Dacia 1300, les souvenirs d’une génération roumaine

By: Tristan Trasca

La science des souvenirs. Il suffit parfois d’une vision, d’une sensation, d’une odeur pour que reviennent en tête des instants que l’on avait oubliés. Que l’on pensait enfouis à jamais. Souvenirs d’endroits, de personnes, de moments et parfois d’objets. Alors l’adulte, surtout en vieillissant, commence à vraiment comprendre ce qui a réellement marqué son enfance et sa jeunesse à mesure que les souvenirs exercent leurs tamis sur les événements. Et on peut parfois être surpris par ce qui eut au final de l’importance. En discutant avec des Roumains ayant grandis dans les années 1970 et 1980, ils vous raconteront sans doute des souvenirs liés à une automobile, qui peut aujourd’hui paraître un peu simpliste et désuète. Une voiture qui a marqué son époque et des générations: la Dacia 1300.

Ceaucescu veut produire une voiture roumaine

dacia de gaulle

De Gaulle et Ceaucescu à Bucarest

L’histoire débute dans les années 1960. Fraîchement arrivé au pouvoir, Nicolae Ceaucescu lance ses grands projets. Parmi ceux-ci, existe la volonté de produire une voiture pour tous les Roumains. Le Communiste lance les travaux d’une usine à Pitesti (à une centaine de kilomètres de Bucarest). Mais les pontes du parti se rendent vite compte qu’il sera compliqué de partir de zéro pour créer une voiture. La Roumanie lance donc un appel d’offres auquel répondent Renault, FIAT, Peugeot et Alfa Romeo. Le but ? Trouver la voiture étrangère qui servira de modèle pour cette nouvelle voiture roumaine.

C’est finalement la Renault 10 qui est choisie. La légende veut que la visite du Général de Gaulle en 1966 ait fait pencher la balance en faveur de la marque française. Toujours est-il que le contrat est signé, l’usine Dacia de Pitesti peut donc se mettre en branle à partir de 1967. L’histoire de la marque automobile roumaine débute alors. Mais pourquoi ce nom Dacia au fait ? Là encore, Ceaucescu ne fait pas les choses à moitié et décide d’offrir un nom fort à cette marque nouvelle: les Dacs furent ainsi les habitants de la Dacie à l’antiquité, l’équivalent roumain des Gaulois en quelque sorte.

Pour Cornel Balan, propriétaire d’une Dacia 1300 et animateur du groupe Facebook Dacia 1300, « l’usine Dacia et les automobiles produites ont été très importantes pour le système communiste. Dacia assurait de nombreux emplois à l’époque, ce qui était bien entendu une des priorités du parti communiste. »

La Dacia 1300, le modèle emblématique de la marque

Après avoir produit la Dacia 1100, la marque roumaine lance la production de la Dacia 1300 en 1969. Pendant 35 ans, deux millions d’exemplaires de ce modèle seront produits en Roumanie. Cornel assure que « le modèle emblématique fut et restera la Dacia 1300, une voiture qui a écrit l’histoire en Roumanie à l’époque communiste et par la suite. Le parc automobile roumain fut composé en proportion écrasante de Dacia 1300. »

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La Dacia 1300 de Cornel

Alors pourquoi cette voiture a si bien fonctionné ? A écouter Cornel, cela fut tout d’abord dû à son excellente conception: « La Dacia 1300 était à peu près la seule voiture que les Roumains pouvaient s’offrir à cette époque, une voiture à la conception simple, faite pour être fiable et suffisante pour une famille avec deux enfants. » Ainsi, dans les années 1970 et 1980 où le principe de propriété était réduit au strict minimum dans le système communiste roumain, la possession faisait office de petit bonheur personnel. Et familial.

Cornel explique ainsi que la Dacia 1300 était bien plus qu’une simple voiture pour les Roumains à l’époque: « La Dacia était synonyme de voiture dans laquelle des générations d’enfants ont grandi, des voitures avec lesquelles nous allions en vacances à la mer ou à la montagne, chez nos grands-parents ou ailleurs; une voiture qui a bien souvent transporté bien plus que ce pour quoi elle avait été conçue. La Dacia faisait partie à part entière de la famille. »

Dacia, le grand mythe industriel roumain

Cinquante ans après sa création, Dacia reste « une des entreprises les plus importantes de Roumanie, une qui engage de nombreux salariés et également une des marques roumaines les plus connues. » Il faut dire que lors de ces cinq décennies, la marque roumaine ne s’est pas contentée de s’appuyer sur le savoir-faire français originel. Ainsi, Cornel explique que la marque s’est peu à peu « développée de manière horizontale, en construisant notamment des usines pour la création de composants automobiles qui devinrent fournisseurs pour Dacia. Grâce à cela, les voitures étaient produites avec une proportion très importante de composants made in Roumanie. De fait, je pense qu’à l’époque les Dacia étaient les voitures les plus modernes construites dans l’ancien bloc communiste, ce qui reste un motif de fierté pour tous les compagnons d’usine de cette époque qui se trouvaient en concurrence avec les autres pays communistes. » Aujourd’hui encore, la marque Dacia est aimée des Roumains. Ainsi lors d’une enquête de 2014, Dacia restait la marque la plus prisée par les Roumains au niveau automobile avec 1,5 million de véhicules sur un parc automobile composé de 5 millions de voitures.

Pour ceux ayant connus les premiers modèles sortis des usines Dacia dans les années 1960 et 1970, la fascination pour la marque relève de l’affaire personnelle, de l’intime. Cornel reconnaît que ce phénomène devient assez répandu en Roumanie: « Lors de ces 10 dernières années, une association pour les amateurs de Dacia 1300 a été créé. Il y a de nombreux propriétaires de cette voiture mais de là à les appeler des collectionneurs… Nous avons déjà organisé quelques rassemblements entre passionnés et propriétaires de Dacia 1300. Je considère que c’est un phénomène qui grandit et j’en suis heureux; je suis moi-même propriétaire d’une Dacia 1300 des années 70, une voiture qui me rappelle à chaque fois les excursions de mon enfance. »

Nul n’aurait pu savoir il y a cinquante ans que la marque Dacia eut pu prendre une telle importance dans le panorama roumain. Il est en tout cas certain aujourd’hui que le parti communiste avait réussi dans son entreprise: créer la grande marque roumaine. Celle qui rendrait fiers les ouvriers, celle qui satisferait les propriétaires. Et surtout celle qui forgerait des souvenirs.

Tristan Trasca

Jamais aussi à l’aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.


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