Les chroniques de Léa – Le trou de la serrure, Branko V. Radicevic

By: Léa Yasmine Djenadi

Le monsieur prit un fusil et sortit brusquement. Je l’entendis monter au grenier. Puis une détonation retentit. […]
– J’ai tiré sur Dieu.

Durant son enfance, Ivana a observé sa mère par le trou de la serrure. Prostituée jamais nommée. Maintenant adulte et elle-même mère, professeure au lycée et prise dans des pulsions sensuelles qui la dépassent, elle a peur que son fils la rejette comme elle a rejeté sa mère.

Quand j’écris mes chroniques, je me base sur l’axe suivant : en quoi ce roman a-t-il un rapport avec la Littérature de l’Est ? Pour répondre à cette question, j’ai ma connaissance de ce domaine littéraire, mon analyse et mon ressenti durant la lecture. Et puis je les affine en me plongeant dans des encyclopédies littéraires ou sur divers forums.

Je peux vous dire de ne pas confondre Branko V. Radicevic avec Branko Radicevic si vous cherchez ce livre. Il a ajouté l’initiale de son deuxième prénom pour éviter cette confusion, l’un comme l’autre étant poète. Je peux vous dire qu’il a été récompensé par différents prix pour sa créativité littéraire. Et c’est à peu près tout, malheureusement. Et je n’ai tellement rien trouvé sur le roman susnommé que j’aurai pu croire l’avoir rêvé, comme les cauchemars d’Ivana.

La littérature balkanique est souvent reléguée au second rang lorsque l’on parle de littérature de l’Est. Très peu d’auteurs sont traduits en français et les vagues successives d’Histoire dans cette région géographique ont demandé un certain temps pour que la langue prenne en puissance littéraire. Ce roman n’est peut-être pas le plus marquant de tout ce que vous pouvez lire que l’on dénomme “Littérature de l’Est“, j’en conviens. Mais c’est justement pour sa discrétion que je voulais le mettre en valeur, faire un pas de côté sur les monuments littéraires et aborder la littérature de l’Est sur des oeuvres plus anonymes et qui néanmoins s’ancrent dans ce courant et se distinguent de ce que l’on peut lire en Europe de l’Ouest.

 

L’intime n’est pas l’introspection

Kuznetsov, peintre russe. Portrait de jeune fille

Le titre d’origine de ce roman est “Bela žena” qui signifie en serbe “belle femme”.

Ivana est une femme trop belle pour le monde qui l’entoure, comme sa mère l’a été avant elle et cette beauté est accaparée par leurs entourages. Ce roman est à la première personne et se détache progressivement du monde extérieur, bien trop dangereux, pour ne se vivre que par la pensée d’Ivana. Les derniers chapitres sont de longs monologues où il ne s’agit plus que de ses pensées, sans aucune prise sur la réalité.

Ce monologue interne a-t-il alors sa place dans les chroniques? En effet n’a-t-on pas défini la « littérature de l’est » comme le remède à une certaine littérature nombriliste de l’ouest ? Mais rien n’est nombriliste dans l’angoisse d’Ivana. Bien au contraire, Ivana rêve de se séparer de sa peau, de la dépecer. Elle ne se vit que par sa mère et ses clients, que par la moquerie du voisinage, la concupiscence de son époux, la maladresse mauvaise de ses élèves, l’anxiété de son fils qui grandit.

Tout y est question d’intimité, d’une jeune femme qui ne peut vivre avec elle-même, ayant associé l’intimité à quelque chose de trop oppressant pour accepter d’être intime avec elle-même. Et le trou de la serrure est une image qui se répète à l’infini, comme deux miroirs qui seraient posés en face à face et où vous ne pouvez plus tant observer votre reflet que le reflet de celui-ci.

Le trou de la serrure où Ivana a vu des choses qu’elle n’aurait jamais dû voir, le trou de la serrure où nous l’observons par la lecture, en ayant accès à des pensées qui se dérobent à elle-même. Trop pudique pour se vivre pleinement, Ivana finit par s’observer elle-même par un trou de serrure et ne voit que des fragments de ce que les autres lui renvoient : une poupée de fantasme, avec laquelle jouer et qu’on doit finalement laisser sur le bord de la route car trop indécente.

Et dans tous ces gestes qui traverse le roman, Ivana nous donne à voir un reflet de la vie de village dans la Serbie – Yougoslavie du milieu du siècle dernier.

 

Que reste-t-il du monde slave ?

Alors y a-t-il ici quelque chose de Madame Bovary ? Grande oeuvre de la littérature française, qui explore également sous la plume d’un homme l’inéluctable descente d’une femme dans la dépression face aux attentes d’une société qui ne peut pas lui permettre de s’épanouir. Je dirais en toute honnêteté que non, et c’est ce qui a motivé mon envie de vous présenter ce roman dans les Chroniques sur la littérature de l’Est.
Radicevic n’explore la psychologie ni des uns ni des autres, ni les codes et systèmes de pensée qui les guident. Ce n’est ni un manifeste féministe, ni une œuvre sociétale. Son style est poétique. Il ne fait pas dans la démonstration, il effleure uniquement. Il pose des touches, comme un tableau.

Des hommes faux qui font sentir le tabac à leur moustache pour se donner l’air vrai.
Des morts qui logent dans les horloges.
Des fenêtres trop grandes sans rideaux qui amènent le ciel trop vaste dans le salon.
Il nous donne à entrevoir juste une vie, une pensée trop lourde qui vient déborder une femme.

Mais si le monde d’Ivana n’est pas une métaphore de la société, il pose néanmoins le reflet du désarroi qui a pu saisir la pensée d’après-guerre en Yougoslavie. Nous ne sommes pas dans une société statique mais au contraire mouvante et chaque branche qu’elle tente d’attraper se brise ou l’écorche. C’est exprimé dans la pensée même d’Ivana qui ne se pose pas : il y a trois types d’hommes, trois manières de faire l’amour, trois manières d’être mère…

Et Ivana, tout comme tous ceux qu’elle croise, n’a plus rien en quoi croire.
Il n’y a plus de Dieu, le vieux monsieur l’a tué au début du roman.
Les hommes errent entre des guerres dont on ne dit pas même le nom, tant les Balkans ont été marqués par des vagues de conflits. Ils sont absents ou violents, ils ne savent plus être.
Les grandes villes foisonnent trop vite pour y trouver sa place.
Les campagnes se meurent et la sensualité d’Ivana y devient insolence.
La maternité est trop dangereuse car en donnant la vie on donne la mort.
Il ne reste plus que la chair puisqu’elle seule nous appartient mais Ivana a trop tôt appris que l’amour se monnaye.
Alors il devrait rester, recours ultime, la pensée. Mais Ivana est saisie de cauchemars depuis l’enfance qui viennent à l’âge adulte s’exprimer sous formes de pensées intrusives quand elle est éveillée…

Un trou de serrure est destiné à recevoir une clef. La clef ici ne peut être que le temps, le temps qu’un nouveau monde vienne remplacer ce temps latent, le temps qu’Ivana se fasse femme et non le subisse.
Mais comme il y a des morts dans les balanciers des horloges, le temps lui-même ne peut rien promettre.

Après tout, le pays lui-même se meurt.

Léa Yasmine Djenadi

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