier film d’horreur de l’histoire, Nosferatu, joue bien de cet imaginaire d’un orient immuable sur lequel la mort même n’aurait pas de prise… Le cinéma d’horreur à l’Est a de belles nuits devant lui.

Léa Yasmine Djenadi

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