Parlez-vous le baltoslave ?

By: Léa Yasmine Djenadi

Avec une carte, on visualise mieux : en nuances de vert, les langues slaves, en jaune, les langues baltes

Slave, ça veut dire « ceux qui parlent la même langue » en proto-slave. C’est poétique. Ça ne vous servira néanmoins pas à grand-chose parce que plus personne ne parle le proto-slave depuis le Xème siècle environ. Néanmoins, ça a laissé des traces dans les langues de la famille linguistique balto-slave. Une famille linguistique, ce sont des langues qui partagent une origine commune. Comme le français et l’italien, qui partage le latin. Pour les balto-slaves, c’est quand même la moitié du territoire de l’Europe. Dix pour cent du monde, même. Et plus de 400 millions de locuteurs qui peuvent potentiellement se comprendre, répartis entre la Baltique et l’Adriatique, en incluant l’extrême Orient Russe.

Par exemple, un letton, un serbe et vous au milieu. Soirée de folie en perspective. Grâce à leurs aïeux qui parlaient gaiement le proto-slave, les langues actuelles des balto-slaves ont des similitudes morphologiques. Les sons, si vous préférez. Il faut savoir que l’aire cérébrale du langage panique face aux sons inconnus. Si une langue ne fait pas partie de votre famille, vous êtes incapable de comprendre où commence et où finit un mot. Vous ne reconnaissez pas les intonations, comme les questions ou le doute. Vous ne savez même pas si ce son bizarre est une lettre ou un raclement de gorge. En plus de pouvoir détecter les mots dans la phrase de l’autre, le lexique de nos amis balto-slaves a des racines communes. Aptieka dira le letton, Apoteka répondra le serbe. Enfin, il y a la structure syntaxique. Ils construisent leurs phrases de manière relativement similaires. La place du groupe verbal, l’accord de l’adjectif etc. Et pourtant, il y a de fortes chances que cette folle soirée entre un serbe, un letton et votre méthode Assimil russe soient pleines de longs silences gênants. Parce que même avec toutes ces convergences, les langues balto-slaves diffèrent suffisamment pour que tout le monde s’y perde. Sauf si vous parlez une idéolangue…

Selon la linguistique, nous parlons des langues dites naturelles. Naturelle ne signifiant pas que leur évolution ne s’est pas faite sans violence, sous la domination d’un peuple par exemple. Naturelle veut dire qu’elles se sont façonnés au cours du temps et que leur origine fait parti d’un processus d’évolution du langage. Une idéolangue est une langue construite sur un temps bref par la volonté de quelqu’un d’identifiable. Vous vous dites donc que pour faciliter cette soirée, tout le monde devrait parler esperanto ! On a des idées comme ça des fois, après quelques verres… Oui mais voilà, détail non négligeable, vous ne parlez pas esperanto. Et malgré sa vocation internationale, l’esperanto ne se comprend qu’entre esperantistes. Il existe par contre des idéolangues régionales. Elles ont une vocation pragmatique. En les parlant, vous êtes directement compris par les locuteurs locaux et vous les comprenez également. De même, ils se comprennent et peuvent parler entre eux. Et pour les idéolangues balto-slave, comme nous l’avons dit, ça fait environ 400 millions d’amis potentiels. À commencer par vos comparses serbe et letton. Ce n’est pas négligeable.

Vous leur proposez alors de parler Slovio. Cette langue a été construite par le slovaque Mark Hučko, linguiste amateur passionné. C’est ce qu’on appelle une idéolangue définie, parce que son vocabulaire et sa syntaxe sont établies, fixées par un dictionnaire et des règles précises. Le principe du Slovio est de ramener la grammaire balto-slave au plus petit dénominateur commun, en se débarrassant des règles irrégulières. Et puis contrairement au langage slave traditionnel, le Slovio n’utilise que l’alphabet latin. Point positif pour vous. Pas forcément pour votre ami serbe. Après tout, la trace écrite fait partie de l’identité culturelle et même si il utilise l’alphabet latin, il y tient à son alphabet cyrillique. Et justement sur la question de l’identité culturelle, le Slovio déchaîne les passions. Enfin chez les linguistes, mais ils peuvent être très passionnés. Déjà Mark Hučko a fait le choix de codes grammaticaux qui laissent vos amis serbes et lettons perplexes. Des règles anglophones. Le pluriel par exemple y est formé par l’ajout d’un –s à la fin des mots. Créer une langue pour défendre une identité régionale et la perdre aussi rapidement, c’est dommage. D’ailleurs en parlant d’identité régionale, vos nouveaux amis vous font remarquer que le Slovio, quand il ne dévie pas vers l’anglais, s’inspire majoritairement du russe. Où est la représentation des langues balto-slaves minoritaires, comme le Slovaque ? Il n’y a pas de slovaque autour de la table mais vous comprenez l’idée. Et ils ne sont pas les seuls à voir dans le Slovio une réminiscence d’un panslavisme à forte hégémonie russe. C’est ironique d’ailleurs. Parce que les pays relevant d’une culture impérialiste – comme la Russie ou les pays anglophones – déconsidèrent généralement les idéolangues.

Vous n’allez pas abandonner en si bon chemin. Vous leur proposez donc de parler Neoslavonic. Langue construite par un groupe de linguiste, l’idée est d’adapter l’ancien slave aux langues balto-slaves modernes. On reste ainsi dans du pur linguistique, sans considération politique. Un peu comme si on parlait un nouveau latin. Mais justement, le Neoslavonic est peut-être plus un objet de recherche qu’une langue pour le bar. Vous risquez de vous perdre dans des considérations grammaticales sur l’accord du subjonctif. Plus vraiment ce qu’on appelle une soirée de folie. Quoi que…

Il vous reste alors le Slovianski. Cette langue est construite ici aussi par un groupe de travail, dirigé par le linguiste Van Steenbergen. Tous les pays concernés par le balto-slave sont représentés et la grammaire ainsi que le vocabulaire font l’objet d’un vote. Et puis le Slovianski peut s’écrire en latin et en cyrillique. Oui mais voilà. Le Slovianski n’est pas vraiment une langue régionale. Il s’agit plutôt d’un outil de communication, facilitant les premiers échanges et l’apprentissage général des langues balto-slaves. C’est un peu plus adapté à votre soirée, mais vous n’aurez pas de grand débats ni de fous rires en Slovianski. Vous sentez la soirée de folie s’échapper petit à petit…

Et c’est normal. Parce qu’une langue, ça vit. Une langue ce n’est pas juste des mots qu’on pose les uns après les autres pour former des phrases. Une langue ça s’ancre dans une réalité culturelle, politique, identitaire, sociale. Une langue a besoin de films, de musiques, de livres, de journaux. Une langue, ça doit évoluer, ça doit tendre entre le passé et l’avenir. Avoir le vouvoiement, les genres, dire « le roi et moi » ou « moi et le roi » ça veut dire beaucoup des gens qui parlent une langue. Parce qu’une langue c’est un système de pensée. C’est d’ailleurs le reproche principal fait aux idéolangues. Perdre la spécificité d’une culture en parlant une langue construite en tout point. Parce qu’une langue est également le reflet d’un système social. L’argot, qui n’existe pas dans les idéolangues, est le reflet d’une société. L’argot de Belgrade et celui de Zagreb n’est pas le même. Les psycholinguistes parlent par exemple de nexus, ces mots qui crispent les locuteurs parce qu’ils évoquent une émotion collective violente. Qui déclenchent des débats. Kosovo en est un. Il n’y a pas de nexus dans les idéolangues. Les linguistes évoquent souvent le métalangage, comme les jeux de mots. Il n’y a pas de jeu de mot possible si un mot n’évoque pas plusieurs choses, et pour cela, il faut que le mot ait évolué.

Alors vous vous dites que vos et vos nouveaux amis vous pourriez peut-être parler Interslavic. C’est un projet qui n’existe que depuis quelques mois et ça risque donc d’être difficile. Mais l’idée est là. L’interslavic fusionne le Neoslavonic et le Slovianski. Il existe deux formes d’apprentissage. Une simplifiée, pour les locuteurs étrangers comme vous. Une base pour comprendre vos amis balto-slaves et pouvoir ensuite vous lancer dans l’apprentissage d’une langue. Et une forme plus complexe pour les natifs. Cette dernière, en se rattachant aux langues préexistantes devraient permettre une diffusion culturelle de l’Interslavic. De plus le système langagier de l’Interslavic n’est pas préétabli, comme le Slovio. Il est amené à évoluer, de par la diffusion culturelle et scientifique. Pour qu’un jour il y ait des mots en Interslavic qui énerve ou qui fasse rire. Comme une langue vivante.

Mais ça commence à faire beaucoup de projets pour une même région. Et vous en découvrez même d’autres, plus discrets, que vous ne comprenez pas vraiment parce qu’ils n’ont pas encore été traduits dans une langue qui vous serait accessible. Parce qu’il semblerait que la famille balto-slave soient prisonnières de querelles identitaires et que dans cette tentative d’une langue commune, chacun accuse l’autre d’impérialisme et veuille défendre sa particularité. Et au fur et à mesure de ces querelles, les locuteurs se désintéressent, ne laissant sur les forums que les âmes esseulés des passionnés de linguistiques. En même temps, voilà votre ami Serbe qui vous dit que la blague locale est de se revendiquer quadrilingue. Il parle le BCMS. Bosniaque, Croate, Monténégrin et Serbe. Parce que c’est la même langue. Et qu’en parlant l’une de ces langues, on en parle finalement quatre. Et pourtant, non ce n’est pas la même langue. Et chaque pays, dans sa recherche d’identité, tend à la ramener vers soi. Jusqu’à affirmer l’accent comme une différence linguistique. On est bien loin d’une langue commune…

Peut-être qu’il faudrait finalement juste revenir au proto-slave. Et pourtant… Voilà une petite anecdote de linguiste pour briller en société : les familles de langues relèvent d’un ancêtre commun. Nous avons dit que la sous-famille romane –qui comprend le français, l’italien, le portugais etc.- dérive du latin. Le proto-slave n’est pas un ancêtre commun. On ne trouve pas de trace d’un premier peuple. Il semblerait que cette langue découle d’une construction de proximité et d’invasions entre les tribus et puis entre les peuples baltiques, balkaniques et slaves. Comme un signe annonciateur des difficultés frontalières, identitaires et par conséquent, langagières, qu’allait connaître cette région.

Et malgré toutes vos bonnes volontés, vous allez passer cette soirée en anglais...

Léa Yasmine Djenadi

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