"Le gué", Paul Gauguin

Collection Chtchoukine : 130 chefs d’œuvre d’un collectionneur hors pair

By: Anouk Lederle
La Danse

Installation Peter Greenaway et Saskia Boddeke

La collection Chtchoukine fait courir le tout Paris ! Une exposition immense et splendide. 130 chefs d’œuvre qui n’avaient pas été exposés côté à côte depuis 1948. Ils sont enfin rassemblés à la Fondation Louis Vuitton du 22 octobre 2016 au 20 février 2017.

Le palais Troubetskoï : du grand escalier à l’antichambre

Sur les conseils de l’arrière petit fils du collectionneur, la Fondation Louis Vuitton a choisi de présenter les œuvres comme agencées au sein du palais Troubetskoï. Demeure familiale de la famille Chtchoukine qui abritait la Galerie du même nom. La première salle met à l’honneur une galerie d’autoportraits des grands peintres de la collection Chtchoukine : Cézanne, Van Gogh, Picasso, Derain. Une entrée en matière qui embrasse en un seul coup d’œil tous les grands mouvements artistiques du début du XXe siècle. Chtchoukine pantocrator y tient une place de choix. Il nous invite à le suivre et à plonger dans sa collection.

Matisse

« La Danse II », Henri Matisse

Le parcours de l’exposition respecte ainsi les différents espaces du palais Troubetskoï. Au commencement, le grand escalier avec la commande passée à Matisse de « La Musique » et de « La Danse ». Une commande aujourd’hui réinterprétée par l’installation de Peter Greenaway et Saskia Boddeke. Le parcours se poursuit par une mise en abyme de la fonction décorative et narrative de la peinture. La collection initiale, la collection première se trouvait dans la chapelle. « Le Salon du Dauphin à Versailles » de Maurice Lobre est comme un contrepoint à sa propre collection. Puis viennent les paysages de Claude Monet qui ornaient le Salon de musique. Des paysages qui évoquent le sentiment romantique de la nature. L’école impressionniste côtoie les postimpressionnistes, les fauves et les cubistes. Le romantisme dialogue avec la matérialité. S’ouvre ensuite la grande iconostase, située dans la salle à manger, un grand mur de onze toiles de Gauguin.

La cueillette de fruits

« La cueillette de fruits », Paul Gauguin

Matisse

« La Desserte », Henri Matisse

De très grands œuvres : « Nativité », « Vierge à l’enfant », « L’Homme cueillant les fruits dans un espace jaune ». Des toiles magistrales qui divisent le monde en deux : d’une part, ceux qui détiennent le pouvoir de communiquer avec les mystères et d’autre part, ceux qui les contemplent comme une métaphore entre les peintres et les amateurs d’art. Une pièce qui entre en résonance avec les primitivistes. Chtchoukine possédait aussi quelques œuvres du Douanier Rousseau. L’antichambre et le Salon rose étaient consacrés à Matisse « Harmonie rouge », « L’Atelier rose ». Placé en toute fin de visite, le cabinet était dédié tout entier à Picasso, des œuvres de la période bleue, rose, africaine, cubiste. Chtchoukine avait fait l’acquisition d’une cinquantaine d’œuvres du maître entre peintures et dessins.

Une collection qui embrasse tous les mouvements d’avant-garde

« Le Déjeuner sur l’herbe », Claude Monet

Tout le palais Troubetskoï était consacré à la collection Chtchoukine. Les toiles saturaient tout l’espace. Elles s’imbriquaient les unes au dessus des autres, sur plusieurs niveaux, sans jamais se chevaucher. La spiritualité, les paysages, les compositions allégoriques, les portraits et les autoportraits, les femmes comme approche canonique de la beauté, la nature morte comme leçon de peinture initiée par Cézanne. Ce ne sont pas les thématiques qui sont la colonne vertébrale de la collection de Chtchoukine même si elles disent beaucoup de ce qu’il a traversé. C’est la peinture en train de se révolutionner, les bouleversements de la peinture du début du XXe siècle : Degas, Renoir, Toulouse-Lautrec, Denis mais aussi Cezanne, Matisse, Derain et Picasso. Une collection osée qui embrasse les mouvements d’avant-garde.

Picasso

« Bouteille de Pernod », Pablo Picasso

Au commencement était Cézanne. Figure d’autorité face aux fils rebelles. Chtchoukine s’intéresse aussi aux hommes. Il noue de vraies amitiés avec Matisse puis avec Picasso. Il achète des oeuvres à des artistes qui ne sont pas encore reconnus. Il croit en leur talent. À l’occasion de son dernier voyage à Paris juste avant l’été 1914, il rend visite à Matisse et il achète un papier collé à Picasso « Compotier et poire coupée » qui vient compléter plusieurs autres de ses oeuvres novatrices comme « Bouteille de Pernod » composée de fragments de typographie, de publicité, de rébus ou de jeux de mots. Des compositions en relief qui jouent avec l’illusionnisme. Un talent de défricheur, un sens du regard qui s’exerce davantage dans les formes, le style pictural, dans la démarche avant-gardiste que dans les thématiques. En effet, cette révolution picturale s’est aussi accompagnée d’un parfum d’interdit avec la multiplication des nus.

Kasimir Malevich

« Architectonique picturale », Lioubov Popova

Ils sont peu nombreux dans la collection Chtchoukine et souvent associés à la religion ou au primitivisme. Chtchoukine reste un amateur d’art éclairé. Il ne prétend pas être omniscient face à la peinture en train de se faire, aux nouveaux mouvements qui émergent. Chtchoukine, même dans les cas où il ne comprend pas Picasso dit : « c’est probablement lui qui a raison et pas moi ! ». Autre dimension de la collection de Chtchoukine : elle joue un rôle auprès des avants-gardes russes. C’est à partir de l’oeuvre emblématique de Cézanne « Mardi gras » que se déclinent des confrontations avec Picasso d’abord. Notamment la figure de l’Arlequin que ce dernier reprend comme signature identitaire de sa reconnaissance envers le maître. Le motif de l’habit d’Arlequin, le losange, devient carré chez Malévitch.

Puis à partir de cette ligne expérimentale de Malevitch naissent d’autres propositions picturales qui nourrissent les oeuvres de Larionov, Popova, Kiloune ou Rotchenko. Une vision expérimentale à compléter avec l’exposition Kollektsia actuellement au Centre Pompidou !

Portrait de Sergueï Chtchoukine

« Portrait de Sergueï Chtchoukine », Xan Krohn,

Sergueï Ivanovitch Chtchoukine (1854-1936), un collectionneur hors pair

Né à Moscou en 1854, il s’installe avec sa famille dans le Palais Troubetskoï en 1890. À l’occasion d’un de ses voyages à Paris, il rencontre le marchand d’art Paul Durand Ruel auquel il achète des toiles de Monet. Il commence sa collection à l’aube de ses quarante cinq ans. Il rencontre Degas, achète des Cézanne. Il rencontre Matisse en 1906 et collectionne 38 toiles de l’artiste.

À l’été 1908, il décide d’ouvrir le palais Troubetskoï, sa galerie, au public sur rendez-vous. Cette même année Matisse conduit Chtchoukine au Bateau-Lavoir. Première rencontre avec Picasso. Il possède 50 œuvres de l’artiste. Matisse devient un ami. Chtchoukine lui commande « La Danse » et « La Musique ». Malgré un succès emprunt de scandale, il décide de poursuivre sa collection des œuvres de Matisse. Il l’invite à Moscou en 1911. Avant la Première Guerre mondiale, il achète d’autres œuvres à Picasso. En 1917, à la Révolution, il est menacé et expulsé de son palais. Il arrive en 1918 à Weimar et s’installe ensuite à Paris. Il choisit de s’exiler en France. Il ne reverra plus jamais sa collection.

Picasso

« La Dryade », Pablo Picasso

Le 29 octobre 1918, la collection Chtchoukine (quelques deux cent soixante-quatorze œuvres !) est nationalisée par décret. L’année suivante, en 1919, le Musée de la nouvelle peinture occidentale est créé. Il est constitué en grande partie à partir de la collection Chtchoukine. En 1922, cet établissement est transformé en Musée national d’art moderne occidental. En 1936, Sergueï Chtchoukine s’éteint à Paris à l’âge de quatre-vingt deux ans. Plus de dix ans après sa mort, en 1948, un décret de Staline ordonne la dissolution du Musée national. La collection de Chtchoukine est divisée : une partie revient au Musée d’état des Beaux arts Pouchkine à Moscou, l’autre au Musée d’état de l’Ermitag à Saint-Pétersbourg.

Sergueï Chtchoukine a construit sa collection par des rencontres avec des marchands d’art puis avec les artistes. Il s’est créé son propre chemin, se faufilant dans un univers qui n’était pas le sien. Il a dès le début fait confiance à l’avant-garde, il était à contre-courant. Il a fait des paris osés, controversés. Les toiles exposées aujourd’hui à la fondation Louis Vuitton sont presque toutes des chefs d’œuvres. Elles sont sans doute le reflet des bouleversements artistiques d’une époque mais aussi le témoignage des sursauts de la vie intérieure d’un collectionneur hors pair. « Un chercheur expérimentateur » comme le qualifiait Alexandre Benois dans ses « Lettres sur l’art. Retour sur les nouveaux chemins de la peinture ».

Picasso

« L’ Etreinte », Pablo Picasso

Soixante plus tard, la fondation Louis Vuitton nous permet de retrouver ses chefs d’œuvres à nouveau réunis. Courez-y !

« Icônes de l’art moderne. La collection Chtchoukine ». 22 octobre 2016 – 20 février 2017

Anouk Lederle
De retour en France après un séjour de trois ans dans les Balkans, Anouk reste à l'écoute de ce qui se passe dans la région et depuis Paris. Titulaire d’un Master de Management et politiques culturelles passé à l’Université des arts de Belgrade, elle participe aujourd’hui à différents projets en tant que manager culturel.

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