Guess Who, le rappeur roumain en 5 chansons

By: Tristan Trasca

Vous le savez, on aime le hip-hop chez Hajde. L’immersion dans le rap roumain avait commencé avec le son de la semaine consacré à Grasu XXL et sa chanson « Drumul Spre Success ». Ce coup-ci, c’est l’autre taulier du label Okapi Sound dont on va vous parler: Guess Who. Rappeur né en 1986, Laurentiu Mocanu dit Guess Who est depuis le début des années 2010 une des figures marquantes de la scène hip-hop en Roumanie. Autant par ses textes qui narrent parfaitement l’air du temps en Roumanie que par l’imagerie qu’il a construite autour de son personnage. On vous propose de décrypter le personnage à travers cinq de ses morceaux. En attendant son nouvel album qui devrait sortir cette année…

Manifest

Manifest, 2010. Le son qui a propulsé Guess Who au devant de la scène médiatique avec de très nombreux passages en radio et à la télé à l’époque. Il faut dire qu’au-delà du texte militant, Guess Who établit dans ce clip son imagerie. Le tee-shirt au point d’interrogation devient sa marque de fabrique et un signe de ralliement pour ses fans, décliné depuis en diverses couleurs et avec un design toujours renouvelé.

Les bases du son à la Guess Who sont là comme il l’expliquait en 2012 à Viva.ro: « Chaque image que l’on peut voir quotidiennement nous transmet un feeling. C’est ce que j’essaye aussi de faire à travers ma musique et je crois que c’est pour cela que ma musique plaît; au-delà du message, il y a aussi ce feeling. Je crois également que je parle la langue des Roumains normaux et avant tout, j’essaye d’évoquer notre réalité, notre vérité. »

Le Manifest évoque lui une génération qui veut prendre les choses en main, globalement déçue d’une politique qui ne fait rien évoluer et offre peu de perspectives aux jeunes. Un constat amer pour Guess Who qui parle de « gens qui veulent tous partir loin de Roumanie » mais scande malgré tout la possibilité du changement. Ces paroles sachant trahir l’air du temps en Roumanie et l’état d’esprit d’une génération ont propulsé ce son dans les charts en Roumanie à l’époque.

Locul Potrivit

Produit en 2009, Locul Potrivit (Le bon endroit en VF) reprend la mélodie d’une chanson composée par Horia Moculescu dans les années 1970, mélodie intitulée « Noi in anul 2000 » (Nous en l’an 2000). Ce sont d’ailleurs les paroles de Moculescu qui constituent l’introduction chantée par les enfants; des paroles pleines d’optimisme quant à leur devenir. Et finalement, Guess Who offre lui la réalité des années 2000 dans le reste du texte.

Un constat brut et dur. Le contraste est volontairement saisissant. A l’image, les amis du rappeur se succèdent valise à la main en quête d’une vie meilleure en France, en Espagne ou en Italie. Le refrain trahit d’ailleurs l’état d’esprit de ceux-ci: « Cela n’est rien, j’ai eu le temps de me consoler depuis que je suis petit. Tu es conscient de ce dont je parle. Je ne suis pas né dans le bon endroit. Je n’ai rien reçu, j’ai appris à faire un tout en partant de rien. »

Au-delà du message, ce morceau est symbolique du travail de Guess Who qui fait souvent référence à d’autres artistes roumains, notamment de générations plus anciennes. Son attitude démontre ainsi un respect certain pour d’autres artistes et formes d’art. De plus, ce travail de mémoire important permet notamment à ses jeunes auditeurs de découvrir par son biais des références qui pourraient paraître obscures ou désuètes. En 2013, Guess Who avait notamment chanté avec Horia Moculescu sur le plateau de la télévision roumaine, un beau moment de partage entre deux générations.

Onoare

Dans ce morceau, le message est clair dès le début du clip: le drapeau roumain avec le symbole communiste coupé au centre – comme cela se faisait en 1989 lors des manifestations – puis une tombe sur laquelle est marquée le mot « Onoare » (Honneur en VF). Il s’agit là sans doute de la partition la plus politique de Guess Who, qui ne touche pas seulement une génération mais s’adresse à tout un pays et toute une population.

Guess Who critique la Roumanie qui fait selon lui partie du « tiers-monde, où ceux qui ont pu ont fui et les autres se sont habitués à ces mauvaises conditions de vie. Où les seuls Roumains heureux sont ceux qui vivent à l’étranger. » Le rappeur attaque aussi un sujet sensible: l’héritage de la révolution de 1989. Pour lui, le constat est clair: « Ils nous ont dit « Ouvrez les yeux, voici le futur ». Et nous sommes sortis dans les rues, presque toute la population. Quand nous avons gagné, nous avons même troué le drapeau. Croyez-vous que nous aurions fait de même si nous avions su la vérité ? »

Au-delà des hommes politiques, Guess Who critique aussi très durement ses concitoyens dans ce texte: « Et le plus dur est que chacun ressent qu’il y a un manque évident d’honneur. Quelque chose que beaucoup n’ont pas. Tout le monde piétine son voisin pour des choses qui n’ont aucune valeur. » Le message d’Onoare attend un certain climax avec l’extrait du film Triunghiul Mortii de Sergiu Nicolaescu qui arrive en toute fin de chanson: « Nous vivons, messieurs, dans un monde sans honneur ni limite morale. Comment pourrions-nous être heureux ? Peut-être que vous autres, hommes politiques, le ressentez autrement. Parlons de notre classe politique, elle démontre que nous sommes devenus un pays de bagatelles. Un pays mineur, qui a échoué honteusement à l’examen de capacité européen. Voici où nous ont mené ces politiciens ordinaires ! »

On se demande ce qu’un Cristian Paturca aurait pensé de cette situation et d’Onoare s’il était encore de ce monde…

Azi Nu

Alors oui, ce n’est pas un son de Guess Who à 100%. Azi Nu figure d’ailleurs sur l’album Oameni de Grasu XXL. Mais il me semblait aussi important de placer une chanson qui permet de parler de l’état d’esprit autour d’Okapi Sound. Certes, Guess Who et Grasu XXL sont les deux têtes d’affiche de ce collectif mais les carrières solo vivent avant tout par et grâce à cette aventure collective. Les featurings entre gars du crew sont légions, chacun amène sa pierre aux productions des autres artistes, il est ainsi aisé de sentir un vrai feeling au sein de cette équipe et une volonté de construire ensemble. Un sens du collectif important dans un contexte où, comme vous pouvez vous en douter, il est difficile de vivre de son art en Roumanie pour de jeunes rappeurs.

Le son Azi Nu permet aussi d’entrevoir une autre facette de Guess Who. Sur cette production très chill, Guess Who et Grasu XXL évoquent une certaine liberté loin de tout et tous avec un refrain qui dit: « Aujourd’hui non, s’il te plait non. Demain, on fera comme tu veux mais aujourd’hui, non, non, non. » Un son purement estival quand les seules et uniques perspectives sont la prochaine tête plongée dans l’eau et la prochaine soirée partagée, sans réellement considérer le reste.

Liber

Liber. Libre. On termine avec cet autre morceau de l’album Tot Mai Sus de 2011. On passera sur le refrain qui, avouons-le, est relativement mauvais. Pour la mélodie, Guess Who a de nouveau recours au piano, comme il le fait très régulièrement dans ses morceaux. Les instruments ont généralement une vraie place de choix dans ses productions.

Dans ce morceau, Guess Who s’adresse directement à son public en mettant en avant leur droit à la liberté. Que ce soit la liberté d’entreprendre, d’avoir une opinion, d’étudier, de rêver… Ce son est symptomatique du positionnement de Guess Who qui laisse assez peu de place à l’égo trip dans ses morceaux et bien plus à la volonté d’échanger, de transmettre quelque chose à son audience. Que ce soit un message, un feeling ou des références.

Tristan Trasca

Jamais aussi à l’aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.


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