L’exil de la jeunesse de Macédoine, partir et pourquoi ?

By: Julie Chamberland

Des chiffres frappants. Plus de 80% des jeunes de Macédoine disent vouloir partir à l’étranger. Fait inquiétant ; cette mobilité professionnelle qui a toujours existé dans la région se transforme… en exil. Ils partent, pour la plupart, pour ne pas revenir.

Un taux de chômage qui frôle les 30%, un taux d’employabilité encore plus faible chez les jeunes diplômés universitaires, un système d’éducation de qualité variable selon les écoles et les régions, une économie fragile, une corruption omniprésente dans toutes les couches de la société, voilà les principales raisons d’exils évoquées par les jeunes (de 18 à 35 ans) consultés pour cet article.

La révolution colorée n’aura pas suffit à abattre le défaitisme quasi généralisé chez les jeunes (et moins jeunes), dans le contexte politique actuel et la crise qui perdure.

« Tu vas à l’université, tu paies parfois plus de frais que dans un pays européen pour ton éducation, et puis tu restes à la maison. Pas de travail pour toi… Bien sûr que tu vas te mettre à la recherche d’alternatives et de meilleures conditions de vie! ». Eli – 27 ans

Si autrefois leurs parents et leurs ainés partaient quelques mois dans l’année dans les autres pays yougoslaves, en Allemagne ou en France pour arrondir les fins de mois, aujourd’hui la situation est différente. Dans certains villages, comme à Nerashte dans la région de Tetovo, les hommes ont déserté ; on y retrouve presque que des femmes, des enfants et les ainés du village. Les hommes sont tous partis travailler dans ce cas-ci au Danemark, en Allemagne, ou ailleurs. Ils reviennent parfois, souvent rarement, ils investissent dans la construction d’immenses maisons, qui restent vides, même après plusieurs années.

Et si par le passé, cette mobilité professionnelle touchait principalement la classe ouvrière, aujourd’hui, c’est aussi l’élite intellectuelle et une jeunesse éduquée et compétente qui part pour ne pas revenir. Leurs expériences et leurs connaissances de plusieurs langues sont des compétences parfois très recherchées.

« J’ai toujours eu peur de quitter mon pays, mais je ne vois pas mon futur ici en Macédoine. J’ai plus de 12 ans d’expérience dans le milieu associatif, sans assurance ni couverture sociale. J’ai deux diplômes universitaires et un master, et malgré cela, je peine à trouver du travail. En ce moment, je travaille sur un bon projet avec de bonnes conditions, mais pour une période de dix mois seulement. Après, je devrai encore chercher ». Elena – 31 ans

Partir à la recherche d’un travail et d’une meilleure qualité de vie, soit. Mais ce que grand nombre d’entre eux recherche aussi et surtout, c’est la reconnaissance. Reconnaissance professionnelle et sociale qui selon eux, à l’étranger, est accordée beaucoup plus facilement, peu importe leur origine ou la situation politique. Et cette reconnaissance s’accompagne souvent bien sûr de meilleures conditions salariales et d’une qualité de vie plus appréciable.

« En Macédoine, un salarié moyen doit travailler plus de 40 ans pour pouvoir s’offrir son propre appartement. Alors qu’à l’étranger, mes amis et des membres de ma famille arrivent à avoir leur propre voiture et leur propre appartement après quelques années seulement ». Elena – 31 ans

Amis, membres de la famille, connaissances, souvent, c’est plus de la moitié de la famille de ces jeunes macédoniens qui habite à l’étranger.

« La plupart des jeunes de ma génération sont partis ». Ilco – 35 ans

« Des tous ceux que je questionne – amis et famille – seulement ma deuxième soeur souhaite rester en Macédoine ». Besa – 27 ans

« De nombreux membres de ma famille et de mes amis sont partis, ou ont demandé l’asile après le conflit de 2001 ». Trime, 30 ans

En 2011 et 2012, l’ONG MOF (en anglais Youth Educational Forum) a lancé un projet d’étude à l’échelle nationale, dans les lycées de 14 villes en Macédoine. Le constat reste le même chez les plus jeunes. L’étude révèle que 72,2% des lycéens pensent qu’ils ne peuvent peu ou pas du tout avoir un impact sur les décisions des autorités du pays. Seulement 16,5% d’entre eux ont déjà visité une institution municipale ou nationale et à peine 7% d’entre eux ont déjà écrit une lettre à une institution. Au final, 45,5% des jeunes lycéens ne se projettent pas en Macédoine dans les dix prochaines années à venir.

Mais parmi eux, lycéens ou jeunes adultes, il y a aussi ceux qui veulent rester. Certains disent comprendre, mais ne pas partager ce besoin de partir. Certains sont même optimistes, ont envie de s’investir dans leur pays, de contribuer à son développement. D’autres pensent que ce rêve de partir n’est qu’un mirage. Plusieurs jeunes souhaitent partir temporairement, pour leurs études ou pour gagner une nouvelle expérience, mais prévoient de revenir en Macédoine par la suite. Cependant la plupart avouent tout de même que si l’occasion de partir se présentait, ils prendraient l’opportunité en considération.

Et quels sont ces pays qui font tant rêver les jeunes de Macédoine, toute communauté d’origine confondue ? En première place, sans l’ombre d’un doute : l’Allemagne. En second plan la Suisse, les pays Scandinaves, les pays du Commonwealth (Canada, Australie). L’Italie aussi. Des pays qui sont reconnus pour offrir une bonne qualité de vie, de bons services publics et une bonne éducation pour les futures générations de ces jeunes exilés.

Le chemin jusque là n’est pas facile pour tous, plusieurs se sont vus accuser un refus, mais ils persévèrent. La diaspora Macédonienne compte 120 000 personnes au Canada, 200 000 aux Etats-Unis, près de 65 000 en Allemagne, plus de 60 000 en Suisse, et on estime qu’ils sont près de 15 000 en France. Des chiffres difficiles à établir, puisque le dernier recensement officiel du pays date de 2002, et que nombreux sont les macédoniens qui habitent à l’étranger depuis des années, mais qui sont encore comptés comme résidents dans les statistiques. Somme toute, au cours des dernières années, on évalue que c’est près du quart de la population de ce pays de 2 000 000 d’habitants qui a émigré à l’étranger. Et apparemment, ce nombre ne fait qu’augmenter.

Reste à voir quel impact les prochaines élections, prévues le 11 décembre prochain, auront sur ce mouvement d’exil.

Julie Chamberland
Québécoise expatriée en Macédoine, Julie prend plaisir à découvrir (et faire découvrir) son pays d’accueil, ses montagnes, sa culture, sa gastronomie, ses peuples… et se réjouit de sa proximité avec tous ces autres pays des Balkans qui ont tant à offrir !

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