Les khatchkars, âmes de pierre de l’Arménie

By: Adrienne Charmet

On les croise partout : autour d’une église à Erevan, incrustés dans la roche d’un monastère à Geghard, alignés par centaines au cimetière de Noradouz… Les khatchkars (խաչքար en arménien), littéralement les « pierres-croix », peuplent l’Arménie et l’ancrent dans sa tradition millénaire chrétienne. Ils sont souvent faits de pierre rouge, plus hauts qu’un homme, avec une croix sans représentation humaine du Christ, mais soutenue par deux rameaux représentant l’arbre de vie.

Les khatchkars, tradition arménienne millénaire

Khatchkars gravés dans la roche, monastère de Geghard (photo Adrienne Charmet)

Les plus anciens khatchkars encore visibles en Arménie datent du IXe siècle, même si la tradition les fait remonter aux stèles païennes du royaume d’Urartu (IXe-Ve siècle avant notre ère). Ils s’inscrivent dans la renaissance arménienne de l’époque des Bagratides, après la libération de l’occupation arabe et le retour à un royaume chrétien. L’Arménie est en effet l’un des plus anciens états chrétiens, depuis le IVe siècle. Ces pierres dressées et sculptées se répandent alors dans tout le pays. Elles sont stèles de cimetière, témoignages de foi ou vœux adressés publiquement. On estime à plus de 40 000 le nombre de khatchkars sur le territoire actuel de l’Arménie.

L’âge d’or des khatchkars se situe entre le XIIIe et le XVe siècle. Les sculptures s’affinent et s’enrichissent, la forme se raffine, le nombre de khatchkars explose. Ensuite, l’art des khatchkars entre dans un certain déclin à partir du XVIIe siècle. Il renaît aujourd’hui, avec moins de goût et davantage d’ostentation qu’à sa grande période.

Symboles de la foi arménienne

Khatchkar au cimetière de Noradouz (photo Adrienne Charmet)

L’ornementation des khatchkars répond à des canons esthétiques, artistiques et surtout religieux : elle reflète la particularité de la foi chrétienne arménienne, issue du monophysisme (Jésus n’est pas d’une double nature humaine et divine, il n’est que divin).

Sur la stèle du khatchkar, une grande croix est gravée, le plus souvent sans représentation du Christ : ce n’est pas la Passion qui est représentée, mais la nature divine du Christ. La croix est souvent enrichie et soutenue par deux feuilles qui remontent sur les côtés, symboles de l’Arbre de Vie de la Bible. Parfois, sous la croix les feuilles se rejoignent en se liant, formant un cercle, voire un globe. Sur les côtés de la croix, des motifs souvent géométriques et liés entre eux symbolisent l’infini et l’unité de la foi.

De plus en plus chargés au cours des siècles, les khatchkars sont cependant marqués par une très forte unité. Ils ornent les abords des monastères, les cimetières, le bord des routes, marquant de façon frappante la force et l’unité de la foi arménienne.

Le khatchkar, emblème de l’Arménie

Cette tradition étant quasi exclusivement arménienne, les khatchkars sont un symbole très fort du pays, et à ce titre figure sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO depuis 2010.

Khatchkars au cimetière de Noradouz. (photo Adrienne Charmet)

Comme symboles de la culture arménienne, ils ont aussi fait l’objet d’attaques dont la plus brutale est probablement la destruction du cimetière de Djoulfa au Nakhitchevan (Azerbaïdjan), même si on relève également des destructions de khatchkars en Géorgie dans une vague de « géorgisation » du patrimoine.

Le territoire de l’Arménie « historique » comptait deux grands cimetières de khatchkars, rassemblant des centaines de stèles ordonnées sur un terrain circonscrit, et à ce titre extrêmement précieux pour le patrimoine et la religion arménienne. Le plus ancien, à Noradouz, dans l’actuelle Arménie, est parfaitement conservé, mis en valeur et visité. Il compte près de 800 khatchkars du IXe au XVIIe siècle.

Un autre cimetière, à Djoulfa au Nakhitchevan, comptait plus de 10 000 stèles au début du XXe siècle, datant principalement des XVIe et XVIIe siècles. Lorsque l’Azerbaïdjan revendiqua le Nakhitchevan, la population arménienne quitta progressivement cette enclave. En 1988, une première vague de destruction toucha environ 800 khatchkars, jusqu’à ce que des protestations de l’UNESCO fassent cesser le vandalisme. Les azéris souhaitant effacer toute trace de présence historique arménienne sur le territoire du Nakhitchevan suite à la guerre avec l’Arménie, niant même le fait historique d’une présence arménienne, les destructions reprirent et le cimetière a été entièrement détruit et les stèles détruites à la masse entre 2002 et 2005. À la place a été installé un terrain militaire.

Khatchkar contemporain à Marseille.

Cette destruction systématique est paradoxalement une preuve tangible de l’importance des khatchkars dans la culture arménienne. Partout où la diaspora arménienne s’est installée au XXe siècle, des khatchkars ont été élevés comme points de visibilité et de raccrochement de la communauté. À Marseille par exemple, un Khatchkar a été offert par la ville arménienne d’Echmiadzin (siège du Catholicos, chef de l’église arménienne) et a été installé devant le Conseil régional en souvenir de l’importante communauté arménienne accueillie dans la ville après le génocide de 1915.

Adrienne Charmet
Slavophile amateure et autodidacte, vadrouillant dans l'Est depuis une vingtaine d'années à intervalles irréguliers. Je me nourris de musique et de littérature le reste du temps, et d'Internet aussi.

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