Du Corps Noir au Corps National : quand le régiment Azov évolue pour investir le champ politique ukrainien

By: Adrien Nonjon

La semaine dernière nous avions évoqué l’héritage des contestations du Maïdan à l’encontre de la corruption et du poids des oligarques dans les institutions nationales. Trois années après les évènements, les attentes des Ukrainiens se font encore attendre, et ce en dépit des promesses répétées du gouvernement Porochenko. Jusqu’alors écartées du jeu politique, les forces nationalistes espèrent, en se réappropriant ces différents éléments de crise, un retour en force dans le paysage politique ukrainien. Malgré leurs divisions, les partis nationalistes s’étaient rassemblés le 22 février sur le Maïdan pour témoigner de leur force et détermination à vouloir reprendre en main le pays. Retour sur cette journée.


Une atmosphère singulière règne ce Mercredi 22 février 2017 à Kiev. Trois années après le choc du Maïdan et de la révolution, la capitale se souvient. Ici sur cette grande place, les Ukrainiens commémorent, dans un contexte on ne peut plus précaire, le sacrifice des héros de la « Centurie Céleste », leurs héros. Si les commémorations sont avant tout vouées au recueillement, les partis nationalistes se réunissent également chaque année à cette occasion, en parallèle des cérémonies officielles et des rassemblements spontanés, pour dénoncer – lors de ce qu’ils appellent la Marche de Dignité – le pouvoir du président Porochenko, accusé de faire le jeu de l’oligarchie et d’être immobile quant à la résolution du conflit dans le Donbass.

Parmi une mer de drapeaux, aux couleurs de Svoboda ou de Pravy Sektor, l’un d’eux semble émerger de la masse et compte beaucoup plus de porteurs. Dessus, figure un trident runique, symbole du parti Corps National, nouveau parti d’Andriy Biletsky, le commandant du Régiment de volontaires Azov. Jusqu’alors engagé dans la reconquête militaire du Donbass, Azov se lance aujourd’hui à la conquête des urnes de l’Ukraine.

Fondé le 14 octobre 2016 sur les bases du mouvement Patriotes d’Ukraine, le Corps National a su, et ce en dépit de la flagrante perte de vitesse des partis nationalistes lors des dernières élections législatives, s’imposer comme une force politique incontournable de l’extrême droite. En s’appuyant sur les jeunes générations du pays que nous retrouvons en masse lors de la marche, le parti cultive une image exemplaire et active, bien loin des discours prophétiques des autres partis. Radical par essence, le parti d’Azov espère pouvoir d’ici cinq ans devenir le favori des élections à venir. On retrouve dans son programme la volonté d’un Etat ukrainien fort, affranchi de toute influence, devant triompher de l’ennemi russe et avec pour « mission sacrée » de redonner à l’Ukraine et à son peuple un sentiment de fierté. On trouve également dans ce programme l’obtention de l’arme nucléaire pour l’Ukraine, le port d’arme et la légitime défense armée, ainsi que la fermeture des frontières.

Un nouvel acteur au service de la réconciliation nationale ?

Bien que les thèmes nationalistes soient repris par d’autres partis qui tente de profiter du renouveau du sentiment patriotique en Ukraine, ils prennent néanmoins une autre dimension chez Azov et le Corps National. Dans sa recherche d’un ancrage territorial en vue des prochaines élections, le Corps National déploie tout un arsenal médiatique numérique et idéologique orchestré par des cadres dynamiques et inventifs, sortant pour la plupart des métiers de l’ingénierie et de la communication. Outil principal de cette stratégie : Internet. Majoritairement connectés via les réseaux sociaux du type Facebook ou Vkontakt, les militants qui sont plusieurs milliers à suivre les différentes pages d’Azov et du Corps National, sont sollicités en permanence par un contenu mettant en avant le régiment Azov et sa représentation de l’Ukraine de demain. Militarisme accru, patriotisme exacerbé, nombreuse sont les vidéos montrant l’importance des armes, de la bravoure guerrière et de la fierté d’appartenir à une culture, qui serait millénaire.

Malgré les affres de l’histoire ayant profondément divisé l’Ukraine sur le plan mémoriel, Azov et le Corps National souhaitent orchestrer d’eux même la réconciliation nationale au sein du territoire. Pour ce faire, un nouveau récit historique est mis en avant. Il n’est plus question de se souvenir de l’influence russe en dépit de son empreinte historique profonde. Pour les théoriciens d’Azov comme Biletskiy et Oleksandr Alfyorov, l’Ukraine est une nation ancestrale combative construite par les Varègues, des Vikings, dont les symboles païens sont aujourd’hui utilisés par le régiment et les militants. Qu’importe le rôle de Petlioura, président de l’indépendante République populaire d’Ukraine de 1920, ou de Lénine et de sa politique d’ukraïnisation en lien avec le principe d’émancipation des nationalités, l’Ukraine et son identité se sont construites selon eux à travers le courage de Stepan Bandera et la prose de Chevtchenko.

Un mouvement aux moyens d’actions ancrés dans la modernité et la radicalité ukrainienne

Au delà de ces considérations historiques, le Corps National cherche à marquer les esprits et attirer des membres avec ses actions. Radicales pour la plupart, ces dernières sont le plus souvent dirigées contre la Russie et ses intérêts, quelques soient leurs formes : occupations et dégradations des établissements bancaires Sberbank, descentes dans des établissements de jeux ou de prostitution clandestins tenus par des bandits. A côté de cela, le Corps National, comme de nombreuses initiatives citoyennes et des partis, s’investit via son Corps Civil dans des initiatives sociales destinées à faciliter la vie de chacun et dans des projets destinés à soutenir les soldats sur le front. Alors que le thermomètre descendait sous la barre des moins dix degrés à Adviinka, une grande collecte de vêtements fut organisée le 8 février à l’échelle du pays pour équiper les soldats. Proche de la jeunesse, le Corps National essaie de promouvoir des évènements culturels destinés aux jeunes en organisants des concerts, projections cinématographiques et compétitions sportives.

Par ces initiatives multiples répondant chacune aux différents problèmes que peut rencontrer les société ukrainienne aujourd’hui, le Corps National apparaît comme un parti investi et déterminé à relever l’Ukraine. S’étendant à présent sur tout le territoire ukrainien, en particulier dans le centre du pays, jugé par certains experts comme « tiraillé » entre les influences russophones locales, du fait de l’éloignement de la capitale et de la proximité d’Odessa, et occidentales, le Corps National sembler aujourd’hui mobiliser chaque jour de plus en plus de monde, en témoigne le chiffre revendiqué de 60 « likes » toutes les heures par la cellule de Lviv. Bien que les perspectives concernant ce nouveau parti soient difficilement prévisibles compte tenu de sa toute jeune existence, il s’agit pourtant du parti le plus représenté lors de la Marche de la dignité.

Ce 22 février, quelques 10 000 militants du Corps National ont fait le voyage jusqu’à Kiev pour la Marche, qui selon les trois partis mobilisés regroupait 15 à 30 000 participants, tout parti confondu. L’objectif premier étant, pour citer Stepan Viniar, l’un des responsables du Corps National, « de montrer que ceux agissant pour le changement se trouvent debout dans la rue et non pas assis à la Rada ». A la tête du cortège, comme lors de la bataille de Marioupol en juin 2014, Andriy Biletsky. L’air déterminé, il marche en direction de la Rada pour y porter les doléances d’un peuple ukrainien fatigué par l’immobilisme des politiques face à la guerre et la lutte contre la corruption. Aux côtés des leaders de Svoboda et de Pravy Sektor, Biletsky recueille lors de son discours le plus d’applaudissements. L’ancien historien spécialiste de l’UPA (l’Armée Insurrectionnelle d’Ukraine), devenu héros de la guerre pour bon nombre d’Ukrainiens aux orientations politiques différentes, semble avoir gagné une grande visibilité les médias. Retransmis sur la plupart des chaines nationales, son discours aux députés semble lui avoir permis de gagner davantage l’attention du peuple ukrainien. De quoi grossir ses rangs et donner une image jeune et moderne de l’extrême-droite ukrainienne qui, peut-être lui sera profitable lors des prochaines élections présidentielles de 2019.

(Photos réalisées le 22 Février 2017 à Kiev par Adrien Nonjon)

Adrien Nonjon
Etudiant en Géopolitique amoureux des espaces orientaux européens et russes, Adrien Nonjon compte se spécialiser dans les questions diplomatiques et stratégiques en Europe de l'Est et Russie post-soviétique.

Laisser un commentaire

L’esprit Hajde

Les Balkans, l'Europe de l'Est et l'Europe centrale ?
Un art de vivre pour certains, une escapade pour d'autres, une illusion pour beaucoup mais surtout une passion pour nous tous.

Une passion bâtie sur des lectures, des films, des voyages, quelques liqueurs, plats, regards et baisers partagés avec des autochtones.

A travers nos écrits, notre but est simplement de mettre en lumière ces peuples, des cultures et des pays proches mais finalement méconnus.

On espère que le voyage vous plaira et si vous avez envie de faire partie de l'aventure Hajde, faites-nous signe !

The Hajde spirit

Balkans, Eastern Europe, Central Europe?
A way of life for some, a short journey for other, just an illusion for many, but a passion for us, overall!

Our passion is built on readings, films, travels, a few spirits, meals, glances and kisses shared with the natives.

Throughout or writings, our goal, simply put, is to bring to light people, cultures and countries close to us, but unknown or misunderstood.

We wish you a pleasant journey. Want to join the Hajde family? You are welcome! Don't hesitate to: contact us !

Back to Top
%d blogueurs aiment cette page :