Le “Kanun de Lekë Dukagjini”, coutumes, moeurs et traditions transmises de génération en génération

By: Gentian Citaku

Pour les Albanais il est relativement bien connu de tous et il peut même parfois faire office de référence culturelle dans l'esprit de certains. Pour le monde extérieur non spécialisé et mal renseigné il est surtout synonyme de vendetta, mafia et banditisme albanais en tout genre. Mais qu'est ce qu'est et que contient réellement le Kanun de Lekë Dukagjini ?

Le mot "kanun" serait passé en albanais par le turc "kanôn", il vient étymologiquement du grec "kanon" et signifie "règle". En français et par le latin il donna "canon".
À défaut d'être l'archétype du code d'honneur du mafieux le kanun albanais est avant tout et surtout un recueil de lois, de moeurs, de coutumes, de traditions, de règles transmises à l'oral de génération en génération dans les montagnes du nord de l'Albanie. Ainsi on ne dirait pas "Kanun de Lekë Dukagjini" parce qu'il fut codifié par Lekë Dukagjin (seigneur médiéval du nord de l'Albanie) mais parce qu'il fut originaire et très pratiqué dans la région du Dukagjin (le plateau montagneux du Dukagjin au nord-Est de la ville de Shkodër).

La version écrite, rassemblée et codifiée du kanun a été écrite par le prêtre catholique albanais du Kosovo Shtjefën Gjeçovi (1874 – 1929). Il produisit un travail colossal de collection de ces coutumes et de leur codification. Ces coutumes n'ont pas été statiques mais plutôt mouvantes, elles ont évoluées dans le temps. D'ailleurs on ne connaît pas vraiment leur origine historique, on les présume d'une époque très lointaine. De mémoire d'homme les montagnards ont retenu que le kanun était pratiqué avant l'apparition de l'arme à feu. L'ancienne anthropologue anglaise Edith Durham voyait en certaines de ces pratiques une origine remontant à l'Âge du Bronze. Les valeurs, les piliers du kanun sont universaux, on les retrouve ici et là chez différentes sociétés du monde qui à travers l'histoire s'auto géraient en l'absence d'un état. C'est précisément à cela qu'il servit, il faisait simultanément office de code civil et de code pénal. La population qui suivait ces règles de conduite était en effet isolée, reclue dans les montagnes et il n'existait pas d'autorité étatique chez celle-ci (les zones montagneuses échappaient au contrôle du pouvoir ottoman).
Il est cependant évident que jusqu'au début du XXème siècle, date à laquelle il fut codifié et publié, des influences extérieures ont façonné le contenu des coutumes, à l'image d'une longue, complexe et riche histoire régionale.

C'est d'ailleurs en cela que le kanun de Lekë Dukagjini est une vu par certains comme une richesse ethnologique albanaise. Chez un peuple dont l'histoire est marquée d'administration étrangère, les coutumes locales réparties sur des dizaines de siècles sont les bienvenues pour renforcer l'identité nationale.

L'ouvrage du kanun de Lekë Dukagjini est composé de 12 sections (appelées "livre"):
1/L'Église
2/La Famille
3/Le Mariage
4/La Maison, le Gros bétail et la Propriété
5/Le Travail
6/les Transferts de propriété
7/Le Discours oral
8/L'Honneur
9/Les Dommages
10/Le Droit pénal
11/La Procédure judiciaire
12/les Exemptions et exceptions

Ces livres sont eux mêmes composés de chapitres, ces chapitres d'articles et ces articles de précisions que l'on peut nommer sous-article. L'ouvrage possède en tout 1263 sous-articles. Comme l'indiquent les intitulés des livres il traite de tout, de l'organisation quotidienne des montagnards albanais du nord du Drin. Le kanun relèvait du droit coutumier puisqu'il n'existait pas autrefois de forme écrite mais seulement orale (les Albanais étaient un peuple de tradition orale, ayant commencé à écrire leur langue très tardivement). Allant de l'organisation de l'église aux dommages, en passant par l'organisation du foyer familial (chaque membre avait son rôle dans la famille, organisé comme une véritable entreprise, les familles albanaises étaient nombreuses) de l'importance du discours oral, de l'organisation du mariage ou de comment devait être géré le bétail, tout y était traité. Le ton y est très rigoureux et simple, le kanun nous disait simplement ce qu'on avait le droit de faire et de ne pas faire. Quels étaient nos devoirs et quels étaient nos droits. Dans le livre 5 le travail, l'eau d'irrigation est définie comme étant "un bien pour tous" (bien commun) passant avant l'intérêt personnel. Dans le livre 6 (les transferts de propriété) il est dit que le taux d'intérêt n'existe pas, quand une personne prête un objet elle veut seulement qu'elle soit rendue en temps voulu (comme préalablement fixé). Si l'objet n'est pas rendu du tout ou en temps voulu le prêteur pourra se servir chez l'emprunteur et lui prendre ce qui était établie comme étant le "dépôt de garantie".

Seulement dans cette ancienne société médiévale montagnarde du nord albanais, isolée du monde, tout le monde n'avait pas les mêmes droits. L'ancienne société rurale albanaise (surtout celle du nord) était extrêmement patriarcale, centrée sur l'honneur, sur la parole donnée, sur la lignée, la famille, le clan ("farefisi"), le sang. Les femmes n'égalaient pas les hommes et elles étaient même réduites à des propriétés privées, au départ du père puis en temps voulu du mari. L'importance de l'honneur, du serment donné (la "besa") sont les véritables pierres angulaires de ces coutumes. On en vient à la partie la plus controversée du kanun, la vendetta, appelée "gjakmarrje" en albanais (littéralement "reprise du sang").

C'est dans le livre VIII qu'il est développé, la perte de l'honneur rend l'existence d'un homme nulle, dénuée de sens, vide. Sa vie sera difficile puisque remplie d'humiliation (on ne lui tendra par exemple que la main gauche et non la droite, on lui passera le café sous la jambe). L'honneur ne se regagne que par le sang repris (la vengeance, le membre de la famille ou le déshonneur doivent être vengés), elle enclenche alors une vendetta où des familles entières peuvent être de force impliquées (les femmes, les enfants de moins de 15 ans, les handicapés et les hommes se trouvant à l'intérieur d'une maison ou dans le voisinage d'une église ou d'une mosquée sont protégés de la "gjakmarrje").

Le célèbre anthropologue français Marcel Mauss utilisait la "gjakmarrje" albanaise comme exemple anthropologique afin de montrer que chaque don est suivi d'un contre-don, articulés autour de l'obligation de "donner-recevoir-rendre" (Essai sur le don, 1924).

Enfin le Kanun de Lekë Dukagjini est écrit dans un guègue albanais (dialecte du nord) "archaïque", difficile à comprendre dans sa totalité et il nous livre ainsi une saveur linguistique que tout passionné en langue et culture albanaise appréciera. Certains des sous-articles peuvent parfois être un adage local, un proverbe connu populairement chez les Albanais. Ainsi dans le livre 8 "l'honneur", évoquant l'hospitalité l'expression "pain, sel et coeur blanc" ("bukë e kryp e zemër të bardhë") est utilisée. Connu de tous elle sous-entend que même le plus pauvre doit accueillir son invité comme il se doit, du mieux qu'il le peut et que l'attention, l'honnêteté et la chaleur humaine sont plus importantes que le matériel offert.

Je suis presque désolé de résumer de la sorte un contenu aussi riche et important d'un point de vue culturel et ethnologique, mais j'espère au moins avoir attirer votre curiosité et de vous avoir donné une certaine idée de ce qu'est réellement le Kanun de Lekë Dukagjini, véritable code civil oral (droit coutumier). Le meilleur moyen d'approfondir ses connaissances serait de l'acheter, il existe en effet maintenant en français traduit par Christian Gut (photo).

Je finirai en précisant que le kanun de Lekë Dukagjini n'a bien sûr plus du tout sa place dans la vie pratique, cela depuis bien longtemps. Il doit et est d'ailleurs plus ou moins mis en valeur seulement d'un point de vue folklorique, patrimonial. Il fait partie d'un patrimoine culturel passé qui régissait autrefois la vie quotidienne des montagnards albanais.

Gentian Citaku
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