Cocktail Moldave

By: La famille Hajde

Après 25 ans d’indépendance, la Moldavie peine toujours à trouver son identité propre et sa jeunesse est plus que jamais divisée : entre le rattachement à la Roumanie ou l’établissement de relations plus étroites avec la Russie, quel avenir choisir ?

CHISINAU – Début décembre 2016, le théâtre national Eugène Ionesco accueille Argatu et Domino, deux groupes de folk roumain très connus. Des centaines de jeunes gens se réunissent dans une petite pièce, pour assister au concert dans une ambiance électrique.

En quelques chiffres
+La Moldavie est l’État le plus pauvre d’Europe. 12,7% de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté.
+Sur une population de 3,5 millions d’habitants, près de 600 000 citoyens travaillent à l’étranger.

Lorsque le groupe fait une pause, la foule se met à chanter sa propre chanson : « Vive la Moldavie, la Transylvanie et la Roumanie ! ». Une banderole sur laquelle est inscrit « La Bessarabie est la Roumanie » surgit au milieu de la foule. Un spectateur jette un drapeau roumain sur la scène, que le chanteur principal va ensuite enrouler autour du pied de son microphone.

Organisé deux jours après le « Jour de la Grande Union », un 1er décembre, jour férié en Roumanie, le concert était une grande fête pour les unionistes venus des quatre coins du pays, dont certains arboraient des bracelets, banderoles et coques de téléphone aux couleurs du drapeau roumain. Très populaire auprès des étudiants, la cause unioniste n’est pas soutenue par le reste de la jeunesse moldave qui préfèrent regarder vers Moscou. Pour les unionistes, la Moldavie, un petit pays de 3,5 millions d’habitants coincé entre la Roumanie et l’Ukraine, à l’économie fragile et au gouvernement corrompu, devrait retourner à son statut d’entre-deux-guerres, et fusionner avec la Roumanie*.

* 1er décembre 1918 : le Royaume de Roumanie se forme. La « Bessarabie » (ancien nom de l’actuelle Moldavie) fait partie du royaume jusqu’en 1940, année où l’Union soviétique ordonne aux autorités roumaines de quitter la région et la transforme en République socialiste. Après la chute de l’URSS, la Moldavie déclare son indépendance le 27 août 1991.

D’après l’historien Octavian Ticu, « la société moldave se fonde sur le conflit entre deux mentalités collectives : le nationalisme roumain et l’impérialisme russe ». Depuis 1991, les politiciens moldaves ont successivement utilisé ces arguments pour remporter les élections. Les partis politiques pro-occidentaux et pro-Russes ont chacun, à leur tour, dirigé le Parlement. « Cette lutte constante entre les deux pôles génère polémique et sentiments contradictoires au sein des moldaves », ajoute Ticu.

Plus de 25 ans après leur indépendance, la politique et la société moldave demeurent profondément divisées. Les unionistes et les pro-Russes s’opposent régulièrement, sur Internet ou lors de manifestations et contre-manifestations organisées. Parfois, ils en viennent carrément aux mains.

Anatol Ursu, the leader of the unionist organization Youth of Moldova, in his apartment in the suburbs of Chisinau. (cc Arturas Morozovas)

Anatol Ursu, the leader of the unionist organization Youth of Moldova, in his apartment in the suburbs of Chisinau. (cc Arturas Morozovas)

« La montée du mouvement unioniste est principalement due à l’échec de la Moldavie en tant qu’État. »

« L’unification est synonyme de salaires plus élevés »

« En 2010, alors que je commençais juste à être activiste, c’était bien plus difficile », explique Anatol Ursu, 26 ans, leader de l’organisation unioniste Jeunesse de Moldavie depuis octobre 2015. « Nous étions beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui. »

* Les milliards manquants de la Moldavie
 
En 2014, la disparition d’un milliard de dollars (un cinquième du produit intérieur brut du pays) au sein de trois banques nationales provoque un tollé.
 
Le scandale conduit des gens de tous bords politiques à s’unir. En 2015, près de 100 000 activistes civiques, unionistes et autres descendent dans les rues de Chișinău pour protester. Pour autant, la « révolution des tentes » comme elle fut appelée, n’aboutit pas à un changement de régime.
 
Même si la fraude est orchestrée par un grand nombre de politiciens et d’hommes d’affaires parmi les plus importants, une seule personne se fera arrêtée : l’ancien premier ministre Vlad Filat.
 
En novembre 2016, après sept ans d’un gouvernement pro-européen, la Moldavie élit un président pro-Russe, Igor Dodon, qui récolte 52,11% des votes.
 
Dodon a des idées politiques pro-russes. Pour beaucoup, sa victoire s’explique par le fait qu’il représentait la seule opposition viable à un gouvernement profondément corrompu.

Lors de leurs plus importantes manifestations à Chișinău et Bucarest, et si l’on en croit les organisateurs, près de 10 000 personnes venues des deux pays étaient présentes. À Chișinău, 280 personnes paient 10 lei (environ 50 centimes d’euros) par mois pour s’acquitter du loyer du bureau des Unionistes ainsi que de petites dépenses.

Anatol, un graphiste indépendant, porte un tee-shirt noir sur lequel on peut lire ces mots « La Bessarabie est la Roumanie ». Sa garde-robe est remplie de vêtements arborant des symboles unionistes. Il s’est joint aux groupes civiques tels que « Esprit roumain » ou « Éveil », qui faisaient au départ partie d’Action 2012, une plateforme initiée par des activistes unionistes roumains. Plus tard, en 2014, ils se sépareront pour former la Jeunesse de Moldavie.

« Lorsque j’avais quatre ans, nous regardions les Jeux Olympiques,» se souvient Anatol. « Lorsque ma mère, fan d’aérobique, m’a demandé qui je voulais voir gagner entre la Russie et la Roumanie, j’ai répondu “la Roumanie”, parce que je les comprenais. » En effet, les langues parlées dans les deux pays sont pratiquement identiques, même si la Constitution dispose que la langue nationale est le moldave.

« La montée du mouvement unioniste est principalement due à la faillite de la Moldavie en tant qu’État,» explique Ticu. « Nous voyons l’unification comme une solution pour l’avenir de notre pays. » Après le scandale des « milliards volés »* en 2014, beaucoup se disent convaincus que l’unification pourrait résoudre les problèmes d’un pays plongé dans une crise économique, politique et sociale profonde, sans oublier le contexte de tensions grandissantes avec l’Ukraine voisine.

« Je crois que l’unification avec la Roumanie serait synonyme de salaires et de retraites plus élevées, d’une meilleure éducation, et de moins de corruption. » Nicolae Capcelea (22 ans), ex-nationaliste.

Les unionistes ont changé la stratégie de leur campagne politique : des arguments historiques, ils sont passé aux avantages économiques spécifiques qu’apporterait la réunification.

« Je crois que l’unification avec la Roumanie serait synonyme de salaires et de retraites plus élevées, d’une meilleure éducation, et de moins de corruption », explique Nicolae Capcelea (22 ans), un ex-nationaliste qui vit au nord de la Moldavie, dans une région qui comporte le plus de Russes de souche. Désormais « converti », Nicolae dédie tout son temps libre au soutien de la cause unioniste. Même si le nombre de Moldaves prêts à voter pour l’unification varie de 10 à 34% selon les sondages, le score le plus élevé obtenu par un candidat unioniste aux élections n’a jamais dépassé les 2%.

Néanmoins, de plus en plus de gens semblent séduits par cette nouvelle rhétorique. À l’été 2016, des bénévoles unionistes sont partis en vélo faire le tour de 600 villages pour parler du mouvement unioniste aux citoyens vivants dans les régions les plus reculées. Plus de 40 000 Moldaves ont visité la Roumanie pendant une campagne baptisée « Apprenez à connaître votre pays ». Les unionistes ont même le projet de lancer leur propre chaîne de télévision, Unirea TV, pour promouvoir leur message.

Ces dernières années, les unionistes se sont montrés tellement actifs qu’Igor Dodon, le Président moldave récemment élu qui dirige également le parti socialiste, a menacé de rendre le mouvement illégal. Dodon est un politicien pro-russe notoire. Lors de sa campagne pour devenir maire de Chișinău, la ville s’est vue recouverte d’affiches le montrant à table avec Vladimir Poutine. Cependant, durant sa campagne présidentielle, il s’est davantage focalisé sur l’indépendance de la Moldavie, plutôt que sur la thématique de l’Union européenne contre l’Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan.

Boris Vishnevski (left), the president of Russian Youth League and his colleague Alexander stand by the WWII Victory memorial and the eternal flame in Chisinau. (cc Arturas Morozovas)

« La Moldavie a beaucoup de points communs avec la Russie – la langue, la culture – mais toute cette rhétorique autour de l’est et de l’ouest nous distrait des réels problèmes du pays. » Marina Radvan, ancienne dirigeante de la Jeune Garde moldave.

« La Russie c’est l’Europe »

Depuis la victoire de Dodon en novembre 2016, c’est la « Jeune Garde » (l’organisation de la jeunesse du parti socialiste) qui est devenue plus puissante. Ecaterina Medvedeva, 18 ans, est l’une de ses 4 000 membres. Elle en fait partie depuis ses 16 ans, et se passionne pour son pays. « La Moldavie est extraordinaire, et j’aimerais que mes concitoyens cessent de faire à tout prix leurs les valeurs des pays étrangers, » dit-elle. « J’aimerais que le patriotisme joue un rôle plus important dans les valeurs de la jeunesse. » Ecaterina est désespérée par le fait que « deux tiers de mes camarades de classe ont comme objectif d’aller étudier ailleurs et de ne jamais revenir ».

Marina Radvan, une ancienne dirigeante de la Jeune Garde est devenue, à 24 ans, la plus jeune députée du Parlement. « La Moldavie a beaucoup de points communs avec la Russie – la langue, la culture – mais toute cette rhétorique autour de l’est et de l’ouest nous distrait des réels problèmes du pays », souligne-t-elle, en russe.

De l’autre côté de la ville, dans un restaurant isolé appelé « Rendez-Vous », Boris Vishnevski, président de la Ligue de la Jeunesse Russe, boit un thé avec son ami Aleksander. « Nous pouvons bâtir notre propre Europe ici même si nous nous rapprochons de la Russie, » dit-il. « Aujourd’hui, la Russie est la gardienne des véritables valeurs européennes, qui sont intégrées dans sa culture, sa littérature, ses traditions, son économie et sa politique. »

Chaque fois que les unionistes descendent dans la rue, la Ligue de la Jeunesse Russe organisent des contre-manifestations, parfois avec d’autres groupes tels que Patriotes et Gagaouzie (« Pays des Oghouzes bleus/célestes », ndt). En 2012, durant une manifestation pour l’unification qui rassembla plus de 10 000 participants, les autorités ont dû envoyer la police pour éviter de violents incidents. Si les pro-Russes se font aujourd’hui plus discrets en Moldavie, c’est parce qu’ils savent que débuter une révolution ici n’est qu’une question de temps.

« Nous voulons changer les mentalités des Moldaves, » ajoute Boris. « Notre histoire est mal enseignée. Nous apprenons trop sur l’Histoire roumaine, et trop peu sur la victoire de l’URSS durant la Seconde Guerre mondiale. » Boris pense que les unionistes ne sont rien d’autre que des traîtres, et Aleksander approuve : « Ils veulent voir notre État se rendre après 25 ans d’indépendance ! ». Leurs modèles sont des hommes d’État qui collaborent directement ou indirectement avec la Russie : Vladimir Poutine, Alexander Loukachenko, voire même le nouveau président des États-Unis, Donald Trump.

Auteure : Lina Vdovîi
PhotographeArturas Morozovas

Cet article a été rédigé dans le cadre du projet Beyond91 sous la direction de Cafébabel Berlin et avec le soutien de Babel International, Advocate Europe et Allianz Kultustiftung.

La famille Hajde

Des amis d’Hajde, qui écrivent de temps en temps… Peut-être vous bientôt.


1 Comment

  • Mathias Solnigh:

    Merci pour ce chouette article qui laisse la parole aux « extrêmes », en tout cas à deux voix qui se confrontent depuis l’indépendance de 1991. Toutefois, la version unioniste présentée ici est un peu idéalisée et se base sur des faits erronés, vagues ou peu vérifiables : Dodon est désormais aussi président de la Moldavie en plus d’être un « pro-russe notoire » ; le chiffre de 100.000 personnes lors des manif’ a été sujet à caution ; et les unionistes n’y étaient pas forcément bien vus, voire même pourchassés car ils apportaient une vision éminemment politique d’une protestation qui se voulait apolitique au départ (nous sommes au printemps-été 2015, Usatii et Dodon ne se sont pas encore joints au mouvement, et Nastase n’avait pas encore créé sa plateforme politique).

    D’autre part, la cause unioniste a certainement aidé dans le mouvement d’autonomie puis d’indépendance qui s’est étalé de la fin des années 80 jusqu’à l’été 1991, mais sa pérennisation et sa popularité n’ont fait que décroître depuis, et la confrontation politique réelle d’aujourd’hui n’est pas entre unionistes et pro-russes mais entre pro-européens et pro-russes. L’unionisme est encore assez prégnant chez les étudiants, mais son poids politique n’est que minime. Il a pu reprendre un peu de vigueur avec la crise du milliard, mais ses manifestations ponctuelles médiatisées ne peuvent cacher qu’il ne s’agit plus de l’enjeu principal du pays ; le président du Parti Libéral, Ghimpu, candidat à la présidence du pays, qui a basé sa campagne sur les arguments économiques de cette idée justement, n’a recueilli que 25,490 votes lors du premier tour des élections d’octobre dernier.

    La popularité de ce mouvement me semble donc tout autant idéalisée que la période à laquelle il se réfère, en partie grâce à un travail de mémoire encore peu ou prou abouti concernant la période de l’entre-deux guerres et de la 2e guerre mondiale ; ainsi, il ne faut surtout pas oublier de gratter les dessous idéologiques de ceux qui prônent l’unionisme, car on peut vite tendre vers des relents purement nationalistes et des idées d’extrême-droite sous prétexte de défendre « une langue, une nation, une histoire ».

    Pour compléter cet article, lire l’excellente note de l’Iris Vincent Henry qui répertorie bien les acteurs en présence à l’heure actuelle : http://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2016/04/Note-IRIS-Moldavie-Avril-2016.pdf – le texte date d’avril 2016 mais reste d’actualité, malgré qu’il nécessité un petit rafraîchissement après les élections de l’automne dernier.

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