house pARTy - Couverture

« house pARTy » expérimentations roumaines avant 1989. Interview de Decebal Scriba

By: Anouk Lederle
house pARTy - Couverture

expérimentions artistiques 1987 -1988, Roumanie

« Bonjour Decebal Scriba. Vous êtes né à Brasov. Plasticien multimédia, l’art conceptuel est votre champ d’investigation, et le langage, l’un de vos domaines de prédilection. Vous avez quitté la Roumanie en 1991 et vous vivez en France depuis cette date. « house pARTy », recueil d’expérimentations artistiques de 1987 et 1988, vient juste de paraître à Bucarest. L’ouvrage est encore tout chaud. Il aura fallu un peu plus de trente ans pour que ce livre voit le jour. Revenons sur le contexte de ce projet issu des années les plus sombres du régime de Ceausescu. C’est vous, Decebal Scriba, qui êtes à l’origine de ce projet et aussi de ce livre ? Comment est née cette série de performances artistiques ?

Bonjour Anouk, merci pour cette interview. Pour répondre à votre question, je dois préciser que si moi et Nadina, ma femme, avons été en quelque sorte à l’origine du projet « house pARTy », la publication de ce recueil concernant les deux éditions de 1987 et 1988, s’est faite à l’initiative d’une petite équipe éditoriale composée de Raluca Voinea, Roxana Gibescu, Dan Mihaltianu et moi-même.

Dan Mihaltianu, 1988

Dan Mihaltianu, 1988

« house pARTy » est paru dans la « Collection expositions » de IDEA à Cluj. Il a reçu le support financier de l’AFCN (administration du fonds culturel national de Roumanie) et de « tranzit.ro » Bucarest.

Quant à la question « comment est née… », la réponse est un peu plus complexe. Pour comprendre d’où vient ce projet alternatif, il faut revenir brièvement sur le contexte socio-politique. Au milieu des années 80, la vie culturelle en Roumanie était réduite à de rares manifestations officielles. Dès la deuxième moitié des années 70, non seulement le contenu des manifestations artistiques a été de plus en plus censuré, mais les expositions ont été fermées par le régime. En réalité, tout était bloqué. Dans ce contexte, il n’y avait pas de solution, pas d’accès aux espaces publics. Afin de ne pas abandonner complètement notre pratique artistique, afin de stimuler tant bien que mal notre créativité et finalement pour témoigner indirectement notre désapprobation de la doctrine officielle, il ne restait qu’une seule solution : l’espace privé.

Ce n’était pas nouveau. Nous n’étions pas les premiers en Europe de l’Est à avoir choisi cette démarche. Nous étions un groupe d’amis : artistes, historiens d’art, architectes, solidaires, avides d’expérimentations, de recherches interdisciplinaires, de nouvelles technologies. Nous n’étions pas regroupés autour d’un programme ; d’une édition à l’autre, la liste des participants a évolué sensiblement. La diversité de nos interventions – installations, actions ou performances – dans la forme et dans le contenu, témoigne de l’éventail de nos démarches artistiques.

Un projet entre quatre murs. Une expérimentation qui questionne l’ambiguïté de l’espace – intérieur/extérieur, espace privé versus espace public. Une double interprétation politique et psychanalytique. Diriez-vous que cette double lecture est un marqueur/une spécificité de l’art issu du bloc communiste ?

Oui, je crois que cette double lecture peut être considérée comme un des marqueurs essentiels de l’art de l’Europe de l’Est, sachant que les conditions des pratiques artistiques dans ces pays étaient très proches. De même, il y avait un nombre très réduit de solutions pour préserver un minimum de liberté de création. Pour nous à l’époque, en tant qu’artistes, le choix était simple : il fallait se situer à « l’intérieur » ou « à l’extérieur » du système. Mais tout en choisissant de rester « à l’extérieur », nous étions contraints à vivre « à l’intérieur ». C’est cette lourde ambiguïté qui nous a marquée et qui, sans doute, traverse et imprègne nos créations.

Nadina Scriba, 1988

Nadina Scriba, 1988

Difficile de construire des alternatives au sein d’une situation sociale et politique totalement bloquée, « house pARTy » inscrit la subversion douce comme force de résistance à l’absurdité du régime. Une réaction normale dans un contexte anormal. Est-ce qu’ « house pARTy » est une initiative unique comme performance artistique alternative ? Que saviez-vous des autres tentatives au même moment en Roumanie ?

Non, bien sur, « house pARTy » n’est pas la seule manifestation artistique alternative de cette période en Roumanie, même si elle est singulière. Il y a eu toute une série d’autres événements artistiques, happenings, installations, qui ont eu lieu à Timisoara, Cluj, Oradea, Sibiu, Baia Mare et même à Bucarest. Bien sûr, l’impossibilité de communiquer entre nous, le souci de confidentialité ont contribué à une désinformation.  Nous n’étions pas toujours au courant des initiatives des autres. Nous allions les découvrir beaucoup plus tard.

Dan Stanciu, 1988

Dan Stanciu, 1988

Qu’est-ce qui tisse ce fil rouge entre les deux expérimentations de 1987 et 1988 ? Comment lire aujourd’hui ce passage entre la spontanéité de 1987 et l’écriture plus construite de 1988 ? La problématique de celui qui regarde et qui est regardé, de la création et de la manipulation de l’espace est une thématique récurrente en Roumanie. L’œuvre de Constantin Flondor « Toi, moi, témoin » (1979), un manifeste. A-t-elle été une source d’inspiration ?

Le fil rouge, s‘il y en a un, c’est peut être notre envie à tous de refaire une nouvelle fois l’expérience de la vidéo pour oublier les frustrations du début et tester de nouvelles idées. L’explication du décalage entre la spontanéité de la première édition et la rigueur – au moins apparente – de la deuxième, est relativement simple : pour l’édition de 1987, l’enregistrement vidéo était une surprise du tout dernier moment due à un contact personnel de Wanda Mihuleac. La plupart des participants avait préparé des interventions de type installation. La seule documentation de la manifestation que nous pouvions espérer était la photo en noir et blanc. Nous avons eu la chance d’avoir d’excellentes improvisations comme celle de Dan Stanciu. Pour la deuxième édition, en 1988, tous les participants ont présenté des actions et des performances à partir d’un petit scénario, d’où cette impression d’une construction plus rigoureuse. En réalité, ce n’était pas si simple. D’ailleurs, les contraintes techniques et le manque d’expérience se lisent dans les vidéos (1987, 1988).

Wanda Mihuleac, 1988

Wanda Mihuleac, 1988

Quant à la problématique de « celui qui regarde et qui est regardé », de la « création et de la manipulation de l’espace »… oui, je crois qu’une telle lecture est possible (cf le texte de Carmen Popescu), mais à l’époque, je pense qu’aucun d’entre nous n’y pensait ! Au sujet de l’œuvre de Flondor, je ne sais pas pour les autres, mais personnellement, je n’en ai eu connaissance que bien plus tard.

Petru Cercel N°5_plan

Plan des expérimentations

Les deux éditions de « housepARTy » se sont déroulées dans votre maison au 5 rue Petru Cercel à Bucarest, dans une zone qui avait été rasée par les bulldozers pour construire le Palais du peuple. « house pARTy » s’érige au sein de cet environnement en construction-déconstruction. Ce n’est pas anodin. Pourriez-vous nous parler plus en détail de l’occupation de votre maison ? Quel rôle dévolu à quelle pièce ?

La maison se trouvait effectivement dans une zone proche de l’ancienne partie de la ville rasée pour faire place au Palais du peuple, actuellement le Parlement. La destruction d’une grande partie de la vieille ville et la démolition de quelques monuments importants, a été un événement dramatique que nous regardions avec effroi. L’intervention de Iosif Kiraly de « house pARTy » 1988 est une allusion assez transparente aux campagnes de démolition et de « standardisation» des villes. Il n’y avait pas de pièce de la maison dédiée à telle ou telle installation. Nous avons laissé à nos invités la liberté de choisir l’espace qui convenait le mieux à leur projet à l’intérieur ou à l’extérieur de la maison, dans le jardin, en leur demandant gentiment de ne pas trop abimer les murs. L’intérieur était occupé par quelques meubles, l’extérieur offrait évidemment beaucoup plus de liberté. C’est là que se sont déroulées la plupart des performances. Et puis, c’était l’été, il faisait chaud et c’était beaucoup plus agréable à l’extérieur que dans la maison.

Iosif Kiraly 1988

Iosif Kiraly 1988

Le groupe d’amis[1], artistes, historiens d’art, philosophes, qui a participé aux deux éditions « house pARTy » 1987 et 1988, compte aujourd’hui des personnalités reconnues. Cette renommée contribue à la légende d’ « house pARTy » mais pas seulement. Racontez-nous ce qui constitue le ferment de ce groupe ?

Naturellement, la vie de chacun a suivi son cours. La plupart d’entre nous sont devenus des « noms », des personnalités de la scène culturelle roumaine. Mais ce n’est pas pour autant que l’expérimentation « house pARTy » a été reconnue comme un moment important de l’art contemporain roumain.

Le groupe que nous étions à l’époque était né au hasard des rencontres, dans un milieu culturel et intellectuel relativement restreint. Un groupe, intéressé directement ou indirectement par les nouvelles formes d’expression artistique ou par des projets interdisciplinaires. Certes, par la force des choses, avec quelques-uns, nous avions des liens plus étroits, des aspirations communes et nous nous voyions plus souvent.

Andrei Oisteanu, 1988

Andrei Oisteanu, 1988

Vous dites ne pas avoir eu conscience de ce que vous aviez réalisé à l’époque et que vous vous étonnez encore aujourd’hui de la qualité de cette expérimentation. Pris dans son ensemble, le résultat contient une incroyable unité. Cette vidéo, tournée dans un style documentaire, fait aujourd’hui référence. Elle est un des rares témoignages des expérimentations artistiques des années « 80 ». Diriez-vous que cette expérimentation fait référence ? Pour moi, elle est un point de repère dans l’histoire de l’art contemporain roumain. Qu’en pensez-vous ?

Si notre travail des années 80 fait référence ou non, c’est encore trop tôt pour le dire. C’est plutôt au jeune public d’aujourd’hui de mesurer la valeur de nos expérimentations. Mais pour que cela puisse se faire, il y a encore beaucoup de travail de collecte, d’enquête sur tout ce qui a été fait pendant toutes ces années pour pouvoir appréhender les expérimentations dans leur ensemble, reconstituer le contexte et seulement après faire le tri, reconnaître les valeurs, les références, identifier ceux qui ont moins d’importance et ceux qui résistent au temps. »

Calin Dan, 1988

Calin Dan, 1988

Si vous souhaitez vous procurer cet ouvrage « house pARTy », informez-vous auprès de : IDEA
‘house pARTy’ IDEA Design & Print Editură, Cluj ISBN: 978-606-8265-45-2 format: 16 x 23 cm 288 pages
Prix de vente 27.43 Lei (estimatif 6,10 €)

[1] Călin Dan, Teodor Graur, Iosif Király, Dan Mihălţianu, Wanda Mihulesc, Andrei Oişteanu, Decebal Scriba, Nadina Scriba, Dan Stanciu.

 

Anouk Lederle
De retour en France après un séjour de trois ans dans les Balkans, Anouk reste à l'écoute de ce qui se passe dans la région et depuis Paris. Titulaire d’un Master de Management et politiques culturelles passé à l’Université des arts de Belgrade, elle participe aujourd’hui à différents projets en tant que manager culturel.

1 Comment

  • Anouk Lederle
    ldrlak:

    Vernissage ce soir mercredi 22 février à Bucarest « Situations et concept » -une mise en perspective d’un statut collectif, d’un état d’esprit et d’un environnement de travail entièrement dédiés à l’art. Une forme de flash back en réalité augmentée d’une exposition de 1974 enrichie par des lettres et des documents des artistes présents dont Decebal Scriba est aujourd’hui le dernier représentant. A voir absolument Bucarest, Salonul de proiecte

    https://www.facebook.com/events/631970116989908/

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