La France et l’Orthodoxie russe : un lien historique empreint de « soft power »

By: Adrien Nonjon

C’est après plus de 3 années de travaux et quelques 170 millions d’euros, que s’est ouverte le 19 octobre dernier dans le coeur de Paris la Cathédrale orthodoxe russe Sainte-Trinité. Au delà d’un lieu de culte somptueusement aménagé et décoré (90 000 feuilles d’or recouvrent au total ses 5 bulbes), c’est un véritable centre culturel qui voit ses portes s’ouvrir aux Parisiens à quelques pas de la Tour Eiffel.

L’inauguration et la construction d’un tel édifice peut apparaitre pour certains comme un contre-sens diplomatique, dans la mesure où les relations entre Paris et Moscou sont au plus bas, et que le Patriarcat s’est par de nombreuses fois montré critique envers le monde occidental et ses valeurs. Néanmoins, cet édifice est malgré tout l’illustration d’une histoire commune profonde dans laquelle s’inscrivent un ensemble de considérations et réalités « géopolitiques ».

Russe en France et Orthodoxie : aux origines historiques

L’implantation de la religion orthodoxe en France ne date pas d’hier. En effet, il faut remonter à la toute fin du XIXè siècle et aux premiers phénomènes migratoires russes en France pour voir apparaitre les premières traces du culte orthodoxe sur le territoire. En pleine mutation économique mais aussi culturelle, la France des années 1880-1890 représente une terre où il fait bon vivre. Profitant ainsi d’un cadre répondant à leurs exigences en matière de confort et d’une ouverture sur le monde sans précédent, de nombreux jeunes russes issus de l‘intelligentsia et de la noblesse se rendent fréquemment dans l’hexagone, principalement le long du littoral méditerranéen et à Paris. Qu’il s’agisse d’un voyage de quelques jours ou d’une installation définitive, il est important pour le croyant orthodoxe d’entretenir un lien fort avec sa paroisse. De de cette volonté de vouloir préserver cette tradition culturelle, des églises sont construites progressivement afin de contenter les expatriés. Ainsi en 1860, la ville de Nice voit l’une des premières église se construire : L’Église Saint-Nicolas-et-Sainte-Alexandra. A Paris, la magnifique cathédrale Alexandre Nevski voit le jour un an plus tard.

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La Cathédrale St-Nicolas de Nice

Le développement des lieux de cultes et de la religion orthodoxe finit par s’intensifier à la suite de la Révolution Bolchévique de 1917. Contraints de quitter leur terre natale sans grand espoir de la revoir vivant, la majeure partie des Russes blancs (pour la plupart officiers et aristocrates) militèrent pour la création de nouveaux lieux de cultes en France. L’Eglise Orthodoxe russe hors des frontières était née.

De la toute fin de la période soviétique au début des années 2000 et ses conjonctures difficiles, l’immigration russe contribua à maintenir la tradition religieuse en France. Communauté discrète mais néanmoins active, les Orthodoxes russes de France constituent des acteurs non négligeables dans l’essor du culte.


L’illustration d’une croyance en hausse dans l’Hexagone

Le regain de ferveur religieuse n’est pas l’apanage de la Russie seule. Bien au contraire, après la chute de l’URSS une nouvelle dynamique d’exportation de la religion Orthodoxe à l’étranger s’opéra. De 125 millions de fidèles en 1900 on passe à plus du double en 2010 soit 275 millions. Selon une récente analyse du Think tank « Pew Research Service » les Orthodoxes représenteraient à l’heure actuelle 11% des Chrétiens dans le monde (les Catholiques 50,6%, et les Protestants seulement 11%). Ce phénomène de progression est également visible en France.
Variant en fonction des tranches d’âge et des pratiques, il arrive que des croyants français choisissent d’abandonner leurs croyances pour l’orthodoxie jugée beaucoup plus sincère et ancrée dans la tradition chrétienne :

« Il faut dire que le rite latin n’existait plus vraiment (dans la religion catholique ndlr) {…} On s’est débarrassé de beaucoup de choses, des rites ont disparu dans une modernisation de l’Église assez mal gérée dans l’ensemble. L’orgue a cédé la place à la guitare électrique, les prêtres pouvaient se balader en short, plus rien n’avait d’importance ! Peut-être que si je n’avais pas connu le rite oriental, je serais resté chez les Latins, qui sait ? »  se confiait le Père Basille au Courrier de Russie. Autrefois prêtre catholique ce dernier avait finit par se convertir pour finalement devenir responsable d’un monastère à Tcheboksary.

Cette montée en puissance bâtie sur les différentes crises de foi à travers le monde n’est pas sans intérêt pour le Patriarcat de Moscou qui gagne ainsi en influence. Il finit par s’imposer comme un acteur puissant au service de ses intérêts et de ceux du gouvernement russe.

Le patriarcat de Moscou : un acteur de plus en plus prépondérant des relations internationales

Première communauté d’un monde orthodoxe éclaté avec plus de 100 millions de fidèle, la Russie et son patriarcat entendent jouer un rôle à grande échelle sur de nombreux plans.

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Bien que le poids du Patriarcat de Constantinople soit fort dans la mesure où il est le seul a pouvoir convoquer le Concile pour fixer un ensemble de règles propre aux différentes Eglises autocéphales et Patriarcales, l’influence de Moscou reste grande et pèse sur les orientations du monde orthodoxe.
Ainsi dans un communiqué faisant écho au dernier conseil de Crète qu’il venait de boycotter, le Patriarche Cyrille a souligné l’absence de consensus réel entres les Eglises, se plaçant comme le leader d’une communauté ne souhaitant plus être subordonnée aux intérêts d’un seul pôle religieux.
Cette position n’est pas sans intérêt pour le Patriarcat de Moscou. En effet cela lui permet de prendre davantage pied dans des zones d’influence religieuses comme la Roumanie et la Géorgie, qui jusqu’à présent agissaient en toute indépendance. Le même phénomène est visible en France où les différentes communautés ont progressivement été ramenées dans l’orbite de Moscou qui en encourageant les constructions de lieux de culte maintient son influence.
La réorganisation et prédominance en France ne fait cependant pas l’unanimité parmi les croyants. En effet les plus francisés estiment se sentir parfois « assiégés » par ce qu’ils considèrent comme une ingérence organisationnelle agressive. Les ambitions européennes du Patriarcat de Moscou sont alors mal perçues, la faute à des juridictions autrefois indépendantes et qui pourraient aujourd’hui tomber dans le giron russe.

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Pour autant, une stratégie semble associer aujourd’hui  le pouvoir politique et religieux russe. En soutenant l’émergence du Patriarcat de Moscou hors de ses zones d’influence traditionnelles, la Russie peut ainsi dominer indirectement d’ancienne ex-républiques soviétiques. On retrouve ainsi ce processus en Ukraine où la religion est un facteur déterminant du conflit culturel entre l’Ouest et l’Est.

D’autre part, la propagation du discours religieux à l’international permet à la Russie d’exporter ses représentations politiques et morales propres, renforçant ainsi son image de défenseur des identités et héritages culturels ancestraux.

Véritable soft-power identitaire jouant à la fois de son histoire et des crises contemporaines, l’Eglise orthodoxe russe est aujourd’hui un acteur à part entière des relations internationales et de la stratégie russe en France. Disposant de moyens financiers, humains et spirituels, l’Eglise est aujourd’hui une carte maitresse du Kremlin dans la domination d’anciens et nouveaux espaces qui lui apparaissent comme crucial sur l’échiquier mondial.

 

Sources :


Andrej Korlâkov, Culture russe en exil: Europe…, Paris, France, Ymca-press, 2012.
www.la-croix.com/Religion/Actualite/L-orthodoxie-russe-s-exporte-en-France
www.lecourrierderussie.com/societe/des-grenouilles-dans-la-vodka/2012/04/pere-basile-venu-orthodoxe-accomplir/
Carto, le monde des cartes, numéro 47, septembre-octobre 2016,  Géopolitique et soft power de la religion orthodoxe.
Conflits, numéro 11, novembre-décembre 2016, La Russie et nous.

Adrien Nonjon
Etudiant en Géopolitique amoureux des espaces orientaux européens et russes, Adrien Nonjon compte se spécialiser dans les questions diplomatiques et stratégiques en Europe de l'Est et Russie post-soviétique.

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