La fracture ou le renforcement : l’Europe de l’Est face au Brexit

By: Adrien Nonjon

Après une campagne haute en couleurs faite de surenchères et autres promesses détournant l’électeur britannique de l’essence même du débat, le Royaume-Uni s’est prononcé le 23 juin 2016 en faveur d’une sortie de l’Union européenne et ce après 40 ans d’aventure commune.

Bousculé par le choc de cette décision de première importance ayant débouché sur une chute de la Livre, une fracture idéologique entre le monde rural et citadin ainsi qu’un risque d’indépendance écossaise, le Royaume-Uni fait face à des enjeux inédits dont la résolution est plus qu’incertaine. Bien que le Brexit soit avant tout une affaire britannique, l’Europe est au même titre que sa voisine d’outre-Manche plongée dans la tourmente. Forte de 27 membres dont 10 issus de l’Est, l’Union Européenne porte à présent son regard vers ces derniers où la montée des populismes et des initiatives politiques individuelles ouvrent potentiellement la voie à d’autres sorties. Que symbolise donc le Brexit en Europe de l’Est et qu’induit-il concernant leur devenir au sein de l’UE ?

Un débat vif entre les expatriés

Si l’opposition au Brexit fut unanime au sein des pays de l’Est -eurosceptiques compris comme la Hongrie de Orban- le referendum britannique conduisit à une série de désaccords profonds mettant en scène les principales communautés d’expatriés est-européens. Remportant la palme du sujet le plus controversé au sein de celles-ci, l’immigration démontra qu’il existait deux perceptions du Brexit chez les expatriés.

En effet, nombreux furent les messages sur les réseaux sociaux à faire émerger un sentiment de crainte vis à vis de l’affluence des immigrés en provenance du Moyen-Orient mais surtout de Roumanie et Bulgarie dont la présence est vécue par certain comme « parasitaire » ou « contre productive pour l’emploi ». Si la communauté polonaise (parmi l’une des plus grandes au Royaume-Uni avec 850 000 personnes) a choisi de rester majoritairement en retrait de cette question compte tenu de son histoire migratoire et des persécutions dont elle fait actuellement objet, le soutien au Brexit comme mesure anti-migratoire se retrouve ailleurs, notamment chez les Lituaniens installés en Grande-Bretagne. Ainsi dans un article paru le 22 mai dernier, le journal lituanien 15mn rapporte qu’un grand nombre de Lituaniens soutinrent la sortie du royaume, sous prétexte que les capacités d’accueil étaient plus que critiques et qu’il fallait « nettoyer » le pays. Fort de ce constat des plus amers, la conclusion de l’article n’est pas sans rappeler que les Lituaniens étaient dans la même situation il y a 20 ans et qu’il était absurde qu’un immigré n’en accueille pas un autre.
Autre exemple de cette divergence au sein des communautés est-européennes, un programme fut institué au lendemain du résultat par certains ressortissants roumains pour parrainer et aider les déçus du vote à rester dans l’UE en les accueillant en Roumanie. Troll destiné au peuple qui les stigmatisait ou véritable élan de solidarité européen, il ressort de cette initiative que le Brexit eut un impact réel sur les rapports entre britanniques d’adoption et de « pure souche ».

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Une refonte au profit de l’Est (carte issue du Nouvel Obs)

Une reconfiguration de l’Europe au profit des périphéries orientales ?

Comment vivre à l’heure du marché commun, de la libre circulation et des subventions sans le géant britannique ? Etroitement liés dans différents secteurs, certains pays n’hésitent pas à tirer la sonnette d’alarme quant à l’impact réel d’une telle décision. Partenaire financier du Royaume-Uni, la Slovénie estime que la sortie de l’UE provoquera un vent de panique sur ses marchés entrainant une baisse de sa croissance tandis que l’agence Standards and Poor’s annonce que les conséquences pour les Pays Baltes seront dramatiques. La Lettonie dirait alors adieu à plus de 385,5 millions d’euros d’investissements britanniques, tandis que la Lituanie verrait les entraves à l’exportation vers son cinquième partenaire économique s’accroitre. 

Pour autant, l’Europe de l’Est doit-elle s’inquiéter du retrait britannique ? La perte d’une telle puissance au sein de l’Union européenne est grande mais pas fatale. Une relance de l’Europe est donc envisageable à travers ses marges orientales. Si certaines puissances voient dans la sortie britannique un moyen de rejoindre la grande famille de l’Europe comme la Serbie ou la Croatie dont les processus d’adhésion ont été relancé, d’autres se voient comme acteurs d’une refonte de l’Union.
Forte d’une économie en pleine croissance ayant été épargnée par la crise des années 2000, et d’un poids politique dans les institutions européennes grâce à la présidence Tusk, la Pologne se rêve aujourd’hui en pivot majeur de l’Europe aux côtés de l’Allemagne et ce malgré les déclarations europhobes du parti au pouvoir Droit et Justice. L’idée d’une reconfiguration au profit de l’Europe de l’Est apparait comme séduisante pour les plus europhiles, mais son aboutissement reste encore incertain. Quand on voit que le résultat du référendum néerlandais concernant l’association avec l’Ukraine a donné le « non » gagnant, et que le coup de poker du Premier ministre David Cameron donna l’opportunité à d’autres Etats comme le groupe Visegrad (Hongrie, Pologne, République Tchèque et Slovénie) pour renégocier certains principes de la politique européenne, il est difficile d’imaginer un renforcement plutôt qu’un délitement.

Une aubaine pour un retour russe en Europe ?

La sortie de l’Union Européenne ne signifiant pas un adieu définitif aux affaires du Vieux continent, elle  influencera néanmoins le jeu des puissances dans la région, principalement en faveur de la Russie.
Bien que partisane des sanctions et de la lutte contre la résurgence russe dans son étranger proche, la Grande-Bretagne en quittant l’UE risque de priver certains Etats en faveur des sanctions d’un soutien de choix dans la continuation de cette politique. Paralysées dans une certaine mesure par le poids de ces sanctions qui pèsent sur leurs économies, des puissances comme l’Allemagne ou la France se montreraient prêtes à mettre fin aux sanctions une fois le contre-poids britannique écarté.
En quittant l’Europe, le Royaume-Uni a pu laisser penser qu’il se désintéressait de la sécurité européenne à laquelle il contribue. En choisissant Varsovie comme lieu de rencontre pour son sommet, l’OTAN a toutefois montré que malgré le contexte, il était de son devoir de faire face à potentielle menace russe. putin

Si le Brexit est considéré par le Kremlin comme un « évènement local » n’ayant aucun impact sur sa politique étrangère, il laisse néanmoins entrevoir un certain nombre d’alternatives permettant à la Russie de reprendre pied en Europe, là où elle avait échoué en Ukraine ou dans les Balkans.
Difficilement lisible de par sa subtilité et son opacité, il est probable que le Brexit et l’émiettement potentiel de l’Europe par la montée des populismes et des euroscepticismes profitent à la Russie.
En se rapprochant des pays contestant la politique européenne, le Kremlin espère renforcer ses points d’ancrage en Europe et ainsi étendre savamment son influence au gré de ses besoins.
De plus, l’échec du projet européen donnerait davantage de légitimité au projet eurasiatique de Vladimir Poutine dans la mesure où il est présenté comme un marché commun sans intégration politique réelle. Interrogé par le quotidien en ligne Vzgliad, le politologue Kirill Koktych semble pour autant démontrer que quelques soient les issues finales, la Russie en sortira renforcée :

«  La Russie peut tirer son épingle du jeu dans les deux cas de figure : en cas de maintien de la Grande-Bretagne, elle entretiendra des relations avec l’UE et avec les Etats nationaux. Si l’UE commence à s’effriter, elle aura des relations avec les Etats nationaux »

Adrien Nonjon

Etudiant en Géopolitique amoureux des espaces orientaux européens et russes, Adrien Nonjon compte se spécialiser dans les questions diplomatiques et stratégiques en Europe de l’Est et Russie post-soviétique.


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