L’Union Baltique-Mer Noire : une alternative géopolitique venue de l’Est

By: Adrien Nonjon

Alors que l’Union Européenne est en pleine hésitation quant à son avenir, une nouvelle étape a été franchie par les pays d’Europe de l’Est dans la maturation d’un projet stato-territorial et géopolitique. Du 2 au 3 juillet 2016 s’est tenue en grande pompe la conférence inaugurale du Intermarium Assistance Group, dans les locaux somptueux du Radisson Blue Hotel de Kiev.

Voulue et initiée par un certain nombre de représentants des pays de l’Est, cette conférence a rassemblé pendant 2 jours des personnalités issues des différents milieux politiques, associatifs et militaires venues de toute l’Europe. Dans l’assemblée, certains hauts dignitaires ont été particulièrement remarqués pour la caution qu’ils apportaient, fût-il par leur seule présence : le président de la Rada (le parlement ukrainien) Andriy Paruby ou encore Vladimir Gorbulin, président de l’Institut national pour la recherche géostratégique de Kiev, think tank influant dans les plus hautes sphères du pouvoir ukrainien.

Fortement médiatisée et donnant lieu à de nombreux échanges avec un auditoire attentif, curieux, sinon enthousiaste, cette conférence a eu pour but de présenter autours de séquences très ciblées (économiques, militaires, culturels, …) le projet d’union des Etats de la Baltique à la Mer Noire : « Intermarium » projet alternatif se substituant à l’Union Européenne défaillante et l’OTAN jugée un peu dépassée.

La réappropriation d’une ancienne conception stratégique de l’Europe

Idéal commun à de nombreuses formations nationalistes est-européennes, l’idée d’un Intermarium est ancienne, et s’inscrit dans une vision particulière où les mers sont considérées comme des berceaux civilisationnels authentiques de la mare nostrum à la Baltikum. A proprement parler, cette ambition géopolitique n’est pas l’apanage d’un seul Etat.

Concept géopolitique historique, l’Intermarium remonte à l’époque moderne et à la République des Deux Nations. Territoire immense comptant près de 990 000 km2 et plus de 10 millions d’habitants, cette république aristocrate fut le résultat de l’association du Royaume de Pologne au Grand Duché de Lituanie lors de l’Union de Lublin de 1569. Dernier souverain païen lituanien Sigismond II Jagellon (1520-1572) consentit à épouser la fille du roi de Pologne défunt Louis de Hongrie, Hedwige.

             La Pologne sous Ladislas Jagellon

Fort de cette union entre deux royaumes puissants pour l’époque, la Pologne a su s’imposer comme la principale puissance régionale en Europe médiane et orientale grâce à cette nouvelle architecture territoriale. Malmenée par des luttes intestines avivées par le système clientéliste du royaume prise en tenaille par l’émergence de puissances périphériques comme la Prusse ou la Russie, la République des Deux nations finit par disparaitre progressivement suite aux partages de la Pologne en 1772, 1793 et 1795.
Il faudra attendre le début du XXè siècle et la fin de la Première Guerre mondiale pour voir le projet d’Intermarium réapparaître. Nouvellement indépendante, la Pologne soutenue par la France s’engage dans une lutte frontale farouche avec l’Armée rouge qui cherche à exporter par la force la Révolution bolchévique. Après le miracle de la Vistule d’Août 1920, le gouvernement polonais dirigé par le maréchal Josef Pisuldski lance une contre-offensive à l’Est de cette même rivière, prenant pied dans des régions comme la Lituanie ou l’Ukraine.

 

Si l’objectif de l’armée polonaise est a minima d’écarter la menace rouge du continent, le maréchal Pisuldski nourrit de plus grands desseins pour la Pologne. Il désire ardemment la formation d’une fédération allant de la Mer Noire à la Baltique dans laquelle la Pologne serait la puissance dominante et tutélaire. Il s’agit là, bien sûr d’un pied de nez au principe des nationalités issu des 14 points de Wilson et des déclarations d’indépendance de certains pays comme l’Ukraine, mais l’idée a de quoi séduire les partenaires de la Pologne. Pour la France qui cherche à contenir à la fois l’Allemagne et la Russie, ce projet n’est pas sans intérêt : il permet d’unir sous le joug polonais l’Europe centrale et orientale. Mais l’appui français ne suffit pas à faire aboutir le projet. Le concert des nations fait bloc contre lui, dénonçant un impérialisme régional nouveau, et le projet de fédération Międzymorze (Entre les deux mers) ne verra jamais le jour, remplacé par un système d’alliances fragiles, sans réels fondements, qui sera rapidement balayé par la Seconde Guerre mondiale. 

Le Pacte de Varsovie de mai 1955 a laissé dans l’ombre le projet Intermarium. Il peut apparaitre comme la forme balbutiante d’un système de coopération est-européen, plaqué, arc-bouté sur l’idéologie marxiste et une très abstraite division internationale communiste du travail. Et dès la chute de l’URSS l’idée d’un Intermarium reprend corps, au travers une reconnaissance de la spécificité de cet espace entre deux mers. Considéré comme un axe stratégique à la fois par la Russie et l’Union Européenne, il revêt plusieurs formes (Conseil de coopération en Mer Noire, Eastern Partnership, …) sans pour autant aboutir à une organisation autonome émanant de la volonté des Etats concernés. C’est véritablement en 2016 que le projet initial reprend corps, alors même qu’il paraissait oublié ou déprécié par les analystes occidentaux et russes.

Une réponse aux enjeux actuels du continent ?

Le regain d’intérêt pour l’Intermarium au sein des différentes sphères politico-militaires est-européennes n’est pas sans fondements. La récente crise ukrainienne ayant ravivé les tensions entre la Russie et son étranger proche, les questions sécuritaires et identitaires dans ces marches sont aujourd’hui prioritaires. Les négociations de Minsk 2 (11 février 2015) où l’Union Européenne et les Etats-Unis ont dialogué avec la Russie et recherché un compromis furent perçues par l’Ukraine, la Pologne et les Pays-Baltiques comme un véritable camouflet. Ces pays ne pouvaient en effet accepter sans réaction ou réticence autant de concessions faites aux séparatistes. Particulièrement chez les nationalistes et les adeptes d’une ligne dure avec la Russie, on stigmatisait un monde occidental incapable de se dresser contre la Russie et cela même à cause de ses dérives annonciatrices d’une véritable agonie : crise des réfugiés, terrorisme, crise économique, Brexit, montée des populismes, … C’est après avoir dressé cet état des lieux sans concession de l’Occident que les experts en stratégie reprennent à leur compte l’Intermarium, et en font la matrice de l’action possible de demain.

Intermarium : le cadre d’une sécurité régionale  

Présenté par des attachés militaires ayant servi au sein de l’armée ukrainienne, le volet militaire de la conférence dépeignait l’idée de renforcer les liens préexistants entre les pays impliqués. Certes quelques initiatives existaient déjà : la brigade LITPOLUKBRIG (brigade regroupant des forces polonaises, lituaniennes et ukrainiennes), ou un sommet restreint de l’OTAN à Bucarest en 2008. Mais de fait aucun partenariat réel n’avait été mis sur pied au sein de l’espace oriental de l’Europe

                La LITPOLUKR

L’Intermarium, en sa qualité d’alliance des Etats post-soviétiques, se voudrait donc comme instigateur d’un projet beaucoup plus ambitieux, allant même jusqu’à la mise en commun, à plus large échelle, des forces militaires de l’ensemble des pays concernés. Invités à donner leur avis sur la question de cette fusion des moyens militaires, les généraux géorgiens Giorgi Kuparashvili et Yevhen Konavalets ont pointé le manque d’uniformité des doctrines et des formations. Pour répondre à cette insuffisance un programme commun aux écoles militaires au sein de l’Intermarium a été envisagé. Ainsi étaient posés les premiers jalons d’un ensemble défensif efficace supplétif de l’OTAN dans la région, à même de faire rempart efficacement à toute prétention impérialiste, expansionniste russe. L’Intermarium trouvait donc sa légitimité comme bouclier face à l’ordre régional de Moscou sans laisser à des puissances tutélaires le soin de prendre en charge les intérêts des puissances régionales impliquées.

L’Intermarium : un espace économique commun

L’espace économique borné par l’Intermarium est de toute évidence un espace fragilisé par sa longue convalescence durant l’époque communiste. Cette Europe médiane est plurielle et vit des situations économiques contrastées avec des pôles de croissance et des périphéries rejetées. Pour les théoriciens de l’Intermaium, la première des tâches consistait à créer les conditions d’émergence d’une véritable puissance économique, et ce, afin de soutenir les hypothétiques efforts de guerre contre l’oppresseur russe. La mobilisation devait donc passer par une intégration économique accrue à l’Est, seule capable de créer des solidarités, des spécialisations efficaces.

Dans son intervention du 2 juillet, l’expert biélorusse Zmicer Mickiewicz du Belarus Security Blog est allé plus loin et a anticipé la possibilité de forger un complexe militaro-industriel intégré, performant, avec des cycles de production, et une véritable division régionale du travail. Partenaire économique important de l’Ukraine en dépit de ses liens avec la Russie, assez autonome dans ses choix, la Biélorussie avait déjà intensifié ses échanges avec l’Ukraine et ce malgré le conflit dans le Donbass, et malgré les pressions de Moscou pour intégrer Minsk dans l’Union Eurasiatique.

Un autre conférencier , Marius Patey de l’Institut Roman Rybewski a même estimé que cette future intégration économique devait être fondée sur un modèle dit «gagnant-gagnant» entre les puissances impliquées. On est très loin des schémas classiques éprouvés depuis le Comecon ou le groupe de Visegrad et asymétriques.

 Les réseaux énergétiques en projet pour l’Intermarium

La question énergétique a été aussi replacée au centre des débats. Les nombreuses batailles du gaz des années 2005-2015 conduites par les Russes et Gasprom dans le verrou énergétique des pays d’Europe orientale ont mobilisé la Pologne et l’Ukraine. Vladimir Poutine n’a eu de cesse avec l’abandon de South Stream de défier Kiev et de tourner la page de son histoire gazière. Raison de plus pour l’Europe de l’Est de trouver les moyens de s’affranchir de la mainmise gazière russe à la fois quantitative et au niveau des prix. La relance du projet d’oléoduc gazier Sarmatian était donc une parade. Ce pipe-line connecte Baku à Plock en passant par Odessa et Bradys et garantit a priori un approvisionnement en toute indépendance. Ce projet contrepoids est à la mesure du rôle géopolitique que Moscou à voulu donner à l’arme énergétique.   

Enfin, le projet Intermarium a une ultime ambition : dépasser au niveau territorial les simples relations économiques au sein de l’Europe médiane et orientale pour connecter des espaces «contestés» entre les intérêts occidentaux et russes comme les Balkans et l’Adriatique. Ce faisant, l’Intermarium pourrait devenir une zone économique clé à cheval entre l’Europe occidentale et orientale, régulatrice des tensions entre les différents blocs. Vision renouvelée, parfois proche d’une prophétie autoréalisatrice, l’Intermarium est bel et bien une construction nouvelle capable de donner de nouvelles frontières aux ambitions communes des Etats est-européens. 

Intermarium : l’émergence  d’un bloc culturel commun

Fort de toutes ces propositions, l’Intermarium était bel et bien rêvé comme la puissance économique de demain en Europe. Mais les idéologues de la conférence sont allés encore plus loin dans leur vision des nouveaux rapports de force. Ils ont mis en avant la nécessité d’élaborer un contre-modèle culturel à celui de l’Europe. L’urgence d’une alternative au modèle européen leur parait inhérente à l’impact des récentes vagues migratoires en provenance de Syrie et d’Afrique qui ont déstabilisé le modèle d’intégration européen. Face aux flux migratoires, plusieurs pays se sont élevés (à commencer d’ailleurs par ceux du groupe Visegrad) contre les quotas d’immigrés imposés par la Commission européenne. C’est le prétexte utilisé par l’Intermarium pour, à partir de cette défiance, plaider pour un front des pays chrétiens se sentant menacés culturellement. La présence du journaliste croate Leo Marc ou de la lituanienne Gintaro Naskeviciuté tous deux attachés au respect de l’identité nationale dans leurs pays respectifs à la conférence marque bien l’idée de rupture avec un consensus mou sur les migrations et la volonté de faire de l’Intermarium un rempart ethnoculturel efficace

Intermarium : un volontarisme et la recherche de partenaires communs

«Aujourd’hui fantôme, demain stratégie, et après demain réalité ?» On peut s’interroger sur ce calendrier. Objectivement, l’Intermarium n’en est qu’à ses balbutiements et malgré l’entrain de ses défenseurs, l’enthousiasme de ses émules, des interrogations demeurent sur sa réalisation.

Première d’entre elles : quelle puissance peut la construire, en fixer le cap et les ambitions ? Selon les responsables d’Azov un mouvement nationaliste ukrainien, l’Ukraine serait la seule nation à même de mener jusqu’au bout le projet d’Intermarium, en regroupant l’ensemble des pays frontaliers sous sa férule. L’Ukraine en est le pivot, elle est aux avants-postes du combat contre la Russie et le berceau des activistes qui veulent relancer le projet. Mais les prétentions polonaises ne sont pas négligeables car le projet rappelle sa grandeur passée et la Pologne y trouverait un tremplin stratégique pour s’imposer à nouveau comme une puissance d’Europe centrale et orientale.

Avec la somme de problèmes à régler sur le plan économique, militaire et politique, dans le cas où l’Ukraine prétendrait au leadership, en a-t-elle vraiment les moyens au regard de sa situation économique ? La situation macroéconomique de l’Ukraine ne cesse de se dégrader, faisant de l’Ukraine un des pays les plus pauvres de l’hémisphère nord avec une économie qui génère 3 100 dollars par habitant et par an, un PIUB ukrainien contracté de 18% depuis 2013 et une monnaie nationale la Grivna qui a perdu 66% de sa valeur sur la même période. L’Ukraine n’est-elle pas sous perfusion du FMI, institution multilatérale sceptique devant la lenteur des évolutions institutionnelles et la lutte contre la corruption. Un chiffre donne la mesure des défis pour chaque dollar d’aide de l’OCDE à l’Ukraine 6,25 quittent le pays. Difficile de voir dans l’Ukraine privée des oblasts de Lougansk et Donetsk soit 16% du PIB un leader incontesté !

Une autre question concerne les objectifs. Quelle ligne de conduite adopter ? Pour certains analystes  l’Intermarium serait de fait une alliance pro-américaine déguisée plutôt qu’une réaffirmation souverainiste, politique — Il y a loin des prétentions des idéologues qui souhaitent faire de l’Intermarium une entité indépendante sinon partenaire de l’Occident — à la réalité d’aujourd’hui où il est difficile aujourd’hui de saisir la nature des relations avec l’extérieur. En effet l’Intermarium regrouperait des Etats ayant des liens et intérêts différents avec l’UE et les Etats-Unis (Pologne, Hongrie, Pays Baltes). Mais plus encore une telle reconfiguration stratégique est-elle profitable et envisageable dans un contexte on ne peut plus chaotique et incertain ?

Que faire de la Biélorussie ? Même si le président Alexandre Loukachenko s’est quelque peu démarqué de la Russie en critiquant à de nombreuses reprises le séparatisme dans l’Est de l’Ukraine, il est resté très prudent sur l’annexion de la Crimée. On ne peut parler de dissonance avec Moscou. Minsk joue les intermédiaires entre Moscou, Kiev et les Occidentaux mais reste bienveillante vis-à-vis des russes. Au regard de ses liens avec la Russie (Fond eurasiatique) et du caractère fortement marqué par les héritages de l’URSS d’hier dans son modèle économique, la Biélorussie ne serait-elle pas une fragilisation de l’Intermarium ? Ne permettrait-elle pas aux Russes de jouer leur propre partition dans le nouvel ensemble, de préserver leurs intérêts et de torpiller ou de ralentir la mise en place du projet  ?

Enfin, comment unir un espace dont les tensions, les contentieux restent encore des plaies ouvertes ? Il faut que certains Etats tiennent un rôle de médiateur, dans la résolution de ces multiples conflits mémoriels, de fédérateur des différents acteurs du projet. L’objectif affiché de ce projet réunion est d’établir une véritable stratégie à l’échelle européenne en vue de la réalisation du projet, mais en réalité, il s’agissait aussi de jeter les bases d’une réconciliation, préalable à toute avancée du projet. Sous l’impulsion des nationalistes européens, les sombres heures de l’histoire et les fractures pourraient être ainsi effacées au profit d’une réconciliation européenne tournée vers l’avenir : quoi de plus utopique et incertain ?

Adrien Nonjon

Etudiant en Géopolitique amoureux des espaces orientaux européens et russes, Adrien Nonjon compte se spécialiser dans les questions diplomatiques et stratégiques en Europe de l’Est et Russie post-soviétique.


Laisser un commentaire

L’esprit Hajde

Les Balkans, l'Europe de l'Est et l'Europe centrale ?
Un art de vivre pour certains, une escapade pour d'autres, une illusion pour beaucoup mais surtout une passion pour nous tous.

Une passion bâtie sur des lectures, des films, des voyages, quelques liqueurs, plats, regards et baisers partagés avec des autochtones.

A travers nos écrits, notre but est simplement de mettre en lumière ces peuples, des cultures et des pays proches mais finalement méconnus.

On espère que le voyage vous plaira et si vous avez envie de faire partie de l'aventure Hajde, faites-nous signe !

Mentions légales

The Hajde spirit

Balkans, Eastern Europe, Central Europe?
A way of life for some, a short journey for other, just an illusion for many, but a passion for us, overall!

Our passion is built on readings, films, travels, a few spirits, meals, glances and kisses shared with the natives.

Throughout or writings, our goal, simply put, is to bring to light people, cultures and countries close to us, but unknown or misunderstood.

We wish you a pleasant journey. Want to join the Hajde family? You are welcome! Don't hesitate to: contact us !

Back to Top
%d blogueurs aiment cette page :