Un million d’espoirs dans les rues de Prague

By: Elise Pia

Depuis son arrivée fulgurante en politique, Andrej Babiš, le milliardaire devenu premier ministre, a souvent été soupçonné de conflit d’intérêts. Des manifestations hebdomadaires dans l’ensemble du pays demandent aujourd’hui sa démission. Revenons sur ce vent d’espoir qui souffle en République Tchèque…

Andrej Babiš

Deuxième plus grosse fortune de République Tchèque avec 3,7 milliard de dollars. Andrej Babiš doit son succès à la création d’Agrofert, une société holding fondée en 1993 qui exploite plus de 210 industries allant de l’agro-alimentaires aux énergies renouvelables. Il se lance dans la politique en 2011 en fondant le parti ANO (oui en tchèque et l’acronyme de “Actions des Citoyens Insatisfaits”) avec lequel il prévoit de “diriger l’État comme une entreprise. Parti de centre-droit, il crée la surprise aux élections législatives de 2013 en remportant 18,65% des suffrages. Devenu 2ème force politique du pays, il conclut un accord avec les sociaux-démocrates et devient vice-président du gouvernement Sobotka et ministre des finances. Déjà soupçonné de conflit d’intérêts, il est limogé par Sobotka en mai 2017 mais devient pourtant président du gouvernement en octobre de la même année après que ANO ait remporté 29,6% des voix aux élections législative d’octobre.

Des affaires en série 

Tout commence en septembre 2018 quand la branche tchèque de Transparency International (TI-CZ) dépose une réclamation auprès de la commission européenne. Celle-ci  soulignant que Babiš était le détenteur des deux fonds fiduciaires gérant la totalité des actions d’Agrofert, et donc bénéficiaire de millions d’euros de subventions européennes. Son rôle de chef du gouvernement lui permettant de gérer la distribution des aides dans le pays, il est d’autant plus soupçonné que, depuis son arrivée au gouvernement en 2014, les subventions accordées à Agrofert sont passées de 23 millions à 81 millions d’euros

Babiš avait déjà été l’objet de plainte déposée par TI-CZ quelques mois plus tôt dans une autre affaire de conflit d’intérêts, cette fois ci avec la presse. En effet, si la loi tchèque interdit aux ministres de posséder ou contrôler des organes de presse, Babiš est depuis 2013 le propriétaire de MAFRA, le premier groupe médiatique du pays. Acquis avant son entrée en politique, il lui permet de posséder les deux quotidiens les plus importants du pays, Dnes et Lidove Noviny, la chaîne TV Ocko et deux stations de radio. 

Mais c’est une troisième affaire de fraude, vieille de plus de 10 ans qui a poussé l’ONG Milion chvilek (un million de moments) à organiser les premières manifestations anti-Babiš début mai. Le 29 avril, la police tchèque demandait l’ouverture de poursuites judiciaires pour détournement de subventions concernant les 2 millions d’euros accordés par l’UE pour son complexe touristique de luxe appelé “Nid de Cigogne”. A l’aide d’un montage financier, il serait parvenu à ne pas figurer comme propriétaire du lieu pour pouvoir bénéficier d’aides normalement réservées aux PME. D’après l’enquête de l’Office Européen de la Lutte Antifraude, les poursuites judiciaires sont également applicables à la femme et la fille du premier ministre, ainsi qu’à trois employés d’Agrofert et relèvent du procureur. 

Quelques jours après les déclarations de la police, le ministre de la justice Jan Kněžínek annonçait sa démission. C’est la nouvelle de la nomination de Marie Benešová, pour le remplacer qui déclenche les premières manifestations. Alliée historique de Babiš, l’opposition la soupçonne de vouloir supprimer ou retarder l’avancée du dossier. Bien qu’il nie les faits et jure qu’il ne démissionnera pas, le premier ministre pourrait être condamné à une peine de 5 à 10 ans d’emprisonnement. Marie Benešová, elle, considère que les manifestations sont “une réaction exagérée de la part de la population qui n’accepte pas le résultat des élections”.

 

“Babiš Vole” ajouté à une affiche de campagne lors des élections de 2016 – Photo de Jiří Sedláček

Contestation populaire 

Aujourd’hui, d’autres raisons sont venus s’ajouter au mécontentement des manifestants. Ils craignent par exemple que Babiš n’utilise les fonds publics du pays pour rembourser l’UE. Certains lui reproche également d’avoir collaboré avec le STB, la police politique du parti communiste tchécoslovaque. Bien qu’il nie les accusations, la cour régionale de Bratislava à refusé en février 2018 de rayer son nom de la liste des collaborateurs du STB, mesure principalement symbolique. A cela s’ajoute la présence du parti communiste tchèque au sein de la coalition gouvernementale qu’il dirige, formée également de son parti ANO et du CSSD (sociaux-démocrates et parti de l’actuel président Miloš Zeman), une raison de plus pour certains de demander sa démission. 

Les manifestations se poursuivent, amenant chaque semaine plus de monde. Les habitants des campagnes, ou les scores électoraux de Babiš sont élevés n’hésitent pas à apprêter des bus entier pour venir protester dans la capitale. Il y a quelques semaines, la nouvelle commençait à apparaître timidement dans les médias internationaux, avec 120 000 personnes rassemblées le 4 juin dernier sur la Place Venceslas de Prague et ses rues adjacentes, la République Tchèque connaissait alors  sa plus grosse manifestation depuis la Révolution de Velours. Celle-ci s’est constituée en réponse directe à la publication du rapport de la commission européenne donnant suite aux accusation de TI-CZ. 

Intervention européenne

Ce rapport supposé confidentiel (le gouvernement à 2 mois pour y répondre) confirme qu’Agrofert bénéficie d’aides européennes depuis des années et que Babiš a utilisé son poste au sein du gouvernement pour influencer la distribution des aides. Un pic de subventions aurait eu lieu en 2015, quand Babiš était ministre des finances et ce sans que les autorités tchèques n’interviennent.  

Cet audit, particulièrement incriminant pour le pays, fait du cas Babiš le premier à se confronter à la nouvelle loi sur les conflits d’intérêts qui stipule entre autre que les entreprises appartenant à des politiques ne sont pas autorisées à recevoir des subventions de la part de l’UE. Agrofert devrait donc rembourser l’argent obtenu de cette manière depuis le 9 février 2017 soit environ 17 millions d’euros. Cette affaire est particulièrement importante pour la commission européenne puisqu’elle créera un précédent en terme de lutte contre les conflits d’intérêts. 

Dans une déclaration officielle au parlement, il a fait savoir qu’il ne remboursera pas, considérant que ce rapport n’est rien de plus qu’une attaque contre la République Tchèque et ses intérêts. Balayant les accusations, lui qui affirme n’avoir enfreint aucune loi a taxé TI-CZ d’organisation corrompue. Il a également déclaré à plusieurs reprises que les manifestants ne viendraient pas à bout de son gouvernement et à par ailleurs toujours refusé de rencontrer les organisateurs. 

Son véritable problème est plutôt à chercher du côté du gouvernement et des Sociaux Démocrates. Traditionnellement alliés d’ANO, ceux-ci se rangent aujourd’hui du côté de l’opposition pour demander le remboursement des subventions d’Agrofert. Côté européen, ANO fait partie du groupe des libéraux (ALDE) aux côtés notamment d’Emmanuel Macron. Il semblerait qu’il ne soit pas question pour l’instant d’un départ d’ANO bien que Guy Verhofstadt ait demandé à Babiš de respecter les demandes de la commission. 

Mikuláš Ferjenčík, député du parti pirate et soutien à Milion Chvilek – Photo de Pirátská strana

Malgré l’augmentation du nombre de manifestants, au cours des dernières semaines, difficile de savoir exactement quel effet ces rassemblements auront sur l’avenir du gouvernement. En effet, d’après une série de sondages effectuée par Median Agency, 70% des tchèques ne croient pas à un changement de gouvernement. 

Ce n’est évidemment pas le cas de Milion Chvilek, fort du succès des manifestations précédente, qui prépare déjà ses prochains rassemblements. Celui du dimanche 23 juin au parc Letná, lieux emblématique de la Révolution de Velours, a vu 250 000 personnes se retrouver une fois de plus pour protester, accompagnés de drapeaux européens. Cette dernière manifestation, la plus importante dans le pays de depuis 1989, n’aura pas suffit à faire plier le chef du gouvernement qui a bénéficié pour la deuxième fois depuis son arrivée au pouvoir d’un résultat positif au vote de confiance du parlement. Avec 85 voix pour, 85 contre et 30 abstentions, Babiš semble peu à peu perdre ses soutiens qu’il essaye de remobiliser avec son bilan politique. 

L’opposition elle ne faiblit pas et continue ses événements symboliques. La prochaine manifestation nationale est prévue pour le 16 novembre, date anniversaire du début de la Révolution de Velours, toujours au parc Letná. 

Elise Pia

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