Ordonnances et manifestations : les cinq jours qui ont secoué la Roumanie

By: Ninnog Louis

Pendant plusieurs jours, la Roumanie a été secouée par des manifestations massives. En cause, un décret passé en urgence et en catimini par le gouvernement social-démocrate (PSD) le 1er février au soir, qui modifie le Code Pénal et assouplit la législation anti-corruption. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase bien rempli des doléances citoyennes est la mesure d’amnistie d’environ 2 500 détenus condamnés à des peines légères, qui concernerait bon nombre de politiciens condamnés pour corruption, à commencer par Liviu Dragnea, président du parti au pouvoir.

Mardi 31 janvier vers 22h, la nouvelle tombe : le gouvernement vient de modifier par ordonnance d’urgence le Code Pénal dans le sens d’un assouplissement de la législation anti-corruption. L’ordonnance OUG 13/2017 est un pavé dans la mare judiciaire : elle réduit le pouvoir des procureurs et des juges, prévoit la dépénalisation de l’abus de pouvoir – chef d’inculpation fréquent – si le préjudice est inférieur à 40 000 euros, empêche le parquet anticorruption d’enquêter sur un fait de corruption si celui-ci s’est produit plus de six mois avant l’ouverture de l’enquête et prévoit une amnistie pour plusieurs milliers de détenus condamnés à de légères peines, dont nombre de membres du PSD. Le gouvernement justifie ces mesures en évoquant l’engorgement des prisons et des tribunaux, mais les roumains ne sont pas dupes : dès la nouvelle connue, les premières manifestations éclatent et à minuit, environ quinze mille personnes défilent dans les rues de Bucarest pour dire leur colère.

«Noaptea, ca hotii» : de nuit, comme les voleurs !

Bucarest, mercredi 2 février. Sur les pancartes, on peut voir Liviu Dragnea et le slogan «Roumanie, réveille-toi !» Source : The indian Express.

Le mercredi 1 février, le chemin de croix du gouvernement commence. Aux cris de «Hoţii, hoţii !» (voleurs, voleurs !), plus de 220 000 personnes descendent dans la rue à travers tout le pays. A Cluj, troisième ville de Roumanie, les rangs sont denses et les visages graves. La foule bigarrée où se mêlent étudiants, familles et retraités scande «DNA, să vină să vă-ia !» (DNA, il vient vous arrêter !), en référence au parquet anti-corruption dont le premier ministre Sorin Grindeanu veut limiter le pouvoir. Quelques pancartes réclament la démission de Grindeanu, mais la situation est plus complexe selon une manifestante : «les décrets entreront en application le 11 février, explique-t-elle. Si le gouvernement démissionne, les décrets passeront le temps qu’une gouvernance technocrate se mette en place. Alors nous voulons que le gouvernement retire les décrets, pas qu’il tombe». Elle sourit : «Enfin, pas tout de suite».

La majorité des manifestants semble être de son avis, et le slogan «abrogaţi, şi dupa plecaţi !» (abrogez, puis ensuite partez) est scandé à tue-tête, du Boulevard des Héros à celui du 22 décembre 1989. La colère est surtout orientée vers Liviu Dragnea, chef du PSD, dont Sorin Grindeanu est vu comme l’homme de paille, et les manifestants rivalisent d’imagination pour s’en moquer : «Dragnea, ne sois pas triste, à Jilava [célèbre prison roumaine] ils ont des dentistes !» ou encore «Make Jilava great again». Ce même soir, 100 000 personnes se sont rassemblées sur la Piata Victoriei de Bucarest, lieu symbolique s’il en est : c’est là que Nicolae Ceausescu a été chassé du pouvoir par la foule il y a vingt-cinq ans. Nombre de manifestants font le parallèle entre les évènements de 1989 et les manifestations actuelles, et rappellent qu’il s’agit de la mobilisation la plus massive depuis la chute du communisme. C’est le contenu du décret qui est critiqué, bien sûr, mais aussi la méthode : le faire passer en urgence et de nuit, «comme les voleurs».

Les pressions sur le gouvernement s’accentuent

Bucarest, le 3 février. Source : libération.fr

Le gouvernement, quant à lui, ne semble pas prêt à céder. Malgré les critiques de la Commission Européenne, qui se dit «préoccupée» par la situation, et celles des ambassades de France, d’Italie et des Etats-Unis, Mr Grindeanu a réaffirmé jeudi son intention de maintenir les décrets. «Nous avons pris une décision et nous nous y tiendrons» explique-t-il le 2 février lors d’une conférence de presse. Selon lui, les manifestants sont «victimes d’une «campagne de mensonge et de désinformation», et il rappelle à qui veut l’entendre la large victoire du PSD aux élections législatives de décembre 2016 pour justifier ces mesures.

Mais à mesure que les jours passent et que la mobilisation se renforce, il paraît de plus en plus isolé : le ministre de l’Environnement des Affaires démissionne le 2 février, et plusieurs figures du PSD claquent la porte du Parti.  Le jeudi 3 février, la justice vient exercer une pression supplémentaire sur les épaules de Grindeanu quand l’avocat du peuple Lucian Ciorbea attaque l’ordonnace 13/2017 qui modifie la Cour pénale devant la cour constitutionnelle. Quant au président Klaus Iohannis (PNL, libéral), il affirme depuis le début de la crise son opposition à ces décrets, et saisit lui aussi la Cour Constitutionnelle. Le même jour, c’est le patriarcat orthodoxe qui dénonce l’ordonnance gouvernementale. Et le 3 février au soir, ce sont 300 000 personnes qui descendent dans la rue : la mobilisation enfle et le gouvernement vacille.

Le 4 février, les évènements se précipitent. Dès le milieu de journée, l’hypothèse d’une abrogation du décret se dessine. Liviu Dragnea déclare en effet qu’il est prêt à «parler d’abrogation de l’ordonnance, si le Premier ministre l’accepte». Les manifestants, peu confiants envers la probité de Dragnea et de Grindeanu, sont à nouveau plus de 300 000 à travers tout le pays, de la Transylvanie au delta du Danube. Et le gouvernement cède : à 21h heure locale, Sorin Grindeanu annonce que le gouvernement se réunira en urgence ce dimanche pour abroger l’ordonnance.

Une mobilisation dans toute la Roumanie

Manifestation sur la Piata Unirii à Cluj. Source : bistriteanul.ro

À Cluj, les 35 000 manifestants apprennent la nouvelle alors que le cortège est bien avancé : la foule se dirige vers la Piata Unirii (place centrale), qui est vite noire de monde. On applaudit, on chante l’hymne national, on reprend les slogans de la mobilisation et on réclame la démission du gouvernement. Mais l’ambiance est loin d’être euphorique, car l’ordonnance 13/2017 a été transformée en projet de loi qui sera présentée par le gouvernement au Parlement, dont les deux chambres sont largement dominées par le PSD. Les manifestants expriment leur ras-le-bol de ces ex-communistes corrompus et beaucoup reprochent cette situation à ceux qui ne se sont pas déplacés en décembre dernier : «Toi qui n’es pas allé voter, voilà ce que tu as choisi !» clame une pancarte. Car en effet, c’est la jeunesse et la classe urbaine qui ont manifesté, alors que l’électorat du PSD est en général âgé et vit en milieu rural. Conquis par les promesses de hausse des retraites et du salaire minimum (qui s’élève actuellement à 217 euros par mois), ces électeurs ont voté pour ce parti dont de nombreux membres vont d’affaire de corruption en affaire de corruption.

Les origines du scandale

Une des plus marquantes de ces dernières années est le scandale du Colectiv : le 30 octobre 2015, cette boîte de nuit prend feu, et l’enquête révèle qu’elle n’a pu accueillir tant de personnes ce soir-là que grâce au versement de pots-de-vin substantiels aux autorités compétentes. Soixante-trois personnes décèdent le soir-même ou les jours suivants, et plus de cent cinquante sont blessées, parfois grièvement. Dans la foule qui se disperse, des retardataires traînent derrière eux une pancarte portant les mots «The day we give in is the day we die», les paroles d’une chanson du groupe Goodbye to Gravity qui jouait au Colectiv ce soir d’octobre 2015 : un rappel des conséquences tragiques de la corruption.

Protest Cluj-Napoca from Tv.Bistriteanul.ro on Vimeo.

Photo de couverture par Dan Mihai Balanescu.

Ninnog Louis

Etudiante à SciencesPo, actuellement en Erasmus en Roumanie à la découverte des Carpates et de l’histoire roumaine.


1 Comment

Laisser un commentaire

L’esprit Hajde

Les Balkans, l'Europe de l'Est et l'Europe centrale ?
Un art de vivre pour certains, une escapade pour d'autres, une illusion pour beaucoup mais surtout une passion pour nous tous.

Une passion bâtie sur des lectures, des films, des voyages, quelques liqueurs, plats, regards et baisers partagés avec des autochtones.

A travers nos écrits, notre but est simplement de mettre en lumière ces peuples, des cultures et des pays proches mais finalement méconnus.

On espère que le voyage vous plaira et si vous avez envie de faire partie de l'aventure Hajde, faites-nous signe !

Mentions légales

The Hajde spirit

Balkans, Eastern Europe, Central Europe?
A way of life for some, a short journey for other, just an illusion for many, but a passion for us, overall!

Our passion is built on readings, films, travels, a few spirits, meals, glances and kisses shared with the natives.

Throughout or writings, our goal, simply put, is to bring to light people, cultures and countries close to us, but unknown or misunderstood.

We wish you a pleasant journey. Want to join the Hajde family? You are welcome! Don't hesitate to: contact us !

Back to Top
%d blogueurs aiment cette page :