Le water-polo, une chasse-gardée balkanique

By: Tristan Trasca

Pour les Jeux Olympiques de Rio, nous pouvons annoncer sans prendre trop de risques que le water-polo devrait être l’un des sports où les nations Hajde brilleront. Avec 5 représentants (Croatie, Grèce, Hongrie, Monténégro et Serbie) sur les douze nations qualifiées dans le tableau masculin, la probabilité de médaille est très élevée. Pas vraiment une surprise quand on sait que la Serbie a gagné les trois dernières ligues mondiales, que la Croatie a remporté l’or aux JO en 2012 et que le club croate de Dubrovnik a remporté l’Euroligue cette année. Plongée dans une passion balkanique qui s’apparente quasiment à une chasse gardée au niveau mondial.

La Yougoslavie, une grande nation du water-polo mondial

L’histoire d’amour entre le water-polo et les pays d’ex-Yougoslavie n’est pas récente. Elle remonte en effet au début du siècle dernier. Uros Popovic, grand amateur de sports et en particulier de water-polo, explique ainsi que « ce sport est arrivé en Yougoslavie par l’intermédiaire d’étudiants venant de Budapest. Le premier club de water-polo a été créé à Sombor, dans la région de Voïvodine proche de la Hongrie puis certains ont amené ce jeu sur la côte croate, du côté de Split. Peu à peu, le water-polo est devenu populaire, tout particulièrement en Croatie, dont les clubs régnèrent sur le championnat yougoslave pendant de longues années. »

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A l’époque où la Yougoslavie existait encore, ce grand pays était ainsi un des maitres de la discipline au niveau mondial avec notamment la décennie des années 1980 où cette équipe était quasiment imbattable. Le palmarès de ces années-là ? Argent aux Jeux Olympiques de 1980, argent à la Coupe du Monde 1981, or aux Jeux de 1984, or aux Mondiaux de 1986, or aux JO de 1988 puis or aux Mondiaux de 1989. Impressionnant, non ? Quand on lui demande de citer un nom de cette grande histoire, Uros cite sans hésiter « Vlaho Orlic, le père du water-polo yougoslave moderne. Il a quasiment bâti le club du Partizan Belgrade à lui tout seul. Il est arrivé en tant qu’entraîneur-joueur alors que l’équipe était en deuxième division et il en a fait une superpuissance européenne. » Le Partizan remporta ainsi six ligues des champions sous sa coupe dans les années 1960 et 1970.

La défense, la base de tout succès

Après la chute de la Yougoslavie, les pays issus de cet éclatement ont repris le flambeau et ont su perpétuer cet héritage. Pour Maxime, responsable du site France-Waterpolo, «  les équipes d’ex-Yougoslavie restent ce qui se fait de mieux dans le water-polo. D’ailleurs, la Serbie et le Monténégro se sont affrontés lors de la dernière finale des championnats d’Europe. »

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Vlaho Orlic guide ses joueurs

Alors qu’est-ce qui fait la spécificité du water-polo d’ex-Yougoslavie ? Uros et Maxime ont des avis complémentaires. Pour Uros, « depuis Vlaho Orlic, la caractéristique principale du water-polo yougoslave est une défense dure. La défense dure est la base de tout, et si vous voyez la Serbie, la Croatie ou le Monténégro, vous verrez qu’ils se concentrent avant tout sur le fait de stopper l’équipe adverse. » Maxime abonde dans ce sens, « comme tous les pays de l’est, elles ont un style de jeu basé sur le physique. Les joueurs sont très puissants. En plus de cela, les entraîneurs font travailler la technique dès le plus jeune âge. Ce qui fait leur force, c’est justement leur niveau. Le water-polo est un sport national là-bas. Ainsi, les médias s’intéressent énormément à ce sport et communiquent beaucoup dessus. À partir du moment où le sport est médiatisé, beaucoup plus de gens pratiquent, et cherchent à s’investir. »

Le grand sport balkanique ?

Au vu des nombreux succès en clubs ou en sélections, il serait facile de dire que le water-polo est le sport numéro 1 dans les Balkans. Uros tempère cependant ce jugement : « Le water-polo n’est pas aussi populaire que le football ou le basketball. Le foot reste le sport le plus populaire et le plus apprécié. Le water-polo n’attirera que très rarement plus que quelques centaines de spectateurs. Cependant, les grands matchs des équipes nationales sont très regardés. »

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L’équipe de Serbie, grande favorite aux JO de Rio

Malgré tout, Uros reconnaît que le water-polo jouit d’un respect certain dans les Balkans : « Le waterpolo est considéré en Serbie comme un sport à succès. La Serbie a eu beaucoup de succès en basket mais ces jours semblent lointains – du moins la Serbie ne domine plus aujourd’hui. Le football… disons qu’on ne voit pas la Serbie à l’Euro. L’équipe nationale et les clubs de football sont en quelque sorte devenus des blagues pour les gens ici. Le water-polo est lui considéré comme un modèle, duquel les autres sports devraient s’inspirer. »

La Ligue Adriatique, le grand championnat européen de waterpolo ?

Au-delà des performances des sélections, l’ex-Yougoslavie jouit aujourd’hui d’un championnat de water-polo renommé mondialement. La Ligue Adriatique permet ainsi aux clubs serbes, croates, monténégrins et slovènes de se rencontrer. Une compétition d’une densité incroyable. L’international français Romain Blary rappelait ainsi en février dernier avant une confrontation avec la Serbie qu’« il y a une densité hallucinante de très bons joueurs dans ces pays. Ils ont des automatismes incroyables. La plupart des Serbes ont été formés au Partizan et se connaissent depuis quinze ans. »

Participer à la Ligue Adriatique est donc aujourd’hui un rêve même pour les internationaux français, une situation qui ferait rire dans le contexte du football par exemple. Pour Maxime, le niveau de ce championnat balkanique s’explique avant tout par le fait que « les meilleurs joueurs du monde viennent de cette région. Bien entendu ensuite, ils se renforcent avec quelques grands joueurs étrangers. Mais l’écart financier n’est pas énorme entre ces pays et la France. Même s’il y a des plus gros contrats là-bas, il n’y a pas forcément beaucoup plus d’argent investi dans le water-polo. »

Un avis qu’Uros partage, « la Ligue Adriatique est financée, de ce que je sais, par les sponsors et en premier lieu la compagnie d’assurance Triglav. Cependant, les clubs doivent aussi gérer leurs finances, ce qui rend la chose très difficile pour les petits clubs qui peinent à survivre. Il est difficile d’estimer la popularité de ce championnat, le sport dans les Balkans attire peu de spectateurs si ce n’est pour les grands matchs. Les gens s’intéressent à cette ligue mais des choses pourraient être faites pour augmenter cette popularité, comme jouer des matchs l’été dans des piscines extérieures ou mieux marketer ce championnat. Les résultats des équipes d’ex-Yougoslavie, que ce soit au niveau des clubs ou des sélections, pourraient vous faire penser que ce championnat est très bien organisé. Mais ce n’est pas le cas, malheureusement. »

Si forts en waterpolo mais si quelconque en natation

Après avoir compris l’essence du waterpolo à la yougoslave et la situation actuelle, reste une question à poser : pourquoi ces pays collectionnent les médailles en water-polo mais ne gagnent quasiment rien en natation ? Pour ce sport basé sur un savant dosage entre natation, combats subaquatiques et jeux de ballon, faut-il voir dans les performances collectives un souvenir de l’esprit communiste yougoslave du bratstvo i jedinstvo (Fraternité et Unité) ? Pour Uros, il y a un peu de cela mais aussi une explication beaucoup plus concrète : « Il est certain que les sports collectifs en général ont toujours été très populaires en Yougoslavie. Il faudrait lire les études sociologiques pour tirer des conclusions certaines. A mon avis, les idées collectives du communisme ont certainement une incidence dans ces meilleurs résultats au water-polo qu’en natation. Et puis, étant d’Herceg Novi au Monténégro, je peux vous dire que les enfants là-bas entrevoient avant tout la natation comme la première marche vers le waterpolo. Vous pourriez quasiment utiliser la blague du batteur dans les groupes de rock comme parallèle: ‘ils ne sont pas assez talentueux donc ils sont batteurs’. Les enfants qui ne sont pas assez talentueux pour le water-polo continuent dans la natation, et malheureusement ne vont pas très loin… »

Pour les JO à venir, la France sera dans le groupe du Monténégro et de la Croatie avant peut-être de rencontrer la Serbie dans une rencontre de prestige. Et il faudra alors aux Bleus courage, technique et état d’esprit pour battre la meilleure équipe de la planète water-polo.

Tristan Trasca

Jamais aussi à l’aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.


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