Les élections législatives consacrent les communistes repentis

By: Ninnog Louis

Après un an de gouvernance technocrate, vingt-sept partis et un candidat indépendant se sont disputés les voix des citoyens roumains le dimanche 11 décembre dernier. Retour sur ces élections législatives.

Le PSD (Partidul social-democrat, centre-gauche) a largement remporté le scrutin avec 45% des voix, après avoir été chassé du pouvoir par la rue en décembre 2015, suite à l’incendie du Colectiv et à la révélation du scandale de corruption ayant causé le drame. Le PNL (Partidul National Liberal, centre-droit), autre principal parti du pays, n’a obtenu que 20% des suffrages. Avec son allié le parti ALDE (Alianta Liberaliilor si Democratilor, gauche libérale) qui a obtenu 6,5% des voix, le PSD va donc pouvoir gouverner le pays en toute quiétude. La participation a quant à elle été de 39%, la plus faible depuis 1989.

Liviu Dragnea durant la campagne. Source : http://www.romaniatv.net/

Le PSD trouve ses racines dans le Front de Salut National -lui-même dérivé de l’ex Parti communiste roumain- qui a pris le pouvoir suite à la révolution de 1989. Nombre de dirigeants du Parti Communiste ont rejoint le PSD après la chute de Ceausescu, et ont été impliqués dans des scandales de corruption et de détournements de fonds : Adrian Nastate, président du parti de 2001 à 2012 et premier ministre de 2004 à 2006 est condamné en 2012 à deux ans de prison ferme pour détournement de fonds publics ; Victor Ponta, premier ministre issu du PSD de 2012 à 2015, est mis en examen en 2015 pour corruption et fraude fiscale, et placé sous contrôle judiciaire l’année suivante pour abus de pouvoir. Son actuel dirigeant est Liviu Dragnea, condamné l’année dernière pour fraude électorale. Il ne peut légalement pas devenir premier ministre car la loi interdit ce poste à toute personne condamnée pénalement par le passé : qu’à cela ne tienne, il affirme être victime d’une «erreur judiciaire» et compte sur sa large victoire pour pouvoir peser sur un processus de décision qui promet d’être délicat tant la tension est forte entre Liviu Dragnea et le président Klaus Iohannis. C’est Sevil Shhaideh, une femme musulmane issue de la minorité tatare, qui devrait être nommée dans les jours à venir sous la pression de Dragnea.

Le bruit des casseroles du PSD résonne donc dans tout le pays, mais ne semble pas atteindre l’électorat traditionnel du parti. Celui-ci est âgé, vit en milieu rural et est fortement touché par la précarité : la promesse d’une hausse des retraites, d’une baisse des impôts ainsi qu’une certaine nostalgie -ou habitude- du communisme a éclipsé le reste. Quant à la jeunesse, elle est amère et exprime sa colère sur les réseaux sociaux contre le retour en grande pompe de la nomenklatura post-communiste : le post facebook «buna dimineata, comunistilor !» (bonjour, les communistes !) publié par un usager lambda est devenu viral en quelques heures.

Ces élections ont ainsi fait apparaître une fracture entre générations, et entre villes et campagnes : les Roumains nés après la chute du communisme, qui ont vu le pays évoluer rapidement depuis son entrée dans l’Union Européenne en 2007 et l’afflux massif de fonds communautaires, ne comprennent pas la rhétorique critique envers Bruxelles développée par le PSD durant la campagne.

Ces élections mettent en lumière certains de ces paradoxes que la Roumanie aime tant : les Roumains clament haut et fort leur haine du communisme tout en votant pour d’anciens poids lourds du PCR, et les chassent du pouvoir par la rue pour mieux les y reconduire par les urnes. Quant à la jeunesse, elle observe ce spectacle d’un oeil désabusé tout en préparant son exil vers l’Europe de l’Ouest. Alors que la population considère la corruption comme un des principaux freins au développement du pays, pourquoi reconduit-elle au pouvoir ce parti empêtré dans tant de scandales ? La réponse est cinglante : «Mais parce qu’ils sont tous corrompus ici !».

N’y a-t-il donc pas d’alternative aux vieux partis incapables de réformes profondes et aux politiciens corrompus jusqu’à l’os ? La Roumanie est-elle un pays masochiste, figé dans un système politique en éternelle transition ? Peut-être pas. Le tout jeune parti de l’Union Sauvez la Roumanie (Uniunea Salvati România, USR) a effectué une percée remarquable, obtenant 8,4% des voix et faisant son entrée au Parlement. Menés par Clotilde Armand et Nicusor Dan, les candidats sont tous des membres de la société civile n’ayant jamais exercé de mandat auparavant. La condition sine qua non pour y être candidat était d’avoir les «mains propres», autrement dit de n’avoir jamais été inquiété par la justice pour des faits de corruption.

«Sauvez la Roumanie des hommes politiques!», «Mieux vaut croire au Père Noël qu’en ceux qui nous gouvernent depuis vingt-sept ans» : les slogans de l’USR détonnent et annoncent la couleur. Là où la classe politique a failli, le jeune parti prône une méthode pragmatique et a axé sa campagne sur des idées simples : transparence totale de la vie publique, hausse du budget alloué à la santé, réforme du système scolaire, rénovation des infrastructures routières et entrée de la Roumanie dans l’espace Schengen. Etoile filante surfant sur la tendance anti-establishment actuelle ou signe d’un renouvellement de la classe politique roumaine ? Seuls l’avenir et le bilan de l’USR au Parlement le diront. Ce qui est sûr, c’est que sa percée et la victoire du PSD révèlent les tensions traversant un pays tiraillé entre tradition et modernité, entre une jeunesse rêvant d’Europe et deux générations marquées par la main de fer de Ceausescu.

Photo de couverture, source : http://jurnalul.ro Victor Stroe/Intact Images.

Ninnog Louis

Etudiante à SciencesPo, actuellement en Erasmus en Roumanie à la découverte des Carpates et de l’histoire roumaine.


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