A. Benchaâbane, parfumeur

Hortus deliciarum à Timisoara

By: Anouk Lederle

« Un jardin, c’est comme un parfum ! » Interview d’Abderrazzak Benchaâbane à l’occasion de son introduction « Hortus deliciarum » proposée le 14 juillet dernier par la Fondation Triade et la maison d’art Wolfsberg–Gărâna à Timisoara, Roumanie.

Dans les jardins de la Fondation Triade, Timisoara

A. Benchaâbane, parfumeur

Cher Abderrazzak Benchaâbane, vous êtes professeur, parfumeur, photographe, créateur de musée. Avant de vous demander ce qui vous amène à Timisoara, je voulais que vous nous parliez un peu de vous, de votre parcours. Vous êtes docteur en écologie végétale et ethnobotaniste. Pourriez-vous nous en dire plus ?

L’ethnobotanique est une science qui s’intéresse à l’usage traditionnel des plantes par une population donnée. Sa mission, c’est en quelque sorte de trouver les relations entre les groupes humains et les plantes. À travers les usages alimentaires, la médecine traditionnelle, l’aromathérapie, l’artisanat. L’homme archaïque, le chasseur cueilleur, a toujours cherché à satisfaire ses besoins alimentaires, à se soigner et à exploiter les ressources autour de lui.

J’ai toujours considéré la nature comme une bibliothèque olfactive. Juste en fermant les yeux autour de moi, sans pouvoir dire de quelle espèce. L’homme possède une mémoire olfactive qui dépasse des milliers de senteurs ! L’homme a un nez mais c’est un organe qu’il néglige. Il pense que c’est une capacité qui s’est développée chez les chiens. L’homme utilise les autres sens liés à la partie cognitive. L’éducation fait qu’on n’utilise plus son nez. Un ragout de légumes se déguste avec les papilles mais pas seulement ! Pour bien faire, il faudrait d’abord le humer, le sentir ! Par acculturation je ne le fais plus, c’est dommage. Le nez n’est plus un objet de désir ! Qu’il soit gros ou petit, l’homme n’est plus content de son propre nez !

Qu’est-ce qu’être un nez ? Qu’est-ce qui vous a conduit à créer des parfums ?

Un pur hasard. Pendant dix ans, j’ai été chargé du réaménagement du jardin Majorelle qui appartenait à Yves Saint Laurent. Il y avait un petit espace où rien ne poussait. Aussi Yves Saint Laurent m’a demandé de créer une boutique pour faire vivre ce jardin pour développer les activités, les produits de ce jardin. Et c’est ainsi qu’il m’a dit :  « On va faire un parfum ! » Du jardinier au parfumeur, j’ai franchi le pas très facilement.

Mon 1er parfum qui a ouvert la gamme des parfums du soleil a pris naissance dans les souvenirs de mon enfance. Quand j’étais jeune, la tradition à la maison voulait qu’on distille de l’eau de rose et de fleur d’oranger. Chaque famille avait son alambic qui passait d’une maison à l’autre.

C’est un hymne à la femme, la gardienne de l’art de vivre, de la famille, de la cuisine. Comment faire un parfum très vite ? L’idée m’est venue de transformer un dessert que toutes les mamans (qui n’avaient pas beaucoup d’argent) pouvaient réaliser en 5 mn : l’orange à la cannelle ! Puis, j’ai composé avec d’autres agrumes : le cédrat, le mandarinier et une dominante d’orange. J’ai créé un parfum épicé ! Un parfum qui fait écho aux Jardins des Hespérides qu’on situe au large du Maroc à base de pommes d’or.

Cette aventure a duré deux ans et demi, trois ans. J’ai voyagé, beaucoup travaillé dans les livres. J’ai rencontré la directrice du musée des parfums de Grasse. Je suis entré dans le parfum avec ma sensibilité d’oriental, mon héritage familial. Les souvenirs de ma mère guérisseuse, dépositaire de savoir-faire dans les crèmes, les onguents et le henné.

Est-ce que les parfums soignent ?

Si on veut revenir aux origines. Le parfum est un produit sacré. Parfum, c’est « Per fumum », à travers la fumée. C’est l’offrande pour les dieux. Le parfum existait à l’état solide. Sous forme d’encens, de fumigations qui accompagnaient les prières.

Très vite, chez les Égyptiens, les Sumériens, le parfum est utilisé d’abord comme offrande puis comme produit médicinal ! Certaines plantes avaient des propriétés bénéfiques pour la santé. Je pense au bien-être, aux bains, aux huiles parfumées, à la détente du corps.

La rose est utilisée pour la détente, pour les maux du quotidien, contre les douleurs menstruelles. Quelques gouttes derrière, près des tempes, la rose arrive au cerveau, et agit comme un anti-inflammatoire. À l’opposé, pour se réveiller, être dynamique, il y a le néroli qui a un effet tonique, stimulant. C’est l’essence d’orange amère introduite en France par Catherine de Médicis.

Est-ce qu’il y a des parfums faits pour certaines personnes ? Des préférences de senteur ?

Je dirais que c’est surtout un effet de la culture. En Orient, les parfums sont plus capiteux, en Occident ils sont plus légers, discrets comme la violette. Pour moi, c’est comme un positionnement par rapport à ses propres tensions, ses extrêmes. Une question de positionnement. Comme les voyageurs qui passent d’un lieu à l’autre et cueillent les parfums au grès de leur pérégrinations.

Je vais vous raconter une anecdote. Est-ce qu’un parfum est fait pour une femme ou pour un homme ? C’est une question de marketing et de flacon. Un jour, un homme entre et il choisit un parfum fait pour femme ! Le flacon est élancé et rouge ! Le parfum lui plait, c’est tout ! Les parfums sont asexués.

Vous êtes également un ambassadeur culturel de la ville dont vous êtes originaire Marrakech ?

A mon âge, que faire pour promouvoir Marrakech et attirer le plus de visiteurs ? J’ai pensé à créer des lieux de médiation que j’ai ouvert au public autour de trois dimensions qui me tiennent à cœur.

Le jardin, avec des essences différentes qui traduisent la diversité botanique et pas seulement !

Le musée de l’art de vivre, un travail de mémoire qui collectionne les différents aspects d’autrefois : les costumes, la broderie et les parfums.

Le musée d’art contemporain qui témoigne du Maroc d’aujourd’hui, qui s’inscrit dans une mouvance globale avec des spécificités locales. L’art contemporain comme une lecture globale qui utilise une écriture locale.

Pourquoi avoir choisi de venir à Timisoara ? Qui vous y a conduit ?

Conférence à la Fondation Triade

Conférence à la Fondation Triade

Le fruit du hasard. Un des mes amis qui a une galerie d’art a organisé une résidence d’artistes qui a pris naissance ici. Il a fait des acquisitions de tableaux. Sa fille suit des études de pharmacie à Timisoara. Une résidence est née au Maroc. Beaucoup de Roumains étaient invités parmi lesquels Elisabeth Ochsenfeld. Artiste, peintre, à la tête d’une maison d’artiste, elle organise depuis plusieurs années des résidences dans sa maison à Gărâna. À son tour, Elisabeth m’a proposé de venir en Roumanie.

J’ai eu un professeur de mathématiques roumain qui m’a beaucoup marqué. J’avais très envie de venir découvrir l’Europe de l’Est. J’ai toujours été fasciné par leurs affiches, par leur musique, derrière le rideau de fer. Je ne découvre que maintenant qu’on me cachait quelque chose de très fort. D’humain, de culturel qu’il fallait absolument aller voir !

Je n’ai pas hésité, je suis venu, je suis ravi. Au cœur des Balkans, j’ai découvert une ville qui a été influencée par l’Europe occidentale, l’Empire austro-hongrois, une ville qui a capitalisé sur ses acquis historiques, sur la présence allemande, les Tziganes. J’ai découvert une harmonie, pas de confrontation. Différentes strates qui constituent un vrai substrat auquel s’ajoute une litière que le vent amène. Tout cela fait un bon humus. Un arbre pour vivre et se développer a besoin d’un substrat riche et d’un humus vivant c’est ce mélange qui donne le ton à la ville de Timisoara aujourd’hui.

Même si ce pays n’a pas beaucoup d’odeurs. Je dirai de mon cours séjour en Roumanie que dans les Carpates, j’ai été sensible à la présence des résineux, du bois en décomposition auquel le chèvrefeuille ajoute une présence discrète et sucrée.

« Créer un parfum, c’est raconter avec poésie une histoire où chaque fragrance ravive des souvenirs. Un parfum est un concentré d’émotion, de rêves, d’amour et de partage. »

Interview proposée par Anouk Lederlé

Fundatie Triade

Présentation « Un jardin, c’est comme un parfum »

Anouk Lederle

De retour en France après un séjour de trois ans dans les Balkans, Anouk reste à l’écoute de ce qui se passe dans la région et depuis Paris. Titulaire d’un Master de Management et politiques culturelles passé à l’Université des arts de Belgrade, elle participe aujourd’hui à différents projets en tant que manager culturel.


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