Les Chroniques de Léa – L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk

By: Léa Yasmine Djenadi

Après quelques semaines d’interruption, reprenons aujourd’hui nos chroniques, et partons à la découverte de la littérature estonienne avec l’un des classiques, qui nous avait d’ailleurs déjà été recommandé par Ragnar Siil, L’homme qui savait la langue des serpents, de Andrus Kivirähk.

⁃ La fleur de fougère est la clé.
⁃ Ca fleurit les fougères ?
⁃ Bien sûr que non ! »

L’homme qui savait la langue des serpents, de Andrus Krivirahk

 

La fin d’un monde

« Dans une Estonie médiévale et imaginaire, Leemet et son peuple sont les derniers habitants de la forêt à savoir encore parler la langue des serpents. Langue magique qui leur permet de se faire obéir de la plupart des animaux. Entre grand festin, adultère avec des ours, et bêtises d’enfants le quotidien est insouciant. Mais une grande menace arrive, sous la forme de chevaliers en croisade…

Un roman que j’ai ouvert une nuit d’insomnie et que je n’ai refermé qu’au petit jour. Un peu étourdie, pas certaine d’avoir tout saisi. Peu importe. Leemet lui-même -le personnage principal- ne comprend pas tout. Mais, contrairement à moi, lui il comprend la langue des serpents. Mieux encore, il la parle.

Ça fait de lui un objet rare, dernier représentant de son espèce.

Et c’est bien de cela dont il s’agit dans ce roman : de la fin d’un monde. Et la fin d’un monde est quelque chose de bien différent de la fin du monde. C’est l’anéantissement total d’une civilisation au profit d’une autre. Un mouvement mécanique et implacable où la violence pourtant se fait plus ressentir dans les rencontres entre individus que dans le choc de l’histoire. Ce n’est même pas tant que Leemet voudrait préserver son monde. Au final, les rites des « sages de la forêt » apparaissent aussi cruels d’ignorance que la religion de la nouvelle civilisation. C’est juste que Leemet ne fait plus partie de cet ancien monde, sans pour autant appartenir au nouveau monde.

 

La solitude d’une langue

L’homme qui savait la langue des serpents n’est pas un roman d’initiation. C’est un roman de solitude. La solitude absolue de ce gamin de la forêt, pourtant jamais seul car la langue est une amie fidèle, créatrice de rêverie, porte vers d’autres mondes, liant de la mémoire. La langue est le seul socle identitaire de Leemet et elle est représentée dans cette amitié qu’il lie avec son ami serpent, dans sa relation avec son oncle, avec la jeune fille à qui il tente de l’enseigner, avec la forêt elle-même. Le reste, le vagabondage, les incursions absurdes dans le village, les après-midi lascif chez son beau-frère l’ours… Tout ca ne sont que des trompe-solitude, de la même manière que les rituels païens ou chrétiens ne sont que des trompe-l’angoisse. Vous savez, cette véritable angoisse, l’angoisse existentielle. Celle qui ne menace pas notre menace notre existence mais nous menace comme existence. Leemet est le seul à comprendre que cette angoisse n’est pas à éviter, mais à traverser.

La vie de Leemet est un dilemme, non pas moral, mais charnel. Très vite, il ne lui reste plus que la guerre et les femmes. Quand il n’y a plus rien, est-ce qu’il n’y a pas toujours ça ?

 

Les hommes rêvent d’une autre vie

Et la langue des serpents, c’est aussi ça. C’est la langue du roman. Son absurdité, son ironie, sa violence visuelle. Des déchirements émotionnels que l’on traverse avec Leemet, seul personnage charnel de ce monde en pantomime – mention spéciale pour Ints la vipère royale qui l’accompagne dans tout, mais les animaux se passent bien de nos angoisses civilisationnelles. D’’ailleurs comme le dit Ints « la grande maladie des hommes c’est qu’ils rêvent d’une autre vie. » Avec Leemet, nous lecteurs, nous sommes privés du temps du rêve. Le monde s’écroule et on s’écroule avec. C’est triste, c’est stupide, c’est merveilleux. On voudrait lui siffler que ça va aller. On sait que c’est faux et l’urgence de Leemet ne se permet aucun mensonge. Un roman fantastique, qui tout en ayant gagné le prix de l’imaginaire se refuse à toute affabulation. Une bizarrerie littéraire qui en devient un bijou. Comme la petite couronne sur la tête d’Ints. Des détails comme ça, qui vont resteront dans l’esprit, et qui sont la marque des belles œuvres.

Et comme je me sens un peu seule à parler de ce roman, je vous laisse ici pour que vous puissiez aller le lire.

Léa Yasmine Djenadi

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