Manele, la contre-culture musicale à la roumaine

By: Hadrian Stoian

Si vous êtes friands de Rap/R’n’B venu du sud de la France, vous connaissez forcément l’Algérino. Ce rappeur marseillais fut l’auteur l’année dernière de la chanson « Marrakech – Saint Tropez » en compagnie de Florin Salam. Mais avant d’être ce tube en France, « Saint Tropez » était une chanson de Florin Salam, le plus grand chanteur actuel de Manele. Dans cet article, nous allons essayer de vous faire découvrir cette musique se passant de l’aval des élites et qui a su subsister depuis des décennies en marge de l’industrie musicale classique roumaine. Découverte.

Manele?

Selon la définition officielle du « Dictionnaire explicatif de la langue roumaine », une Manea (singulier de Manele) est une chanson d’amour d’origine orientale à la mélodie douce et retardée. Ce genre musical prenant racine au XIXème siècle s’est enrichi des influences ottomanes encore existantes dans le sud-est de la Roumanie. Il est aujourd’hui encore très difficile de dater et de situer précisément l’apparition des Manele. En cause, la difficulté de trouver des sources ou encore la fiabilité douteuse de ces dernières. La communauté rom tend à expliquer que celle-ci est apparue dans les quartiers pauvres de Bucarest, notamment la quartier de Ferentari. Dans la réalité, il semble que les Manele soient bien plus anciennes, remontant donc bien au XIXème siècle. Toutefois, le musicologue roumain Costin Moisil tend à relativiser cette vision, considérant cette période du XIXème siècle comme celle d’une influence majeure de la musique orientale dans le paysage roumain, et non pas celle du développement de véritables Manele.

Il est aujourd’hui impossible de savoir à quoi pouvaient ressembler les premières Manele, du fait de l’absence d’enregistrement et de traces écrites à l’époque. On pense que ces chansons populaires ont ensuite été appropriées par les grands propriétaires fonciers, permettant leur diffusion. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, les Manele furent oubliées à l’exception notable de la chanson « Până când nu te iubeam », chanson de 1853 reprise par Anton Pann et Victor Predescu en 1950 que certains considèrent comme une véritable Manea.

Les Manele modernes

Le terme de Manele s’est forgé autour des années 1950-1960 au sein des communautés roms de Roumanie, en réponse à la musique très sophistiquée au violon en vogue à l’époque dans le pays. Il s’agit d’une musique assez simple, aux paroles très accessibles et relatant souvent des histoires d’amour ou la vie idyllique telle que la communauté rom se la représente. Aujourd’hui, il n’y a pas d’explication claire de la corrélation entre cette nouvelle musique rom et la reprise de ces anciens thèmes orientaux bien antérieurs. Toutefois, on considère une volonté de la part de cette communauté de se rattacher à une culture extérieure à la Roumanie ayant été bien présente dans celle-ci, tout comme la leur.

L’arrivée du modèle soviétique popularisa ce genre musical; bien que les orchestres soient en majorité constitués de roms, leur développement permettait à la propagande soviétique d’essayer de promouvoir une musique typiquement roumaine et liant les communautés ensemble. L’aval du pouvoir en place pour cette musique Manele suffit à la discréditer et vit une sorte de sous-culture se créer, la musique dite « banat » qui s’inspirait du « turbo-folk » serbe. Toutefois, celle-ci fut rapidement interdite par les institutions roumaines qui la considérait comme « polluée » par cette ingérence musicale venue de Serbie.

Toutefois, les Manele d’aujourd’hui reprennent cette musique pop issue de la musique banat et offrent un rythme bien plus proche de ces sonorités pop qu’orientalisant comme auparavant.

« Of Viata Mea », Costi Ionița et Adrian Minune, 2000.

« Cine e inima mea » de Laura Vass et Copilul de Aur, issue de la comédie musicale de manele Poveste de Cartier, 2008.

Les paroles sont souvent assez pauvres, utilisant un langage stéréotypé. Les chanteurs sont souvent issus des classes les moins instruites de la société roumaine, ce qui amène souvent des fautes de langue dans les chansons (parfois banalisées, devenant des « cas tolérés » de licence de style) et des sujets assez peu diversifiés. Il y est souvent question de femmes, d’amour, d’argent et plus récemment de voitures et d’ennemis.

Étant un genre musical en mouvement sans règles particulières, il est très difficile de placer les limites du genre Manele. Basé à la fin du XXème siècle sur l’amour et les épreuves de la vie, un nouveau genre de Manele prend place depuis quelques années, à base de grosses voitures, femmes dénudées et obscénités dans le texte et dans les clips.

« Esti Bomba » de Florin Salam et Susanu. Le clip de Manele le plus visualisé en 2013.

Adrian Minune, Florin Salam, Susanu, Nicolae Guța, Babi Minune, Denisa, Laura Vass… Il serait impossible de citer tous les artistes de Manele. Il est néanmoins courant de voir les noms de Manelist être des pseudonymes hyperbolisants, comme Sorin Copilul de Aur (Sorin le fils du Soleil) par exemple. Même Florin Salam, le plus grand chanteur actuel est un pseudonyme, s’appelant de son vrai nom Florin Stoian.

D’un point de vue vestimentaire, si les anciens manelists arboraient parfois des costumes traditionnels, l’opulence est de mise avec des vêtements souvent brodés d’or ou ostensiblement onéreux. Cela retrouve la volonté de présenter la réussite telle qu’elle est vue par la communauté rom en Roumanie.

« Champions League » de Nicolae Guță et Dani Mocanu, autoproclamé « l’idole des femmes », 2014.

Souvent négligée et moquée, la musique Manele trouve enfin son public. Aujourd’hui, les sondages estiment qu’entre 80 et 90% de la population roumaine écoute occasionnellement des Manele. Plus que cela, 21,9% des 15-18 ans place les Manele comme leur genre musical favori. Toutefois, il est encore honteux d’avouer en public que l’on aime les Manele si l’on est pas issu de la communauté rom ou dans les études supérieures. Néanmoins, nombreux sont ceux qui apprécient les Manele sans jamais l’avouer devant quiconque. Petit à petit, le genre tend à se démocratiser. Cela s’explique par la diffusion de certaines Manele sur les ondes nationales de la radio et le lancement en février 2005 par Silviu Prigoană de la première chaîne de télévision entièrement dédiée aux Manele, Taraf TV. Toutefois, l’intelligentsia roumaine mène un combat fort et disproportionné face à ce genre musical. Des études très controversées ont voulu montrer que les auditeurs de Manele avaient un cerveau moins développé que les autres, de nombreux maires ont interdit la diffusion de Manele lors de fêtes publiques, dans les moyens de transports… C’est une des formes que prend le racisme anti-rom, jouant sur les stéréotypes.

N’en déplaise aux gens de la haute société, les Manele sont toujours là et s’ancrent aujourd’hui comme de fervents représentants de la communauté rom en Roumanie et au delà de ses frontières.

« Maneaua lui Becali », Manea politique en faveur du magnat roumain Gigi Becali, propriétaire entre autres du Steaua Bucarest.

Hadrian Stoian
Écrit pour Footballski sur la Roumanie. Du football à la culture, il n'y avait que Hajde.

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