Vera Caslavska, l’autre révolte silencieuse de Mexico 1968

By: Tristan Trasca

1968. La médaille d’or de Bob Beamon en saut en longueur, celle de Dick Fosbury en saut en hauteur, les poings levés de Tommie Smith et John Carlos sans oublier la médaille d’or de Colette Besson sur 400 mètres. Les Jeux de Mexico furent tout cela mais un nom ne doit être omis quand on évoque cette olympiade, celui de Vera Caslavska ; pour ses performances et sa révolte, pour ce que son destin raconte de l’histoire de la Tchécoslovaquie et de la gymastique.

Née en 1942, Caslavska se destine dans un premier temps à la danse puis au patinage artistique. Sa grâce et son sens du rythme en font une des meilleures patineuses de son âge mais une blessure au visage causée par une chute la pousse à raccrocher les patins. Vera se destine alors à la gymnastique. Le début d’une histoire d’amour entre un sport qu’elle a transcendé au niveau d’un art et d’une jeune femme prodigieuse de technique et de virtuosité.

La rivalité avec la Reine Rouge Latynina

A 15 ans, Caslavska croise le chemin d’Eva Bosakova, gymnaste également et de dix ans son aînée. La championne prend la jeune Caslavska sous son aile. Les deux formeront le socle d’une équipe féminine de gymnastique qui fera les beaux jours de la Tchécoslovaquie sur la scène mondiale.

Quand Caslavska prend part à ses premiers Jeux Olympiques en 1960 à Rome, la gymnastique féminine est dominée par la Reine Rouge Larissa Latynina – 12 médailles dont 7 d’or en 1956 et 1960. Pour Vera, l’objectif est clair, celui de faire tomber l’athlète soviétique comme elle l’expliqua à la BBC dans un reportage sur les grands gymnastes des Jeux Olympiques : « J’avais une photo de Larissa Latynina dans mon cahier d’entraînement. Je ne pourrais jamais l’oublier. Et je me disais en la regardant : « Un jour, je te battrai. » »

25 OCT 1968: VERA CASLAVSKA OF CZECHOSLOVAKIA IN ACTION DURING THE SIDE HORSE VAULT COMPETITION AT THE 1968 SUMMER OLYMPICS HELD IN MEXICO CITY. CASLAVSKA WON THE VAULT EVENT WITH A SCORE OF 19.775 POINTS.

19.775 au cheval d’arçons

Caslavska, du haut de ses 22 ans, arrive en tant qu’outsider aux Jeux de Tokyo en 1964. Larissa Latynina se souvient : « Elle était à l’image de tous ces jeunes athlètes, toujours un peu en avance sur ceux qui défendent leur titre. » En effet, la Tchécoslovaque amène quelque chose de nouveau à la gymnastique féminine offrant aux exercices, notamment au sol, une dimension artistique ; Caslavska faisant preuve de virtuosité et sachant transmettre des émotions à travers ses routines au sol.

Les Jeux de 1964 marquent ainsi un changement de génération. Si Latynina remporte encore 6 médailles dont 2 d’or (la Soviétique est longtemps restée l’athlète ayant remporté le plus de médailles aux Jeux, seulement dépassée par Michael Phelps), Caslavska remporte 3 médailles d’or dont celle du concours général. La légende sportive prend son envol.

Prise de position pendant le Printemps de Prague

En 1948, un coup d’état voit les communistes prendre le pouvoir en Tchécoslovaquie avant que la république socialiste de Tchécoslovaquie ne soit déclarée en 1960. C’est donc dans cet environnement où l’ombre du grand frère soviétique est prégnante que Caslavska se construit en tant qu’athlète et femme.

En 1968, sous l’impulsion du nouveau premier secrétaire du parti communiste Alexandre Dubcek, la société tchécoslovaque tend vers plus de libertés pour les citoyens tchécoslovaques avec un « socialisme à visage humain ». Ce nouvel élan est populaire et la jeunesse notamment montre sa volonté d’en finir avec l’ancien régime politique du parti communiste.

Vera Caslavska soutient cette évolution tout comme elle signe le manifeste des Deux Milles Mots en juin de la même année. Ce manifeste contient ces phrases lourdes de sens : « Ce printemps, il nous est revenu, comme après la guerre, une grande opportunité. Nous avons de nouveau la possibilité de reprendre en main notre destin commun, portant le nom provisoire de socialisme, et de lui donner une forme qui corresponde mieux à la réputation et au jugement plutôt positif que nous avions autrefois de nous-mêmes. »

Mais ces aspirations libertaires des Tchécoslovaques ne sont pas du goût de l’URSS qui veut garder le contrôle sur le bloc de l’Est. Dans la nuit du 20 au 21 août, les troupes soviétiques entrent dans Prague comme le chante Jean Ferrat dans la chanson Camarades. Pour Vera Caslavska, la surprise est totale : « Les tanks sont arrivés, ce fut un choc. Personne ne pouvait y croire. »

Sa prise de position en fait une ennemie et Vera doit s’isoler dans une région forestière pendant de nombreuses semaines. Là-bas, elle continue sa préparation pour les Jeux de Mexico qui ont lieu à l’octobre 1968 : « Un arbre qui était tombé est devenu ma poutre. Je m’entraînais à la course pour le saut à cheval sur un chemin forestier. J’ai fait de la forêt mon centre d’entraînement, me préparant aux Jeux sans aucun équipement. » Le doute subsiste quant à sa participation aux olympiades mexicaines mais Vera voyage finalement vers le continent américain, à la dernière minute.

Un geste de protestation simple mais fort

Au Mexique, Vera est bien décidée à confirmer ses belles performances de Tokyo. Elle doit notamment faire face à une forte délégation soviétique avec Larissa Petrik, Natalia Kuchinskaya et Zinaida Voronina. Mais dès la cérémonie d’ouverture, le public mexicain prend fait et cause pour la Tchécoslovaquie.

Vera Caslavska joue là-dessus avec une grande intelligence. Son programme au sol comprend des airs d’El Jarabe Tapatio, chanson traditionnelle mexicaine. Mais la gymnaste ne s’arrête pas là comme elle l’explique : « J’avais regardé les danseurs mexicains et leurs mouvements. J’avais réalisé que je devais secouer mes épaules et flirter avec les spectateurs, comme eux le font. »

Les Jeux se déroulent parfaitement pour Vera qui remporte 4 médailles d’or et deux d’argent. Seulement la médaille d’or au sol doit être partagée avec la Soviétique Larissa Petrik, une décision qui surprend à l’époque tant Caslavska a paru supérieure. Mais la pression soviétique sur les juges aurait réalisé des miracles.

Toujours est-il que les deux athlètes se retrouvent sur la première marche du podium pour recevoir leurs médailles d’or. Alors que les hymnes retentissent, Vera esquisse un geste qui ne passe pas inaperçu et changera sa vie : « Quand l’hymne soviétique a commencé à jouer, je me suis tourné à l’opposé du drapeau de l’URSS et j’ai baissé ma tête. Ce n’était pas prévu, c’est venu du fond de moi, de mon âme, de mon cœur. »

caslavska 4

Classieuse

L’épopée mexicaine de la gymnaste se termine par un mariage très populaire avec le coureur de semi-fond tchécoslovaque Josef Odlozil. La cérémonie se déroule le lendemain de cette révolte silencieuse en plein Mexico en présence de nombreux athlètes. Vera Caslavska quitte le Mexique comme la reine de ces Jeux, ayant été l’athlète la plus populaire de la compétition mais le retour en Europe est bien amer.

Zatopek et Caslavska, de héros à parias

L’invasion soviétique de Prague aura coûté son poste à Alexandre Dubcek. Le régime redevient très liberticide et la répression politique est à son apogée. L’immolation de Jan Palach en janvier 1969 est le symbole de cette période où le peuple tchécoslovaque met son mouchoir sur ses aspirations à plus de libertés.

Pour Caslavska, les années post-Mexico sont douloureuses : « J’ai été punie par les autorités, je n’ai pu trouver de travail. Je suis restée sans travail pendant 5 ans. Ils m’ont empêché de voyager à l’étranger. Leur objectif était que je sois oubliée. »

Le grand Emil Zatopek est aussi victime de cette politique. Soutien public d’Alexandre Dubcek, Zatopek avait aussi critiqué publiquement l’invasion soviétique. Le triple champion olympique d’Helsinki est alors contraint à un travail manuel dans une mine d’uranium avant de travailler en tant qu’éboueur à la ville de Prague.

Retour en grâce et drame personnel

En 1979, le Mexique offre une porte de sortie à Caslavska en tant qu’entraîneur de l’équipe nationale de gymnastique. A la chute du communisme en Tchécoslovaquie en 1989, Vera Caslavska retrouve la lumière et devient conseillère du président Vaclav Havel avant de prendre la présidence du comité olympique tchèque.

Tout cela est malheureusement mis en péril par un deuil familial terrible quand Martin, son fils, tue accidentellement son ex-mari Josef Odlozil en 1992. Vera Caslavska retourne alors à  l’obscurité d’une vie solitaire, loin de la société.

Milan Kundera, autre grand critique de la Tchécoslovaquie post-1968, écrivit dans Risibles Amours : « Selon la manière dont on le présente, le passé de n’importe lequel d’entre nous peut aussi bien devenir la biographie d’un chef d’Etat bien aimé que la biographie d’un criminel. » La vie de Vera Caslavska aura été présentée d’innombrables manières au long de ces cinquante dernières années avec des points de vue diamétralement opposés mais heureusement comme le disait la devise de feu la Tchécoslovaquie :« Veritas vincit ».

Tristan Trasca
Jamais aussi à l'aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.
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