Le Tekke de Derviche Hatixhe

By: Elsa Pichon

Même en étant un touriste particulièrement curieux, il est presque impossible de trouver le tekke de Derviche Hatixhe, non seulement parce qu’il n’est pas indiqué (rien d’étonnant en Albanie me direz-vous) mais également parce qu’il ne ressemble en rien à un tekke. En effet, il ressemble plutôt à une maison individuelle, coincée entre les deux grands boulevards Zogu I et Barrikadave. Pourtant ce tekke est vraiment particulier à bien des égards.

Mais au fait, qu’est-ce qu’un tekke ?

On pourrait écrire une thèse en plusieurs volumes sur les différents courants soufis, alors essayons de synthétiser cela rapidement. Les Bektachis sont l’une des nombreuses confréries mystiques du Soufisme, qui est lui-même une voie des Chiites, qui forme l’une des deux branches majeures de l’Islam, l’autre étant les Sunnites. En Albanie, les Bektachis représentent une part importante de la population et possèdent leurs propres lieux de cultes appelés tekke ou Teqe en albanais.

Les tekke sont souvent de forme circulaire avec une grande salle qui accueille les pèlerins et les fidèles de la confrérie pour la méditation et la prière. On y trouve aussi bien souvent des turba, les tombes des anciens derviches ou baba (membre du clergé) que l’on vient respecter et honorer.

La petite salle de prière à l’intérieur du tekke de Derviche Hatixhe

Qui est Derviche Hatixhe ?

Hatixhe Skenderi est, selon la légende, une habitante de Tirana aux alentours de 1700.  Comme beaucoup d’habitants de Tirana et d’Albanie centrale en général, Hatixhe est bektachie. Elle est la jeune épouse d’un mari autoritaire avec qui elle a deux enfants, et est confinée à l’entretien de la maison. A cette période, les Balkans sont durement touchés par une épidémie de choléra qui ravage la population. Tirana n’est pas épargnée, les habitants sont calfeutrés dans les maisons de peur d’être contaminés. Les malades meurent seuls, et les morts sont sans sépultures. Hatixhe se bat une première fois contre le choléra pour sauver sa famille dont elle est la seule a en survivre. Elle ne se laisse pas abattre par la peine et sous une impulsion divine, elle décide d’ouvrir sa maison aux malades proposant des soins basiques et de transformer son terrain en cimetière pour offrir une dernière demeure à ceux privés de sépultures. Elle met alors en place une équipe constituée majoritairement de femmes et crée un centre de soins contre le choléra. Elle parvient avec son équipe à guérir plusieurs malades du choléra, ce qui alors est considéré comme un véritable miracle.

La turba de Derviche Hatixhe.

Apres la disparition d’Hatixhe, on continua à venir au centre de soin et bientôt sa tombe devint un lieu de pèlerinage pour les malades. Hatixhe devint alors Derviche Hatixhe. Le Derviche, chez les Bektachis, est un initié aux mystères de l’univers bien souvent capable de se détacher de tout bien matériel pour se consacrer à Dieu, un sage. Hatixhe est la première femme (et la seule à ma connaissance) à avoir le titre de Derviche chez les Bektachis.

En 1780 un tekke modeste fut bâti autour de sa tombe pour accueillir les pèlerins et les malades qui venaient se recueillir. L’autre miracle du tekke de Derviche Hatixhe est d’avoir survécut à l’interdiction de la religion mise ne place par le dictateur Enver Hoxha entre 1969 et 1991 en Albanie. Durant cette période noire, de nombreux lieux de cultes ont été détruits et les membres du clergé persécutés, emprisonnés ou assassinés. Pourtant, Sultane Skenderi et Rukje Skiteri qui furent tour à tour les administratrices du tekke ont toujours lutté pour garder le lieu ouvert à tous, et notamment aux femmes, au péril de leur vies et celles de leurs familles.

De nos jours le tekke existe toujours et de nombreux fidèles s’y rendent régulièrement pour prier, demander la guérison d’un proche ou laisser y un vêtement pour qu’une fois porté, il éloigne la maladie et apporte le bien-être.

Elsa Pichon
Archéologue passionnée par l'Albanie et les Balkans.
Elsa Pichon on FacebookElsa Pichon on Twitter

1 Comment

  • AG:

    Dervish Hatixhe was not a Bektashi, she was a Qadiriyya (Abdul Qadr Gilani) follower, a muhibba (myhybe in Albanian)

Laisser un commentaire

L’esprit Hajde

Les Balkans, l'Europe de l'Est et l'Europe centrale ?
Un art de vivre pour certains, une escapade pour d'autres, une illusion pour beaucoup mais surtout une passion pour nous tous.

Une passion bâtie sur des lectures, des films, des voyages, quelques liqueurs, plats, regards et baisers partagés avec des autochtones.

A travers nos écrits, notre but est simplement de mettre en lumière ces peuples, des cultures et des pays proches mais finalement méconnus.

On espère que le voyage vous plaira et si vous avez envie de faire partie de l'aventure Hajde, faites-nous signe !

Mentions légales

The Hajde spirit

Balkans, Eastern Europe, Central Europe?
A way of life for some, a short journey for other, just an illusion for many, but a passion for us, overall!

Our passion is built on readings, films, travels, a few spirits, meals, glances and kisses shared with the natives.

Throughout or writings, our goal, simply put, is to bring to light people, cultures and countries close to us, but unknown or misunderstood.

We wish you a pleasant journey. Want to join the Hajde family? You are welcome! Don't hesitate to: contact us !

Contacter l’équipe

Back to Top
%d blogueurs aiment cette page :