Un an après le drame du Colectiv, la Roumanie en pleine introspection

By: Ninnog Louis

Le 30 octobre, des milliers de roumains et de roumaines sont descendus dans la rue pour commémorer le premier anniversaire de l’incendie du Colectiv qui a fait 64 victimes et plus d’une centaine de blessés.

Un an plus tôt jour pour jour, des centaines de personnes sont réunies dans cette boîte de nuit bucarestoise pour assister au concert du groupe Goodbye to Gravity. Vers 22h30, un incendie se déclare, provoqué par les étincelles projetées par les engins pyrotechniques utilisés sur scène, piégeant les spectateurs et les artistes. Vingt-sept personnes décèdent dans l’incendie, et quarante-sept autres succombent des suites de leurs blessures dans les jours qui suivent.

Très rapidement, l’enquête met en lumière de graves manquements de la part de la boîte de nuit en matière de sécurité, ainsi qu’une vaste affaire de corruption remontant jusqu’à la mairie du district 4 de Bucarest, où s’est produit le drame. Des dizaines de milliers de personnes descendent alors dans la rue pour réclamer la démission du premier ministre Victor Ponta, ainsi que celle du vice-premier ministre Gabriel Oprea et du maire du district 4 de Bucarest. Le gouvernement démissionne le quatre novembre, ainsi que le maire, la rue semble avoir eu raison des politiciens corrompus.

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Source : Vice Romania

Cependant, l’euphorie est de courte durée, et un an plus tard, les choses semblent avoir peu changé. La corruption à tous les niveaux et sur tous les plans reste ancrée dans les moeurs, et il est toujours habituel de payer un dessous-de-table pour de meilleurs soins à l’hôpital, pour un diplôme ou pour éviter une amende.

En mai 2016, un nouveau scandale lié à la corruption éclate, le journaliste Cătălin Tolontan, qui enquête sur la forte mortalité à l’hôpital des victimes du Colectiv révèle qu’un désinfectant fortement dilué a été utilisé dans de nombreux hôpitaux roumains depuis plusieurs années, causant le décès de centaines de personnes. Selon le journaliste, ce désinfectant ainsi que la firme pharmaceutique le produisant n’auraient pas été contrôlés par le gouvernement roumain depuis au moins dix ans.

Quant au monde politique, il n’échappe pas à la règle. L’ancien premier ministre Adrian Nastate a ainsi été condamné en 2012 à deux ans de prison ferme pour corruption. Son successeur, Traian Basescu, élu sur la base d’un programme anti-corruption en 2004, termine lui son second mandat dans la tourmente suite à des soupçons de pression sur la justice roumaine en échange de pots-de-vin. Enfin, Victor Ponta doit quitter la présidence du parti social-démocrate (PSD) en octobre 2015 suite à des accusations de blanchiment d’argent et de fraude fiscale.

Lors des élections municipales de juin 2016, de nombreux candidats se présentent (et sont élus) malgré leurs mises en examen pour corruption dans diverses affaires ; la mairie de Bucarest est quant à elle dirigée par intérim suite à la suspension et la mise en examen de l’ancien maire pour les mêmes raisons. La Roumanie obtient ainsi en 2015 la note de 46 sur 100 (0 étant le niveau maximal de corruption) selon l’indice de perception de la corruption (ICP) calculé par l’ONG Transparency International, soit un score similaire à celui du Gabon ou de l’Afrique du Sud.

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Source : observator.tv

La petite comme la grande corruption font donc ici partie de la vie de tous les jours, mais le drame du Colectiv a fait réagir la société roumaine et provoqué un sursaut de colère contre cette banalité du bakchich. Sur la toile, dans les journaux et dans la rue, les Roumains ont souligné le triste anniversaire du drame aux cris de «coruptia ucide» (la corruption tue), réclamant des mesures politiques efficaces contre ce fléau.

Le magazine en ligne Vice România a quant à lui lancé la campagne «#ResetRomânia» (reprogrammez la Roumanie), mettant en lumière les dysfonctionnements du pays dûs à la corruption et appelant chacun à rejeter la pratique du pot-de-vin au quotidien. Ces mobilisations sont encourageantes, mais suffiront-t-elles à faire disparaître le dessous-de-table des rues et des bureaux gouvernementaux ? Certains sont sceptiques et répliquent que «Ceausescu nous a lavé le cerveau. Quinze ans après sa chute, nous élisions ses partisans, et nous sommes incapables de changer».

Nombreux sont donc ceux qui pensent que ce lourd héritage historique, couplé à un certain découragement face aux problèmes auxquels est confrontée la Roumanie rendraient la corruption inévitable ; mais les manifestations de la semaine dernière montrent aussi que tout une frange de la société roumaine croit fermement qu’un changement est possible dans ce domaine. Fidèle à son amour du paradoxe, c’est donc un pays férocement critique envers lui-même et oscillant entre résignation et mobilisation qui a rendu hommage à ses morts cette semaine.

Source image à la une : click.ro

Ninnog Louis

Etudiante à SciencesPo, actuellement en Erasmus en Roumanie à la découverte des Carpates et de l’histoire roumaine.


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