La Lituanie, triste détentrice du record de suicides

By: Charlyne Thiery

L’an dernier, l’Organisation Mondiale de la Santé annonçait ses dernières statistiques quant aux suicides dans le monde et plaçait la Lituanie en tête des pays européens avec un taux de suicides bien plus élevé que la moyenne. Syndrome post-soviétique, problème dû aux inégalités croissantes et au chômage, alcoolisme, plusieurs explications ont été avancées. Analysons ensemble ce phénomène inquiétant. 

Taux de mortalité pour 100 000 habitants, source : INSEE. En rouge, la Lituanie.

Dans le monde, une personne se suicide toutes les 40 secondes et la Lituanie figure depuis les années 1990 parmi les pays européens où l’on se suicide le plus. Le pays a atteint son taux record de suicides en 1996, quand, sur un échantillon de 100 000 personnes, 46 se sont donnés la mort. En 2009, ce taux a atteint les 34 pour 100 000. Si les chiffres sont en légère diminution d’après les statistiques de 2016 (28,5 suicides pour 100 000 personnes), la Lituanie est toujours en tête du classement européen des pays où l’on se donne le plus la mort avec à ses côtés le Liechtenstein, petit pays voisin de la Suisse, et un taux de 26 suicides pour 100 000 habitants en 2016.

Comment expliquer un tel phénomène ? Pourquoi est-ce en Lituanie que l’on se donne le plus la mort ? Pour comprendre, il faut d’abord examiner le profil de ces personnes qui choisissent de se suicider.

Si l’on a du mal à expliquer clairement les causes de ces suicides, on connait en revanche très bien le profil des victimes. Comme le souligne un rapport du gouvernement lituanien sur la prévention du suicide, ce phénomène est beaucoup plus présent en Lituanie chez les personnes vivant en zone rurale, et plus particulièrement chez les hommes de 34 à 54 ans. En effet, en 1996, pour 100 000 personnes, 24 hommes et 6,8 femmes se sont donné la mort.

L’originalité du cas lituanien

En règle générale la majorité des suicides a lieu dans les grandes villes, c’est cependant le cas contraire qui se passe en Lituanie où la plus grande partie des suicides enregistrés chaque année a lieu dans les zones rurales. D’après le gouvernement lituanien, le nombre de suicides est multiplié par deux lorsque l’on arrive dans ces régions éloignées des villes. 

Maisons lituaniennes. Source: http://hellotalalay.blogspot.fr/

Comment l’expliquer ? On peut tenter d’apporter des réponses à cette question avec des chiffres : si la grande majorité des lituaniens vit en ville, environ 30% de la population vit en zone rurale où le taux de pauvreté est trois fois plus important que dans le reste du pays. Depuis l’indépendance de la Lituanie dans les années 1990, plus de 600 000 jeunes ont quitté ces régions pour devenir citadins ou pour vivre à l’étranger. Ainsi, la Lituanie est face à un problème sérieux, les zones rurales n’attirent plus et c’est même le contraire, on les fuit. Infrastructures vétustes, manque de services sociaux, chômage important ou encore alcoolisme… Si les villes lituaniennes sont en plein boom économique, les aires rurales semblent, elles, ancrées dans un temps ancien. Le taux alarmant de suicides dans ces régions ne fait que confirmer le besoin urgent de changement.

Un pays où il ne fait pas bon vivre

Il serait réducteur de ne limiter la description des régions rurales de Lituanie qu’au chômage, à l’alcoolisme et la dépression, cependant ils constituent des facteurs réellement importants dans le taux de suicides lituanien.

L’avenue de Gediminas dans Vilnius, source: balticadventure.com

En 2009, face à la crise et à l’augmentation de sa dette, le gouvernement lituanien a vu son PIB chuter lourdement (baisse de 16,8%), faisant grimper le taux de chômage à 17,81% en 2010, alors qu’il était descendu à 4,25% en 2007. Cette augmentation du coût de la vie s’est d’autant plus faite sentir en dehors des villes, dans ces zones économiquement peu dynamiques où le chômage était déjà élevé avant la crise. Un triste phénomène a commencé à se faire voir : on parlait à l’époque d’une « invasion de retraités » aux soupes populaires.

L’industrie du bâtiment et le secteur immobilier sont les principaux piliers de l’économie lituanienne à avoir senti les effets de cette austérité. Avant la crise, le « boom immobilier » lituanien avait été favorisé par le niveau très faible des taux d’intérêts, ainsi un nombre important de Lituaniens avaient contracté des crédits hypothécaires, connus pour leurs taux très bas. Avec la crise, tout s’est enchaîné : chute des prix, arrêt des chantiers, pertes d’emplois et donc difficultés de remboursement de ces crédits.

Maisons de bois dans le village de Poškonys, source: truelithuania.com

Une telle situation peut avoir des répercussions psychologiques considérables. La Lituanie figure parmi les plus gros consommateurs d’alcool de l’Union Européenne, et on note une nette augmentation de cette consommation (avec 11 litres d’alcool consommé par habitant en 2011 pour 15 litres en 2015) en parallèle des effets de la crise économique. La consommation d’alcool est « culturelle » en Lituanie, et ce depuis l’époque soviétique où l’on autorisait cette consommation sur le lieu de travail. En 2015, sur les 3,3 millions d’habitants du pays, 50 000 étaient touchés par des problèmes de dépendance à l’alcool. Les liens entre les deux phénomènes ne sont pas prouvés, mais peut-on comprendre cette hausse de la consommation d’alcool et de sa dépendance comme une autre conséquence de la crise ?

Un article publié en 2010 sur Café Babel dresse un bien triste tableau d’une Lituanie dans laquelle les jeunes d’un village n’ont pas de travail, ni de motivation. « Nous, travailler ? » répondent-ils ironiquement à leur interlocuteur qui les questionne sur leur situation. Les jeunes, en effet, sont tout autant victimes de la crise que leurs parents. Et si certains choisissent de rester et de ne rien faire, d’autres, par désespoir, quittent leur pays. Ainsi, parmi les centaines de milliers de jeunes lituaniens ayant quitté leur terre Balte depuis les années 1990, seulement un peu plus de 100 000 sont revenus pour travailler en Lituanie. Si les raisons de ces départs en masse ne sont pas éliminées, « l’émigration ne fera qu’augmenter, car aujourd’hui, la Lituanie n’est pas un pays où il fait bon vivre » explique le sociologue lituanien Vladas Gaidys pour VoxEurop. Qu’en est-il donc de ceux qui choisissent de rester ? L’émigration de masse montre un évident problème pour les jeunes en Lituanie, entre manque de perspectives d’avenir et perte de motivation.

Source: eurotopics.net

Seulement, la réponse économique ne peut-être la seule explication pour comprendre l’important taux de suicide en Lituanie. La crise, le niveau des salaires et l’absence de travail, qui sont évidemment des causes importantes, ne peuvent suffire à expliquer ce phénomène.

Une « nostalgie » de l’URSS ?

Rappelons que la Lituanie a fait partie de l’Union soviétique jusqu’en 1991. Ainsi, pendant des dizaines d’années, les lituaniens étaient régis par un « socialisme d’Etat », par les règles et lois soviétiques. Et si le taux important de suicides exprimait une certaine « nostalgie » de l’époque soviétique ? 

Source: ladamedepique.ru

Comme l’explique le journaliste Andreï Sinitsyne dans le quotidien russe Vedomosti, l’ère soviétique, positivement perçue, renvoyait une image de « prévisibilité » et de « faible niveau d’inégalités sociales ». Aujourd’hui, les inégalités sociales ne cessent de se creuser en Lituanie. Vilnius, Kaunas ou même Klaipeda, les trois principales villes du pays connaissent une croissance remarquable, au contraire des zones rurales. Avec 20,60% de lituaniens qui vivent sous le seuil de pauvreté en 2012 et des inégalités de revenus toujours importantes (qui marquaient une faible diminution depuis 2010, mais connaissent une nette augmentation en 2012), la Lituanie figure parmi les pays au taux de pauvreté les plus forts de l’Union européenne, aux côtés de la Pologne.

Les vestiges de l’URSS sont encore bien présents dans certaines zones rurales lituaniennes où les infrastructures n’ont guère été améliorées dans certaines régions, et où la présence de statues soviétiques rappelle ce passé difficile à oublier. Fin 2016, La Croix rapportait dans un article un sondage réalisé par l’Institut Levada auprès de la population russe sur la question « Regrettez-vous la chute de l’URSS ». Les réponses ont de quoi surprendre: 56% des répondants ont affirmé être nostalgiques, alors que 28% ne l’étaient pas et 16% ont refusé de se prononcer. Si un taux de nostalgie si fort semble exister en Russie, est-il est possible qu’une partie des lituaniens ne se retrouve pas dans le modèle politique de son pays et en vienne à regretter leur passé soviétique ?

Statue des Gardiens de la Paix à Vilnius, source: rfi.fr

Ainsi, une multitude de facteurs qui connaissent souvent une corrélation positive peuvent permettre de comprendre pourquoi la Lituanie est le pays européen où l’on se suicide le plus. La crise économique, la pauvreté, le chômage, l’alcoolisme et la dépression, auxquels on peut ajouter d’autres variables telles que le passé soviétique encore présent dans certains esprits, le climat du pays qui se caractérise par des températures extrêmes en hiver, ou encore le manque de moyens en zones rurales ainsi que les fortes inégalités… Le phénomène des suicides est tel, qu’il est considéré en Lituanie comme un problème de santé publique. Au delà des campagnes gouvernementales d’information et de sensibilisation, des stars de la chanson lituanienne comme Andrius Mamontovas ont lancé des campagnes de mobilisation pour aider les lituaniens, jeunes et moins jeunes, en désespoir.

Image de couverture : la Colline des Croix de la ville de Šiauliai, en Lituanie (source : http://raphaelkessler.com)

Charlyne Thiery
Co-rédactrice en chef

Master Communication Politique et Institutionnelle à Sciences Po Grenoble. Ex-Erasmus à Vilnius, amoureuse du voyage et de la Turquie.


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