Ukraine : Révolution de la dignité ou absence de l’un comme de l’autre ?

By: Mathieu Radoubé

Le second mouvement de contestation populaire initié sur la place de l’indépendance à Kiev mérite t-il l’appellation de révolution de la dignité que lui ont donné, unanimes ou presque, tous ses participants ? La question vient à se poser réellement, un peu plus de trois ans après, à la vue des changements de la société ukrainienne, ou de leur absence.

Et dans ce cas, que convient-il de supprimer ou renommer ? Révolution ou dignité ?

La fin des années 2000 et le début des années 2010 ont été fortement marquées par des mouvements révolutionnaires, dans le monde arabe comme en Europe. A défaut de révolution, au moins la contestation a t-elle pris de nombreux pays, lassés des systèmes politiques auxquels ils appartenaient. Tunisie, Égypte, Libye, Bahreïn, Syrie mais aussi Ukraine pour les plus violents, France, Royaume-Uni, Espagne ou en encore Moldavie et Italie dans une bien moindre mesure pour ce qui est de l’Europe, sans compter de nombreux pays asiatiques comme le Myanmar, la Thaïlande ou Hong-Kong.

Peu d’entre eux ont cependant atteint le niveau de révolte que l’on peut qualifier de révolution, et avec des succès post-contestation bien divers. La Tunisie semble sortir son épingle du jeu avec une transition démocratique bien amorcée. L’Égypte peut être considérée comme en bonne voie malgré la présence d’un pouvoir autoritaire de plus en plus contesté. La Libye est un chaos sans nom, qui partage cette bien triste performance avec la Syrie bien qu’elle ne daigne pas attirer l’attention médiatique depuis que les politiques et leurs philosophes en bras de chemise s’en sont allés sur de nouveau terrains.

Qu’en est-il de l’Ukraine ? La révolution de la dignité, ce sont plus de cent morts en quelques jours, une partie du territoire transféré d’une manière illégale, au regard du droit international tout du moins, à son voisin direct, source d’une grande partie des tensions internes et plus de 10 000 morts dans un conflit parmi les plus destructeurs d’Europe depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Peut-on pour autant parler de révolution et de dignité ? Avec un président, élu sur la promesse d’une résolution de tous les maux dont souffre le pays, qui tombe dans les sondages à la vitesse d’un Baumgartner dans l’espace, la question est loin d’être inutile. La perpétuation de systèmes mis en cause durant le mouvement de 2013 et l’absence de réformes dignes de ce nom, la corruption toujours endémique et une administration lente, pénible et handicapante, l’absence de distanciation entre la presse, le politique et l’économie laissent à le penser. L’absence même de classe politique républicaine (dans l’idée d’une focalisation sur la Res Publica, la « chose publique ») est le signe d’un échec.

Une révolution contrôlée et avortée par la classe politique …

L’inégalité de la société ukrainienne, brandie par certains idéologues ou militants progressistes, en Ukraine mais surtout en Europe, teintés d’un socialisme impensable aujourd’hui en Europe de l’Est, n’est pas un argument en soit. Du moins pas plus valorisable que l’illusion d’un combat entre un état atlantiste, voire fasciste et partisan d’un capitalisme libéré contre deux républiques se réclamant de l’héritage soviétique, luttant pour un monde plus juste.

Tous ces arguments, que l’on peut trouver notamment dans les médias dits alternatifs français sont d’un non-sens absolu. Une révolution n’entraîne aucun égalitarisme De facto et peut même se révéler liberticide si c’est le souhait de la masse révolutionnaire.

Une révolution est par essence un mouvement brusque et virulent, à défaut de violent, visant à changer en profondeur un système ou un régime. Ainsi l’arrivée au pouvoir des frères musulmans en Égypte ou d’Enhada en Tunisie n’est pas contradictoire avec l’idée de révolution, comme ce fut le cas en Iran, puisque le système précédent était contesté en raison de son clientélisme, son népotisme et sa corruption seulement. Leur remplacement, d’une manière ou d’une autre par des dirigeants modérés, en Tunisie, ou au contraire autoritaires, en Égypte et en Iran, est une conséquence à plus long terme de ce mouvement contestataire qui se peut être protéiforme, sur la durée comme dans l’instant.

Mais trois années après les événements, l’absence de changements, de réformes et de système montre l’échec d’une révolution. L’Ukraine est tout autant corrompue, même si les clans au pouvoir ont changé. Les différents scandales politico-économiques comme les récents « panama papers » montrent l’implication dans des malversations des nouvelles élites comme des anciennes, et ce terme même de nouvelles élites est mensonger. La récupération de Maïdan par les partis politiques traditionnels et anciens est indéniable. Les militants ont dès les premiers temps du mouvement construits des stands aux abords de la place (Svoboda, les fidèles de Iulia Timochenko ou d’Iatseniuk en tête) et se sont accaparé la tribune où ils défilaient, dans une parodie d’union sacrée, truquant par la-même les aspirations souverainistes de la masse au profit de revendications pro-européennes In fine quand elles n’étaient qu’un moyen de lutte pour la souveraineté nationale pour les citoyens, le tout dans un soucis de libéralisation économique pour certains businessmen et clans défavorisés par le projet d’union économique avec la Russie.

L’issue fatale du conflit n’a même pas suffit à changer la donne. Quid de la récupération populaire des institutions, inhérente au processus révolutionnaire démocratique ?

Les bons sentiments d’apparence de l’après-Maïdan, dans lequel les mouvements issus de la place protégeaient et contrôlaient (parfois en armes et tenues militaires) les bâtiments représentant le pouvoir ont fait long feu dès le printemps et les nouvelles élections. Combien de nouveaux élus étaient d’anciens détenteurs de mandats politiques? Combien d’Hommes Nouveaux, de Cicérons à la slave ? Bien peu au final.

La révolution sous-entend cette prise de contrôle. La mise en place de lois radicales d’ostracisme (du moins politique) des anciennes élites, la mise en place de mesures de contrôle effectives sur les nouveaux organes et les dirigeants, l’instauration d’une constituante. Elle suppose, et c’est ce qui en fait très souvent son danger, la prise en main par le peuple, ou une émanation représentative de celui-ci, de questions qui souvent lui échappe. Et c’est dans cette inaptitude à régner et organiser qu’apparaissent le plus souvent les dérives négatives post-révolutionnaires.

L’Ukraine reste aujourd’hui une pseudo-démocratie soumise à un fonctionnement post-féodal où seule une partie des citoyens disposent d’un pouvoir de décision (les clans économiques en tête), plus encore que dans n’importe quel pays d’Europe occidentale dans lesquels les citoyens sont pourtant prompts à s’indigner.

La population gronde toujours, persuadée de s’être fait spolier sa révolution. Mais le plus grave, ou le plus triste, c’est sa forte résignation. Ils ressentent l’échec mais paraissent épuisés. A quoi bon faire une révolution si rien ne change ? Peut-être est-ce parce que le système ne peut pas être changé, qu’il est inhérent à la société post-soviétique.

Cette résignation n’est pourtant pas le gage d’un apaisement, bien au contraire. C’est l’alarme. La prochaine éruption sera plus violente, certainement trop. Et plus longue, certainement trop également.

Et de bonnes intentions cyniquement oubliées au profit du spectre identitaire.

Vient le point de la dignité. En quoi peut-on parler, ou non, de dignité en Ukraine aujourd’hui ?

L’économie est en chute libre, la pauvreté et la précarité gagnent du terrain. L’hiver apporte des factures que plus personne ne peut payer et les produits de première nécessité sont devenus luxueux, ou presque. A t-on décidé de passer trois mois à tenir le pavé sur une place dans le froid pour en arriver là ?

Non, l’Ukraine a choisi de se révolter pour ne plus subir la loi économique et politique du voisin, de l’ancien centre économique dont elle ne veut plus être aujourd’hui une périphérie. Elle s’est soulevé pour s’affirmer en Nation. Avec son pouvoir de décision, son autonomie et son indépendance culturelle.

Mais sa culture, aussi importante soit-elle, ne peut être le seul point de revendication d’un après-révolution car elle cristallise les tensions sur un sujet qui ne peut qu’être excluant (pour les minorités) lorsqu’il est le fer de lance, alors qu’il était secondaire dans le mouvement généralisé des revendications (ce qui n’enlève rien au besoin de construction identitaire de l’Ukraine). Et l’idée de groupe et de Nation a toujours transcendé l’idée de culture.

A vouloir se focaliser sur l’idée ethnique et le manichéisme, les dirigeants ont facilité voire créé en partie la réaction contraire et la guerre, bien aidés il est vrai par la propagande russe dans le sud et l’Est du territoire … Et cette guerre arrange les élites, sans nul doute.

A l’instar de la population musulmane et des migrants stigmatisés en France et en Europe occidentale en raison d’une infime partie de leurs coreligionnaires, qu’eux-mêmes rejettent, l’ogre russe (et les populations ethniquement russes de l’Ukraine) vu comme la cause de tous les problèmes du pays et la raison de l’impossibilité à mettre en œuvre les réformes nécessaires, permet au pouvoir traditionnel ukrainien (les oligarques) de se maintenir en changeant de tête sans pour autant changer de corps, pourtant principal responsable des souffrances. Et l’Hydre de Lerne exhale ainsi son poison de plus en plus pestilentiel sur la société à mesure que son haleine se dédouble.

Les martyrs sont légions, et méritent de l’être. Toute révolution a besoin de ses héros, et toute guerre justifie le sacrifice par la mystification. Et légitimer le besoin de prendre les armes pour défendre sont territoire est tout à fait acceptable, voire louable (dans un conteste d’invasion et de défense du territoire, s’entend).

Cependant, avoir un ennemi ne signifie pas qu’il est seul et s’il ne peut être remis en question que la Russie est actuellement un danger pour l’Ukraine, est-elle le seul ?

L’indignité des institutions étatiques ukrainiennes n’est-elle pas à long terme la réelle menace qui pèse sur les Ukrainiens ? Il n’y a pas eu de révolution, du moins aucune qui ne soit terminée, malgré l’horreur de cette révolte, parce qu’il n’y a pas eu de changement en profondeur. Et c’est pourtant l’indignité qui a poussé les citoyens à s’opposer à leurs dirigeants. Une indignité bafouée par ceux en qui ils ont cru. La révolution est un mouvement de longue durée. Si elle a commencé, elle doit se poursuivre jusqu’à ce que le peuple obtienne ce qu’il réclame comme indispensable à sa dignité. La révolution française, si chère à l’Histoire aujourd’hui, n’a débouché sur un régime démocratique pérenne qu’au bout d’une centaine d’année, avec l’avènement de la troisième République.

Mathieu Radoubé
Après avoir fait de nombreux aller-retours entre la France, la Moldavie et l'Ukraine durant plusieurs années, j'ai fait le grand saut et me suis installé à Kiev voilà plus d'un an. Historien et géopoliticien de formation, Photojournalisme freelance, je travaille sur le conflit dans le Donbass et les questions d'identité nationale en Europe de l'Est de manière plus générale
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