Lahuta e malcis, le chef d’oeuvre monumental de Gjergj Fishta

By: Gentian Citaku

« Lahuta e malcis » (« Le luth des hauts-plateaux ») est une oeuvre écrite par le prêtre franciscain albanais Gjergj Fishta (1871-1940). Il s’agit de loin de sa plus célèbre oeuvre. En plus d’être un membre du clergé il fut également prosateur, écrivain, traducteur et surtout grand défenseur de la cause nationale albanaise de l’époque. À titre d’exemple il présida l’important congrès de Manastir, le 22 novembre 1908, marquant la standardisation de l’alphabet albanais. Découvrons ensemble l’oeuvre de Gjergj Fishta.

Les 30 différents chants, faisant office de « chapitre »

« Le Luth des hauts-plateaux » fut entamé en 1905 pour être publié sous sa forme finale seulement en 1937. C’est une épopée, c’est à dire qu’il s’agit d’un (très) long poème, qui narre les exploits, le récit d’un peuple ou d’un héros. L’oeuvre est composé de plus de 17.000 vers répartis en 30 chants, correspondant à 507 pages ! Les chants font office de chapitre.

Dans l’oeuvre il n’y a pas de héros principal, en tout cas pas un seul, si on devait en désigner un il s’agirait du peuple albanais. L’épopée est récitée, accompagnée d’un « gusle » (terme serbo-croate pour désigner l’instrument typique des Alpes dinariques, les Alpes traversant les Balkans, allant de la Slovénie à l’Albanie. C’est un instrument à corde. En albanais il se nomme « lahuta », d’où le nom de l’épopée de Gjergj Fishta.

Une épopée historique

Une « lahuta » en albanais ou un « gusle » en serbo-croate

« Lahuta e Malcis » relate des évènements allant de l’année 1860 à 1913. À une époque aussi importante que dramatique pour les Albanais. Dans un contexte d’affaiblissement de l’empire ottoman et de l’affirmation des états-nations balkaniques modernes (renaissance nationale). Les terres peuplées majoritairement d’albanais (officiellement sous administration ottomane) étaient revendiquées et directement menacées par les états voisins autonomes (Serbie, Grèce, Monténégro), ces derniers avaient notamment le soutien de la Russie. C’est dans ce contexte que fut écrite l’épopée de Fishta. Les 5 premiers chants narrent les exploits de Oso Kuka, garde frontière ottoman albanais qui protégea la frontière ottomane contre les attaques monténégrines. Il mourra en se sacrifiant en 1862 à Vranjina, se faisant intentionnellement exploser dans une tour, tuant dans le même temps de nombreux soldats monténégrins qui l’assiégeaient. Vient ensuite l’épisode du congrès de Berlin de 1878, les grandes puissances européennes de l’époque retracent alors les frontières balkaniques, dans un contexte de rivalité et de géopolitique d’avant la première guerre mondiale. Les revendications albanaises (formation et union des terres peuplées d’albanais) seront rejetées et le chancelier allemand Bismarck déclara même qu’il « n’existait pas de nation albanaise ». Tout s’enchaîne avec les exploits d’Ali Pasha de Guci, un chef militaire albanais qui refusa d’octroyer quelques régions albanophones au Monténégro. Puis la ligue de Prizren en 1878, plus grande organisation à caractère national de l’histoire albanaise. Des délégations de chaque région furent envoyées à Prizren pour marquer la volonté d’une autonomie nationale.

Une histoire du folklore albanais

Tout au long de l’épopée, différentes figures du folklore albanais apparaissent. Trois des trente chants se nomment « lugati » (une sorte de vampire dans le folklore mythologique albanais), « kulshedra » (un dragon mythique) et « zana » (une fée que chaque montagne possède, elles viennent parfois en aide au peuple).

Début du premier chant : « Cubat »

Les trois chants bouclant l’épopée dépeignent la rébellion du montagnard albanais Dedë Gjo Luli face au pouvoir ottoman (bataille de Deçiq en 1911, dans l’actuel Monténégro). La première guerre balkanique de 1912, durant laquelle les pays voisins balkaniques s’accaparèrent chacun une région peuplée d’albanais en faisant tomber les restes de l’empire ottoman dans les Balkans (accompagné de terribles violences ethniques). Et enfin la conférence de Londres de 1913 qui officialisa les frontières balkaniques, avec notamment la création d’un état albanais sous la pression de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie. Pourtant, cet état ne comptait alors que la moitié du peuple albanais et la moitié des terres revendiquées par ces derniers.

« Lahuta e Malcis » ou « L’Illiade albanaise »

« Lahuta e Malcis » (« Le luth ou la gusle des hauts-plateaux ») est à juste titre considéré comme un monument de la littérature albanaise. Certains académiciens étrangers surnommèrent même l’épopée « L’Illiade albanaise ». L’oeuvre de Gjergj Fishta est marquée par sa vision romantique (vision mythifiée) de faits véridiques historiques. De plus, le style d’écriture est dur et tranchant. Tout le récit est rimé, des rimes suivies mais aussi croisées et embrassées. Le dialecte natif de l’écrivain est ici utilisé pour l’écrit : le guègue des montagnes de Shkodër. Toute l’épopée est récitée de manière sérieuse et dramatique, accompagnant le sort tragique de la nation albanaise et de son peuple. Fishta vécut à cette époque et fut témoin de cette terrible désillusion.

C’est ainsi qu’il s’exclamait parfois avec exaltation, insultant l’Europe et l’accusant de « diviser les terres de l’Albanie pour maintenir les pions de la Russie ». Nous pouvons cependant relativiser cela en précisant qu’à la fin du dernier chant, Fishta est quand même fier et heureux de clamer l’existence et la survivance de l’Albanie, malgré tous les facteurs extérieurs qui la dépassait largement.

« Le luth des montagnes » fut interdit en Yougoslavie et fut décrit comme farouchement anti-slave dans l’URSS. Dans l’Albanie communiste d’Enver Hoxha l’écrivain qui jouissait auparavant d’une grande notoriété perdit totalement ses lettres de noblesse. Pour le pouvoir communiste en place il était avant tout un membre du clergé. Il sombra ainsi dans l’oubli, avant de largement refaire surface après l’ouverture démocratique en 1991. En 2005 « Lahuta e malcis » fut traduit en anglais par les canadiens Robert Elsie et Janice Mathie-Heck.
Sources :
« Lahuta e Malcís », écrit par Gjergj Fishta
« Albanian Literature: A Short History », écrit par Robert Elsie
« The Balkan Wars from Contemporary Perception to Historic Memory », publié par Katrin Boeckh, Sabine Rutar
« The Albanian National Awakening », écrit par Stavro Skendi

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