Vivre en russe, Georges Nivat déclare son amour à la Russie

By: Adrienne Charmet

« Vivre en russe », autobiographie intellectuelle de Georges Nivat et déclaration d’amour à la Russie, dresse un panorama passionnant de la culture russe passée et présente par un de ses meilleurs connaisseurs français.

Lorsqu’on commence à connaître un peu la culture russe, on est toujours ennuyé de devoir répondre à la question à la fois insoluble et fondée qui ne manque pas de surgir : « mais qu’est-ce donc que l’âme russe ? ». Question insoluble parce qu’il n’y a pas d’âme russe unique et générale si on veut être honnête, et pourtant fondée puisqu’il y a bien une culture russe riche et complexe qui rend ce pays à la fois fascinant et parfois difficile à comprendre. Georges Nivat connaît cette culture depuis près de soixante-dix ans et offre à ses lecteurs une porte d’entrée incroyable vers la Russie.

La Russie vue par un de ses meilleurs spécialistes français

Georges Nivat est un des plus grands slavistes français. Né en 1935, il a commencé par apprendre le russe un peu par hasard, en rencontrant des émigrés russes de la Révolution puis, à l’École normale supérieure, parce que les cours d’anglais l’ennuyaient. De fil en aiguille, il est allé suivre des études slaves à Oxford, puis à Moscou à l’Université Lomonossov entre 1956 et 1960, d’où il se fait expulser.

Il a rencontré à Moscou ou en exil les plus grands intellectuels, chercheurs, écrivains et poètes russes du XXe siècle, rapportant en France des poèmes inédits de Boris Pasternak ou faisant sortir d’URSS des samizdats. Il a ensuite mené une carrière de chercheur et professeur de littérature russe extrêmement respecté en France mais également à Genève, Harvard et Stanford, traduisant notamment Alexandre Soljenitsyne et Andreï Biély.

Nivat a co-dirigé avec avec Efim Etkind, Vittorio Strada et Ilya Serman la publication de la monumentale Histoire de la littérature russe chez Fayard et édite régulièrement de la littérature russe contemporaine.

« J’étais à Oxford lors de la publication du Docteur Jivago, que j’avais lu en manuscrit l’année d’avant, et il y avait là les deux sœurs du poète, Lydia et Joséphine, ainsi que Isaiah Berlin, qui avait été leur conseiller dans l’affaire de la publication du manuscrit que leur avait envoyé leur frère. […]

Max Hayward et Manya Harrari, qui habitaient Londres, traduisaient fébrilement le roman et j’étais étroitement mêlé aux problèmes de traduction, à l’enthousiasme et au secret qui entouraient cette entreprise littéraire. Les cours de Isaiah Berlin qu’il donnait au bâtiment universitaire de Schools, devant un public enthousiaste, m’enivraient moi aussi : devant nous, mêlant les langues, incrustant souvent du russe à ses longues et nerveuses périodes oratoires, un Européen tressait les différentes littératures européennes en un écheveau qui racontait l’histoire de la liberté en Europe. »

Un panorama de la culture russe en forme de biographie intellectuelle

« Vivre en russe » est une sorte de synthèse sensible de « sa » culture russe : un panorama organisé de ce qui représente pour lui les fondements de la Russie littéraire, poétique, musicale, picturale, politique et religieuse. Les près de 500 pages de ce gros livre se promènent entre une histoire des icônes russes et de leur impact dans la religion orthodoxe, la poésie clandestine du XXe siècle, la figure du Goulag, le mythe de l’anarchisme russe, l’opposition entre Moscou et Saint-Pétersbourg, les grands travaux de construction, le « mentir-vrai », la peinture du XXe siècle, les livres de chevet ou bien encore les émigrés russes. Nivat s’attaque également au grand sujet de l’appartenance, la non-appartenance ou le tiraillement de la Russie entre Europe et Asie, sur sa place en tant que peuple, culture et nation immenses. Il cherche dans la littérature contemporaine ce qui pourrait faire comprendre l’évolution du pays, et puise dans une connaissance impressionnante de la culture russe des XIXe et XXe siècles les clés de lecture de l’Histoire.

« Le problème qui nous occupe n’est pas de faire une histoire des persécutions, ni une histoire de l’enthousiasme soviétique, qui fut également réel, mais de définir la sinusoïde très particulière de ce mélange de censure interne et externe qui caractérise la culture soviétique et qui a donné quelques chefs-d’œuvre qu’on n’imagine pas en dehors de ces conditions. »

Ce n’est pas un ouvrage universitaire, du tout. C’est un livre extrêmement personnel d’un grand connaisseur de la Russie, de son histoire et de sa culture, une sorte d’autobiographie intellectuelle. Rempli d’anecdotes parfois savoureuses et d’une érudition qu’il cherche à mettre au service de son amour de la Russie, Georges Nivat saute d’un sujet à l’autre avec une grande souplesse et beaucoup de finesse. Il donne un nombre de clés incroyable à qui voudrait tenter de comprendre la richesse de la culture russe, et des pistes de lecture et d’apprentissage à foison. À une époque où la place de la Russie interroge quotidiennement l’actualité, c’est une sorte de réponse en bouquet, détaillée, sensible et érudite que Nivat nous donne, même s’il se tient très à l’écart d’une description de la société russe actuelle ou des questions sans fin posées par la vie politique russe. Non pas expliquer « l’âme russe », mais offrir une description par touches successives et complémentaires de la Russie passée et présente par le biais de sa culture et de ses mythes fondateurs.

« Vivre en russe, je veux dire dans la langue russe, a été un des grands bonheurs de ma vie et le reste. […] En ouverture à ce volume ce que je veux c’est tenter de dire le bonheur qu’est la langue russe. Si j’ai aimé la Russie, c’est avant tout parce que j’ai aimé la langue russe. »

Georges Nivat, Vivre en russe, L’Âge d’Homme, 2007, 488 pages.

À télécharger également (avec l’autorisation de l’auteur) sur le site des Classiques des Sciences Sociales.

Adrienne Charmet
Slavophile amateure et autodidacte, vadrouillant dans l'Est depuis une vingtaine d'années à intervalles irréguliers. Je me nourris de musique et de littérature le reste du temps, et d'Internet aussi.

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