Requiem pour un Massacre de Elem Klimov, un cinéma de l’irrémédiable.

By: Jean-Philippe Guedas

Le propre d’une âme c’est d’être sensible ou alors autant la vendre. Les avertissements déconseillant tel ou tel film aux « âmes sensibles » ont toujours le côté ridicule ou agaçant du pléonasme. Pour autant parler du film de Elem Klimov c’est bien tout d’abord dire que c’est une représentation de l’insoutenable. Durant leur avancée fulgurante de l’opération Barbarossa en Union Soviétique les troupes allemandes ont procédé conformément à l’idéologie nazie à l’extermination méthodique de villages entiers. En France le massacre de Oradour-sur-Glane commis d’ailleurs par des troupes revenant du front de l’est a eu un caractère exceptionnel. En Biélorussie ce furent 628 villages rayés de la carte.

Alekseï Kravchenko dans le rôle de Fiora

Face à ce qui relève de l’insondable Elem Klimov pose ces 2 injonctions du titre original Va et regarde, citation biblique du livre de l’Apocalypse, et qu’il adresse à la fois à lui-même, à son personnage principal et au spectateur. Il représente le chaos en disposant tout au long du récit une accumulation d’éléments incongrus, absurdes ou obscènes (tel cette officière en plein maquillage) et en manipulant son et image pour faire de ce film une expérience sensorielle et éprouvante. Depuis la réplique du recruteur parlant du camp de partisans comme d’un simple camp de pionnier et qui est une référence à l’un des premiers films de Klimov Bienvenue ou entrée interdite tout le film est construit par des échos d’une scène à l’autre. Ainsi de ce portrait de Hitler auquel répond la caricature qu’en dresse des biélorusses. Mais c’est surtout le regard de Fiora qui mène cette exploration de l’horreur. C’est ce regard dont il règle la focale, de l’adolescent à la valise jusqu’au rescapé du massacre. Face au réel qui l’entoure, Fiora passe par toute une gamme d’attitudes, depuis le ricanement face aux avertissements proféré par le vieil homme et ceux de sa mère, jusqu’à l’aveuglement devant le charnier (ce charnier qui est pour lui in-visible car in-soutenable) en sortant de la maison pour aller ensuite se jeter dans une marée visqueuse qui représente symboliquement le sang des victimes puis il devient lui-même l’oracle du nouveau massacre en cours.

Olga Mironova dans le rôle de Glacha

C’est toute la maîtrise du cinéma de Klimov qui éclate dans cette façon de montrer comment une foule conduite par les soldats dans une procession grotesque tenant le portrait du Führer tel une icône devient brutalement dans une scène glaçante un troupeau conduit au massacre. La scène où un soldat allemand sort de sa poche un appareil photo pour photographier ses compatriotes et Fiora renvoie à la photographie de groupe du camp de partisans du début. Ce n’est plus l’adolescent posant dans une foule amie. C’est le regard figé dans une grimace qui contracte tout ce corps devenu celui d’un gibier. Contrairement au regard impassible Lee Marvin qui offrait un apaisement dans The Big Red One de Samuel Fuller, c’est ce regard qui renvoie au spectateur la violence du film. Le spectateur à qui on n’épargne rien contrairement au lémurien de l’officier allemand qui est mis sous un casque à l’abri de l’horreur. Face à Fiora, Glacha est celle qui partage d’abord avec lui ce moment suspendu de bonheur et de musique puis qui parvient à voir ce qu’elle voit, même si c’est insoutenable.

La photo de groupe dans le camp de partisans ( Fiora en dessous de l’arbre à gauche)

La seule scène où Fiora parvient à tirer avec son fusil, c’est contre ce portrait de Hitler et tout ce qu’il représente qui est restitué dans un montage qui rappelle celui du générique de Johnny Got His Gun  de Dalton Trumbo. Ce montage est la note d’intention du film tout autant que l’acte d’accusation du nazisme. Tuer Hitler (titre rejeté par la censure soviétique), Va et regarde (titre original), Requiem pour un massacre (titre français) autant de titres, autant de pistes pour tenter de saisir ce bloc, qu’on vienne et qu’on le regarde ou pas ce film reste, et ce globe terrestre entraperçu dans la maison de Fiora dit bien que le sort de ce village engage l’humanité, celui d’un cinéma de l’horreur et de l’irrémédiable.

C’est le regard figé dans une grimace qui contracte tout ce corps devenu celui d’un gibier.

Elem Klimov en quelques dates

9 Juillet 1933 : Naissance de Elem Klimov à Stalingrad
22 Juin 1941 : Début de l’opération Barbarossa
17 Juillet 1942 : au 2 Février 1943 Bataille de Stalingrad
8 Mai 1945 : Victoire des Alliés
1958 : Le film de Kalatozov Quand passent les cigognes obtient la Palme d’Or à Cannes
1962 : L’enfance d’Ivan de Andreï Tarkovski
1964 : Elem Klimov obtient le diplôme de l’école de cinéma VGIK
1977 : L’ascension  de Larissa Sheptitko
1979 : Mort de Larissa Sheptitko dans un accident de voiture sur le tournage de Adieu à Matioura que Elem Klimov va reprendre.
1985 : Va et regarde
1986  : Elem Klimov arrive à la tête de la puissante Union des réalisateurs de l’Union Soviétique dans l’élan de la Perestroïka initiée par Gorbatchev
26 Octobre 2003 : Mort de Elem Klimov à Moscou

(Copies d’écran avec l’amicale autorisation de la Boutique Potemkine)

Jean-Philippe Guedas
Ouvrier. Croit aux vertus du café, du cinéma et de la littérature. Russophile autodidacte.
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