Internet russe : une mise au pas progressive au nom de la sécurité

By: Adrienne Charmet

L’Internet russe est un monde en soi, qu’on appelle parfois le « Runet » (contraction de l’extension .ru des noms de domaines Internet russes, et de Net pour l’Internet). Longtemps vu comme une sorte de Far-West, accueillant sans contrôle la plus grande diversité de sites web – y compris illégaux – il est depuis le début des années 2010 progressivement repris sous le contrôle de l’État russe, au détriment de la liberté d’expression et de la vie privée.

Logo du RuNet (2009)

L’Internet russe a commencé à se développer très tôt, alors même que l’URSS existait encore, et la survivance des noms de domaine en .su (pour Soviet Union) qui compte encore aujourd’hui des dizaines de milliers de sites web, en est une preuve.

Parmi les pionniers de l’Internet russe, de nombreux informaticiens ont ensuite fondé les grandes entreprises et projets aujourd’hui dominants en Russie et dans l’espace ex-soviétique. À cause de sa langue et de sa graphie, mais également parce qu’il pouvait rassembler une base suffisante d’utilisateurs en restant centré sur son territoire, l’Internet russe s’est développé d’abord et jusqu’aujourd’hui dans une certaine forme d’autarcie d’usages. Il est significatif de noter que la Russie fait partie des rares pays à avoir un moteur de recherche dominant qui ne soit pas d’origine anglo-saxonne (Yandex), de même qu’un réseau social dominant autre que Facebook (VKontakte). La messagerie Telegram est également d’origine russe.

Le russe est la 8e langue la plus parlée sur Internet, avec un peu plus de 103 millions d’utilisateurs (juste devant le français), sur une population estimée de 143 millions de locuteurs.

Un développement d’abord lent et plutôt libre, avant la reprise en main par l’État

Durant des années, l’Internet russe a baigné dans une forme de liberté qui a permis à ses utilisateurs à la fois de faire grandir une forme d’opinion publique (notamment dans les grandes villes comme Saint-Pétersbourg), de fédérer des oppositions au pouvoir (comme la campagne « Poutine doit partir » en 2010, un des premiers exemples de mobilisation politique en ligne en Russie) et de développer de nombreux services. L’absence, pendant des années, de législation commune entre la presse et les médias traditionnels, très contrôlés, et les sites Internet et réseaux sociaux, longtemps restés relativement libres en Russie, a permis au web russe non seulement de devenir très rapidement l’espace privilégié d’expression et de mise en relation des russes entre eux, mais également d’être une forme de havre de tranquillité pour de très nombreux services considérés comme illégaux en Europe ou aux États-Unis. L’offre de contenus culturels ne respectant pas le droit d’auteur s’est, par exemple, massivement déplacé sur des sites russes au gré des législations répressives en Occident.

À partir de 2010, le gouvernement russe a mis le développement de l’usage d’Internet au cœur de ses préoccupations de croissance économique et de développement de l’accès aux services, tant publics que privés, en présentant un programme fédéral « Société de l’information 2011-2020 » destiné à orienter les améliorations et priorités définies par l’État : amélioration de l’administration publique et de l’accès des citoyens aux services de l’État via Internet, renforcement de la cybersécurité, développement de l’économie liée aux technologies de l’information, promotion des contenus numériques etc. Le plan de développement a été principalement confié à Rostelecom, opérateur de télécommunications public, garantissant la mainmise de l’État sur le réseau d’accès à Internet, même si quelques autres opérateurs se partagent l’immense marché de l’Internet russe. Le taux d’accès à Internet est passé de 43 % de la population en 2010 à plus de 70 % aujourd’hui, avec une très forte disparité d’accès entre les grandes villes de la Russie « européenne » et l’immense territoire à l’Est, où le coût d’accès à l’Internet à domicile reste très cher pour un débit moyen.

Mais à partir de 2012, le gouvernement russe a commencé à légiférer pour mettre au pas Internet, à la fois sur le plan de la censure des contenus, de la surveillance des utilisateurs et de la souveraineté numérique.

Censurer au nom de la protection des enfants et de la lutte antiterroriste

Page Wikipédia en russe censurée (2012)

Le 17 juillet 2012, une loi russe destinée à protéger la jeunesse des « informations extrémistes » est votée à une immense majorité par les deux chambres du Parlement russe, après à peine une semaine de discussions législatives. Présentée comme indispensable pour lutter contre la pédopornographie, la drogue et l’incitation au suicide, la loi permet cependant de faire fermer en 24 heures tout site Internet présentant des informations « interdites », formulation très large qui a mobilisé la société civile russe contre le risque de censure. Les grandes entreprises du Web, de Google à Yandex, ont protesté contre les risques d’abus de censure, de même que le président du Conseil des droits de l’homme auprès du Kremlin, mais aussi la Wikimedia Foundation, qui sur demande des contributeurs russes de Wikipédia, a fermé pendant 24 heures l’accès à Wikipédia depuis la Russie. Le blogueur Oleg Kozyrev estime alors que cette loi va museler l’opposition qui s’est majoritairement développée et organisée grâce aux réseaux sociaux et plus globalement au développement de l’accès à Internet en Russie.

Deux ans plus tard, en avril 2014 dans la foulée de ses mesures contre les ONG financées par des fonds étrangers, le gouvernement russe fait voter une loi limitant à 20 % la part de capitaux étrangers dans les médias russes. Les médias d’opposition sont accusés d’être financés « par l’Ouest », dans le contexte tendu de la guerre en Ukraine et des accusations d’ingérence russe dans le conflit. Des blogueurs d’opposition comme Alexis Navalny voient leurs blogs fermés par les autorités, et les blogueurs ayant une audience dépassant les 3000 visiteurs quotidiens sont désormais assimilés à des médias et donc contraints de s’enregistrer auprès des autorités, ce qui empêche toute activité d’opposition active protégée par l’anonymat ou le pseudonymat. C’est également à cette époque que le fondateur du réseau social Vkontakte, Pavel Dourov, quitte la Russie après avoir révélé que les autorités russes lui avaient demandé de transmettre des informations sur les membres d’Euromaïdan, groupe de contestataires ukrainiens ayant lancé la révolution à Kiev et qui coordonnaient leurs actions à partir du réseau social.

Ces lois sont votées dans un paquet comprenant un large éventail de mesures antiterroristes, avec également l’obligation pour les établissements scolaires de surveiller les sites personnels et la navigation sur Internet de leurs élèves et personnels, afin de pouvoir transmettre toute information nécessaire au FSB, mais également une obligation de conservation des données de connexion pour les réseaux sociaux pendant une durée de six mois avec obligation de transmettre aux autorités les informations en cas de réquisition.

Relocalisation des données et surveillance

À partir de 2014, la Russie a entamé un autre train de mesures législatives, cette fois-ci orientées vers la surveillance des télécommunications et la relocalisation des données.

Protestation d’Edward Snowden sur Twitter contre la loi antiterroriste russe de 2016.

La première loi, sur la localisation des données personnelles des internautes russes, a été votée à l’automne 2014 pour une mise en application en 2015. Prenant prétexte des révélations d’Edward Snowden sur la surveillance mondiale exercée par les services de renseignement sur les internautes, notamment via l’accès aux données des géants de l’Internet (programme PRISM), la loi instaure des mesures, fortement contestées par les opérateurs et plateformes Internet russes et étrangères, afin de limiter l’hébergement des données en dehors du territoire de la Fédération de Russie.

Il faut reconnaître que cette évolution vers une relocalisation des données n’est pas unique à la Russie, et que de nombreux autres états réfléchissent ou ont légiféré sur ce sujet, y compris au sein de l’Union européenne. Mais, au-delà de la difficulté technique de l’hébergement strictement localisé de données par nature transitant dans le monde entier, la question de l’entrave au développement des services Internet, et surtout des capacités de surveillance ainsi décuplées pour les services du gouvernement russe, ont fait polémique.

Dans le même temps, une loi sur le « droit à l’oubli » s’inspirant de l’arrêt de la Cour de Justice de l’Union européenne de 2014 oblige les moteurs de recherche, depuis 2015, à supprimer de leurs résultats les contenus de plus de trois ans sur simple demande d’un citoyen russe. Cette loi a été considérée comme portant atteinte au droit à l’information et à la liberté d’expression.

La dernière loi concernant Internet qui ait soulevé une large indignation est la loi sur le renseignement de 2016. Présentée comme indispensable à la lutte antiterroriste, cette loi met une pression inédite sur la vie privée et la confidentialité des russes : l’ensemble des données de connexion et métadonnées doivent être conservées pendant trois ans, les contenus pendant six mois, et disponibles sur demande et sans délai pour les services de renseignement. Les opérateurs de messageries instantanées (Facebook, Messenger et Telegram) sont tenus de remettre aux services de l’État les clés permettant de déchiffrer les messages chiffrés.

Ces mesures largement considérées par les défenseurs des droits de l’Homme comme dangereuses pour la vie privée des russes et pénalisantes pour le développement de l’économie numérique russe, se font dans un contexte de pression publique sur les entreprises de l’Internet russe. Les concentrations d’entreprises ou la prise de participation de l’État ou de proches de l’État, comme dans le cas de Vkontakte, accentuent le sentiment d’une reprise en main dirigiste et ferme de l’Internet russe, longtemps considéré comme un espace peu régulé et en développement libre.

Adrienne Charmet
Slavophile amateure et autodidacte, vadrouillant dans l'Est depuis une vingtaine d'années à intervalles irréguliers. Je me nourris de musique et de littérature le reste du temps, et d'Internet aussi.

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