Le folklore ou la haine : la difficile interprétation des Black et Pagan Metal est-européens

By: Adrien Nonjon

Aujourd’hui, rares sont les genres musicaux à proposer des paysages et expériences auditives aussi variées que celles issues de la musique métal. Thrash incisif, Power à thème épique, Death à la limite du gore voire Doom ambiance nautique, le métal regorge de sous-genres qu’il est difficile de définir et classer machinalement dans de vulgaires standards imposés.
Bien que restant peu couvert médiatiquement, le Metal commence petit à petit à se démocratiser grâce à de grosses machines festivalières de type Hellfest/Download qui attirent un public beaucoup plus large que les simples aficionados de musiques extrêmes. De ce fait, on aurait tendance à dire que la scène métal actuelle a lissé son image tout au long de son histoire pour être enfin acceptée de tous.
Si l’on est bien loin des polémiques engendrées par des faits divers en Norvège au début des années 90 ( incendies d’églises, affaire Vikernes/Euronymous) et des reportages ignares issus de programmes à sensations, le Metal n’en a pas terminé avec la polémique.
Situé dans la petite ville de Simandre-sur-Suran, le Ragnard Rock Festival propose pendant 4 jours de se plonger dans l’une des scènes les plus spécialisée et fantastique : le Pagan/Folk, style musical alliant traditionalisme culturel et instrumental à l’énergie brutale (ou non…) du Metal. Vécu par de nombreux festivaliers comme la promesse d’un week-end magistral, le tout dans un cadre démentiel faisant honneur cette année à l’Ukraine qui y faisait découvrir sa culture à travers un village varègue, l’évènement frôla l’interdiction, mis en accusation par des associations comme SOS Racisme ou des groupuscules anti-fascistes.
La raison ? Parmi les 40 groupes à l’affiche, certains étaient accusés de faire l’apanage de l’extrême droite à travers leurs textes et comportements sur scène. Faute de temps, de connaissances et de soutien de la part des autorités publiques, le festival eut bien lieu. Il y eut une minorité de néo-nazis, mais rien qui put compromettre le déroulement du festival et sa reconduction l’an prochain. Néanmoins cette affaire mettant en scène principalement des groupes venant d’Europe de l’est fait réfléchir quant à l’interprétation de ce genre si unique et extrêmement populaire dans ces régions. Loin de vouloir s’imposer comme une analyse pertinente de ce genre (je vous renvoie à l’épisode de Two-Guys-one-Tv sur le NSBM et à l’épisode 4 des Contre-Contre Clichés), ce petit article se veut comme une modeste présentation faite par un fan de Folk et Pagan d’Europe de l’est qui souhaite donner un peu de lisibilité à ceux qui aimeraient s’y intéresser.

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Un univers musical riche jalonné de polémiques

Vous l’aurez compris, le Metal est un genre musical extrêmement riche qui se subdivise en plusieurs centaines de sous-genres qui varient en fonction de l’atmosphère recherchée mais aussi du pays. Forgés que cela soient dans les textes ou l’orchestration musicale autours des cultures traditionnelles, le Folk/Pagan et dans une certaine mesure le Black s’emploient à faire revivre par leurs oeuvres des thèmes souvent oubliés. Lien étroit entre l’homme et la nature, mythologie et rites pré-chrétiens, valeurs guerrières ou bien grandes périodes de l’histoire ancienne, tout est ici travaillé méticuleusement pour faire vivre à l’auditeur un voyage extraordinaire. Voilà l’originalité et la richesse du genre, car il nous permet de découvrir une multitude de cultures. En l’espace de quelques groupes, vous pouvez vous retrouver en pleine Rus’ traditionnelle ( Slavsia Rus-Arkona), à éviter les pièges de l’esprit mauvais de la forêt ( Leshak– Graï), vous entendre conter l’histoire de sorcières lettonnes (Curse of the Witch-Skyforger) ou bien de naviguer sur la glaciale Baltique (Under the glaciers of  the Baltijos- Romuvos).

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La Kolovrat, symbole païen slave détourné par l’extrême droite

Si les thèmes abordés demeurent au premier abord inoffensifs et sans pugnacité extrême, certaines formations les relièrent à l’extrême-droite. Il est vrai que le folklore a toujours été lié de manière involontaire à des mouvances peu recommandables. Au XXè siècle, alors que l’Europe se remettait péniblement de son « suicide civilisationnel » occasionné par la Première Guerre mondiale, des intellectuels tels Rudolf von Sebottendorff ou Herman Löns cherchèrent à reconstruire l’identité européenne autour du romantisme et des mythes anciens. De cette démarche ayant su se populariser à travers des écrits et essais dits « völkisch », des formations comme le NSDAP et la SS s’appuyèrent sur cette histoire (quitte à la modifier) pour justifier leurs politiques racistes et bellicistes.
Cinquante années plus tard on retrouve ce phénomène dans des formations Black et Pagan/Folk. Si la véhémence n’est que l’apanage d’une minorité se réclamant plus du National-Socialisme Black Metal, la scène connait ses polémistes. On pourrait dès lors citer le cas de Graveland (Black-Pagan polonais) dont les membres ne cachent pas leurs orientations politiques en reprenant à travers leurs textes la culture germanique. Les Russes de Holdaar s’inspirent des bataillons SS de la Seconde Guerre mondiale. Rangés depuis le milieu des années 2000, les Ukrainiens de Nokturnal Mortum avaient créé la polémique avec leur album Ne Christ et le fameux Call of Aryans spirit qui malgré un arrangement musical excellent, appelait à la haine et au meurtre des Juifs. Si le côté extrémiste est aujourd’hui derrière eux, ils prennent encore une part active dans les milieux nationalistes en soutenant lors de concerts le Bataillon Azov célèbre pour son caractère subversif.

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               Arkona, groupe de pagan russe. Pilier exemplaire du genre en Russie


Une réponse identitaire au regard d’une histoire longtemps confisquée ?

L’utilisation du folklore traditionnel par des formations se réclamant de l’extrême-droite obéit à une logique. Il ne s’agit pas ici de leur donner raison, mais bien de comprendre à travers l’histoire des régions est-européennes leur démarche.

Tour à tour dominés par un ensemble d’empires et de cultures, les peuples d’Europe de l’Est furent sans cesse victimes de déracinement et d’uniformisation culturelle. Qu’il s’agisse de l’évangélisation des Baltes par les Teutons au Moyen-Age, de l’interdiction d’enseigner le Polonais au XIXe siècle par les Russes ou encore de la déportation massive des Tatars de Crimée par Staline, ces périodes sont synonymes de ruptures violentes avec la continuité propre de l’histoire des traditions.
Confrontée à la chute de l’URSS à un monde complexe, dominé par la mondialisation et l’importance des flux, un grand nombre de jeunes furent désorientés et désabusés par les nouveaux modèles de société proposés. Genre underground se voulant contestataire par essence, le Metal devint pour certain un moyen privilégié pour exprimer ce désaccord profond avec la marche suivit par leurs pays. L’Europe de l’Est ayant souffert du communisme, il est par conséquent compréhensible de voir l’idéologie nationaliste et nazie prospérer, d’autant plus qu’il fut le symbole pour certain d’un recouvrement des libertés face à la dictature stalinienne.
D’autre part, les tensions actuelles impliquant des guerres où les questions culturelles reviennent au devant des enjeux, sont parfois interprétées comme une lutte pour la survie d’une civilisation. De la vision fantasmée de la grandeur d’un peuple et d’une culture ancienne nait l’exaltation du sentiment patriotique.

Si l’on peut parler d’un repli identitaire favorisé par ce genre musical, on peut également dire que ces genres contribuent aussi à donner une image du metal beaucoup plus forte et authentique. Comme dit en introduction, le Metal et certaine formations qui faisaient polémiques à leurs débuts sont aujourd’hui acceptée de tous et très médiatisées. Il arrive donc qu’il y ait une volonté de la part des adeptes du genre à prôner un metal épuré, revenu aux sources du genre qui sont sa morale anti-chrétienne et nihiliste.

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Graveland, groupe de Pagan polonais se revendiquant du National-Socialisme

De la nécessité d’une prise de distance

Malgré tout ceci, il serait dommage de passer à côté de ce genre si particulier. En effet il est rare aujourd’hui dans le monde de la musique de trouver encore des artistes faisant preuve de sincérité dans leurs créations. Les Black et Folk/Pagan Metal si ils peuvent être parfois vecteurs d’une idéologie, restent malgré tout d’excellents styles musicaux qui arrivent encore à procurer de l’émoi tout au long de leurs productions. Généralement le message idéologique ne se ressent qu’en dehors de l’écoute des albums et des concerts. Ils ne sont l’apanage que de leurs membres qui oscillent entre provocation pour rester « true » aux yeux de leurs fans les plus extrémistes et prise de position réelle. Il est ainsi nécessaire de faire la part des choses en distinguant l’aspect musical et l’aspect idéologique, d’autant plus qu’il est lui même issu d’un processus de déformation qui aujourd’hui ne rime à plus grand chose. Peu importe que l’on adhère ou non au message, ce qui prime avant tout dans ce genre est la passion pour le 4ème art.

Adrien Nonjon

Etudiant en Géopolitique amoureux des espaces orientaux européens et russes, Adrien Nonjon compte se spécialiser dans les questions diplomatiques et stratégiques en Europe de l’Est et Russie post-soviétique.


8 Comments

  • Coraya:

    Franchement pas d’accord. Je n’écouterai pas une musique dont la vibe est proche de l’extrême droite et des mouvements nationalistes.
    La musique est aussi politique. Peut être que tu as assez de recul pour faire la part des choses, mais diffuser des messages de haine est absolument inacceptable et impossible à justifier. Je veux bien comprendre que des pauvres mecs un peu cassos se perdent dans ce genre d’idéologies nauséabondes par misère intellectuelle / sociale, mais de là à tolérer ça dans ma sono. JAMAIS

  • Adrien Nonjon:

    Chère Coraya, libre à vous bien entendu de ne pas écouter ce genre de musique. Néanmoins la récupération idéologique dont il fait l’objet ne concerne que quelques groupes, ne représentant qu’un infime pourcentage de la scène Black/Pagan est-européenne. Je suis d’accord que cela puisse être difficile, mais comme présenté dans mon article, c’est souvent en creusant dans l’historique des membres du groupe ou en assistant à des concerts (sachant que le public est majoritairement fan et non orienté politiquement) que vous découvrez le poteau rose. Il est souvent difficile de trouver dans des textes sur Odin, l’histoire slave, la nature etc.. un message vraiment politisé. Il s’agit plus d’une fascination que d’une quelconque apologie. Pour autant je comprends votre choix. Peut être devriez vous découvrir ce genre avec les groupes non polémiques dont je parlais au début et ceux qui seront présentés la semaine prochaine à travers un report sur le Ragnard Rock Festival.

  • G:

    J’écoute du rap US et c’est pas pour autant que je fume de l’herbe ou que je me balade avec un calibre dans le pantalon, il y a un aspect mélodique a la musique, le fond est pas toujours la priorité des auditeurs je pense. Cela dit il faut malgré tout poser une limite aux propos dans les paroles, qui doivent respecter les libertés de chacun. Tout ceci doit rester de la musique et donc un divertissement.

  • ST:

    Vous pourriez au moins être cohérent dans votre article. Pourquoi mettre une photo du groupe russe Arkona (sans même le citer) après un paragraphe consacré aux Ukrainiens de Nokturnal Mortum?

    • Adrien Nonjon:

      Oui s’agit d’un oubli dans la mise en page. Merci de votre commentaire on va ça changer rapidement

      • ST:

        Je suis par ailleurs plutôt d’accord avec cet article.

        Il se peut que ma mémoire défaille mais il me semble que nous étions côte à côte pendant le concert de Grai à Simandre-sur-Suran. J’ai d’ailleurs pu rencontrer Ruzveld à l’issue du concert. Le lendemain, j’ai également pu renconter Youri et, divine surprise, Irina et Aliya. Comment ne pas tomber sous le charme de telles beautés?!
        🙂

  • ST:

    Concernant Graveland, il faut noter que Rob Darken s’explique sur le site du groupe dans un article posté le 7 octobre 2016.
    http://www.graveland.org/
    L’article est intitulé :
    GRAVELAND IS NOT NSBM!

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