Le “Kanun de Lekë Dukagjini”, un code du droit coutumier albanais

By: Gentian Çitaku

Pour les Albanais il est relativement bien connu de tous et fait office de référence culturelle. Pour le monde extérieur il est surtout synonyme de vendetta, mafia et banditisme albanais en tout genre. Mais que contient et qu’est réellement le Kanun de Lekë Dukagjini ?

La langue albanaise possède dans son lexique beaucoup d’emprunts, héritage d’une histoire marquée par les occupations étrangères. Il existe ainsi plusieurs variantes pour exprimer la tradition: ”traditë” du latin, “zakon” du slave, “hadet” de l’ottoman. Le terme qui est cependant considéré comme le mot original, natif à l’albanais pour “tradition” est “doke” (possiblement apparenté à “duket”, “il semble”). Mais en ce qui concerne les traditions et le contenu du kanun lui-même on lui préfère généralement le mot de “kanun”. Ce dernier serait passé en albanais par le turc “kanôn”, il vient étymologiquement du grec “kanon” et signifie “règle”. En français et par le latin il donna “canon”.
Le kanun est avant tout un code coutumier albanais, oral, mis à l’écrit tardivement. En effet la version écrite ne parait qu’en 1933. Le livre est juridique, les moeurs, les coutumes, les règles transmises à l’oral de génération en génération dans les montagnes du nord de l’Albanie font ici office de loi, d’article juridique. Ainsi on ne dirait pas “Kanun de Lekë Dukagjini” parce qu’il fut codifié par Lekë Dukagjin (seigneur médiéval du nord de l’Albanie ayant vécu au XVème siècle) mais parce qu’il fut originaire et très pratiqué dans la région du Dukagjin (le plateau montagneux se situant au nord-Est de la ville de Shkodër, qui appartenu jadis à la principauté de la famille des Dukagjini). On prête donc au kanun un créateur, un législateur mythique. Il n’existe en effet aucune trace ni aucun témoignage de l’époque qui nous ferait dire que ce fut Lekë Dukagjin qui l’a écrit. Il se peut cependant que cet homme ait joué un rôle important dans quelconque affaire juridique de la région (ainsi le folklore local le met en scène débattant des affaires juridiques avec Skanderbeg). Lekë Dukagjini a ainsi profondément laissé son empreinte dans la mémoire et les traditions orales des locaux (car entendons nous bien tous les Albanais ne suivaient pas le kanun, très loin de là). Ainsi ceux qui suivaient certaines règles du kanun à la lettre disaient “parce que c’est ainsi qu’a dit Leka”.

Couverture originale Kanun

La version écrite, rassemblée et codifiée du kanun a été écrite par le prêtre catholique albanais du Kosovo Shtjefën Gjeçovi (1874 – 1929). Il produisit un travail colossal de collection de ces coutumes et de leur codification, il passa en effet les deux premières décennies du XXème siècle au milieu des clans albanais d’Albanie du nord, à parsemer leur territoire afin de recueillir toute sorte de tradition orale, folklorique. L’ouvrage parut après sa mort, en 1933. Il est en outre considéré comme le premier folkloriste albanais, à titre d’illustration Shtjefën Gjeçovi, Bernadin Palaj et Donat Kurti furent les premiers à rassembler les chants épiques albanais (këngë kreshnikësh). D’ailleurs nous pouvons nous demander si en tant que folkloriste le travail de codification produit par Shtjefën Gjeçovi n’avait pas pour but d’enrichir l’identité albanaise, à une époque où celle-ci était menacée, surtout dans son Kosovo natal. Il suivit ainsi la tradition européenne du 19ème siècle qui dans un contexte de généralisation nationaliste faisait de l’étude du folklore un outil de l’édification de la nation (cela été particulièrement vrai dans les Balkans).
Ces coutumes n’ont pas été statiques mais mouvantes, elles ont évoluées dans le temps et ont été à maintes fois réformées. D’ailleurs on ne connaît pas vraiment leur origine historique, on les présume d’une époque très lointaine. De mémoire d’homme les montagnards ont retenu que le kanun était pratiqué avant l’apparition de l’arme à feu. Les valeurs, les piliers du kanun sont universaux, on les retrouve ici et là chez différentes sociétés du monde qui à travers l’histoire s’auto géraient en l’absence d’un État organisé. C’est précisément à cela qu’il servit, il faisait simultanément office de code civil et de code pénal. La population qui suivait ces règles de conduite était en effet isolée, organisée en clans, reclue dans les montagnes et il n’existait pas d’autorité étatique chez celle-ci (les zones montagneuses échappaient en quelque sorte au contrôle du pouvoir ottoman, qui ne voyait d’ailleurs pas grand intérêt à les contrôler. Ce dernier mis en place le système de bajrak à la fin du 17ème siècle, un système de féodalité avec les Albanais locaux). En échange de privilèges des responsables locaux étaient désignés, ces derniers pouvaient fournir des combattants aux autorités ottomanes si tel en étant le besoin. Un clan moyen pouvait tenir un bajrak mais plusieurs petits clans étaient réunis en un seul. Le bajraktar (le porte drapeau) menait le bajrak et tenait d’importantes fonctions comme chef militaire, administrateur local et juges de paix. Il administrait le droit coutumier local, mis en forme sous le nom de kanun de Lekë Dukagjini. C’est cela que signifiait réellement kanun pour cette population ! On touche là à l’essence même du kanun. Il exista d’ailleurs différents kanun, selon les régions, il prenait le nom de la région, d’un personnage historique important ou d’un ”ancien du kanun” (un législateur qui a laissé une trace importante dans la fixation des règles).
Il est donc évident que jusqu’au début du XXème siècle, date à laquelle il fut codifié et publié, les lois évoluaient, étaient réformées au fil des siècles afin de mieux répondre aux besoins de l’époque. Différentes strates historiques peuvent d’ailleurs facilement être remarquées.

L’ouvrage du kanun de Lekë Dukagjini est composé de 12 sections (appelées livre) :

1/L’Église
2/La Famille
3/Le Mariage
4/La Maison, le Gros bétail et la Propriété
5/Le Travail
6/les Transferts de propriété
7/Le Discours oral
8/L’Honneur
9/Les Dommages
10/Le Droit pénal
11/La Procédure judiciaire
12/les Exemptions et exceptions

Ces livres sont eux mêmes composés de chapitres, ces chapitres d’articles et ces articles de précisions que l’on peut nommer sous-article. L’ouvrage possède en tout 1263 sous-articles. Comme l’indiquent les intitulés des livres il traite de tout, de l’organisation quotidienne des montagnards albanais du nord du Drin (cette région en particulier est caractérisée par son importante proportion de catholiques). Le kanun relevait du droit coutumier puisqu’il n’existait pas autrefois de forme écrite mais seulement orale (les Albanais étaient un peuple de tradition orale, ayant commencé à écrire leur langue très tardivement). Allant de l’organisation de l’Église aux dommages, en passant par l’organisation du foyer familial (chaque membre avait son rôle dans la famille, organisé comme une véritable entreprise, les familles albanaises étaient nombreuses), de l’importance du discours oral, de l’organisation du mariage ou de comment devait être géré le bétail, tout y était traité. Le ton y est très rigoureux et simple, le kanun nous disait simplement ce qu’on avait le droit de faire et de ne pas faire. Quels étaient nos devoirs et quels étaient nos droits. Dans le livre 5 le travail, l’eau d’irrigation est définie comme étant “un bien pour tous” (bien commun) passant avant l’intérêt personnel. Dans le livre 6 (les transferts de propriété) il est dit que le taux d’intérêt n’existe pas, quand une personne prête un objet elle veut seulement qu’elle soit rendue en temps voulu (comme préalablement fixé). Si l’objet n’est pas rendu du tout ou en temps voulu le prêteur pourra se servir chez l’emprunteur et lui prendre ce qui était établie comme étant le “dépôt de garantie”. Il est évident que ce code répondait à un grand besoin de gestion, d’encadrement. Ainsi comme dans d’autres régions du monde dépourvues d’État l’hospitalité était sainte dans le kanun. Une fois que l’hôte entrait chez vous vous deveniez son garant, son protecteur et vous étiez responsable de ce qui lui arrivait. Cela répondait à un besoin simple, autrefois dans cette région personne ne vous aurait poursuivis si vous agressiez votre invité. Seulement ici c’est votre honneur qui aurait péris et avec lui toute votre existence (faire du mal à votre invité équivalait à signer votre arrêt de mort, vous étiez en effet assasiné par les membres de votre clan).

Seulement dans cette ancienne société médiévale montagnarde du nord albanais, assez coupée du monde, tout le monde n’avait pas les mêmes droits. L’ancienne société rurale albanaise (surtout celle du nord) était extrêmement patriarcale, centrée sur l’honneur, sur la parole donnée, sur la lignée, la famille, le clan (“farefisi”), le sang. Les femmes n’égalaient pas les hommes et elles étaient même réduites à des propriétés privées, au départ du père puis en temps voulu du mari. L’importance de l’honneur, du serment donné (la “besa”) sont les véritables pierres angulaires de ces moeurs. Le culte du héros et de la bravoure y sont en outre palpables. On en vient à la partie la plus controversée du kanun, la vendetta, appelée “gjakmarrje” en albanais (littéralement “prise du sang”). C’est dans le livre 8 qu’il est développé, la perte de l’honneur rend l’existence d’un homme nulle, dénuée de sens, vide. Sa vie sera difficile puisque remplie d’humiliation (on ne lui tendra par exemple que la main gauche et non la droite, on lui passera le café sous la jambe). L’honneur ne se regagne que par le sang repris (la vengeance, le membre de la famille ou le déshonneur doivent être vengés), elle enclenche alors une vendetta où des familles entières peuvent être de force impliquées (les femmes, les enfants de moins de 15 ans, les handicapés et les hommes se trouvant à l’intérieur d’une maison ou dans le voisinage d’une église ou d’une mosquée sont protégés de la “gjakmarrje”).

Le célèbre anthropologue français Marcel Mauss utilisait la “gjakmarrje” albanaise comme exemple anthropologique afin de montrer que chaque don est suivi d’un contre-don, articulés autour de l’obligation de “donner-recevoir-rendre” (Essai sur le don, 1924).

Kulla e Ngujimit, Theth

Kulla e Ngujimit, Theth

Enfin le Kanun de Lekë Dukagjini est écrit dans un guègue albanais (dialecte du nord) “archaïque”, difficile à comprendre dans sa totalité et il nous livre ainsi une saveur linguistique que tout passionné en langue et culture albanaise appréciera. Certains des sous-articles peuvent parfois être un adage local, un proverbe connu populairement chez les Albanais. Ainsi dans le livre 8 “l’honneur”, évoquant l’hospitalité l’expression “pain, sel et coeur blanc” (“bukë e kryp e zemër të bardhë”) est utilisée. Connu de tous elle sous-entend que même le plus pauvre doit accueillir son invité comme il se doit, du mieux qu’il le peut et que l’attention, l’honnêteté et la chaleur humaine sont plus importantes que le matériel offert.

le kanun de lekë dukagjini

Le Kanun de Lekë Dukagjini, Christian Gut

Je suis presque désolé de résumer de la sorte un contenu aussi riche et important d’un point de vue culturel et ethnologique, mais j’espère au moins avoir attiré votre curiosité et de vous avoir donné une certaine idée de ce qu’est réellement le kanun de Lekë Dukagjini, véritable code civil oral (droit coutumier). Le meilleur moyen d’approfondir ses connaissances serait de l’acheter, il existe en effet maintenant en français traduit par Christian Gut.
Je finirai en précisant que le kanun de Lekë Dukagjini n’a bien sûr plus du tout sa place dans la vie pratique, cela depuis bien longtemps. Il doit et est d’ailleurs plus ou moins mis en valeur seulement d’un point de vue folklorique, patrimonial. Il fait partie d’un patrimoine culturel passé qui régissait autrefois la vie quotidienne des haut-plateaux albanais.

Sources:
-Kanuni i Lekë Dukagjinit;
-Robert ELSIE: https://youtu.be/U9HhEbskKcA
-Robert ELSIE: Songs of the Frontier Warriors: Kenge Kreshnikësh Albanian Epic Verse;
-Yamato KAZHUHIKO, The kanun and its relationship with the Homeric epic;
-Xhyher CANI: Le canon de Scanderbeg au coeur du coutumier albanais;
-Marcel MAUSS: Essai sur le don, 1924;
-Edith DURHAM: High Albania;

Gentian Çitaku
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5 Comments

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    Moreau daniele:

    En ce qui concerne les lois de l’hospitalité, en particulier envers l’étranger, la ” besa ” a permis à tous les juifs qui se sont réfugiés en Albanie à l’époque du régime nazisme ( auquel s’était par ailleurs alliée l’Albanie), d’être tous sauvés. Un tout récent documentaire réalisé par Yael Katzir ( Israel, 2019), en témoigne remarquablement.

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