Les Etats post-soviétiques sous l’emprise de la mafia?

By: Nicolas Baudoin

On parle généralement de mafia russe, c’est un terme erroné parce qu’il désigne des groupes mafieux bien différents qui sont pourtant issus d’origines communes: les institutions « de force » de l’URSS et notamment le KGB, les apparatchiks soviétiques et leurs clans satellites, les groupes criminels soviétiques… Ces différentes catégories déjà partiellement entremêlées pendant la période soviétique se sont fondues dans un monde clandestin devenu complexe depuis la perestroïka et l’ouverture à l’économie de marché.

Selon Arkadi Waksberg, « la corruption qui sévit dans les Républiques est devenue un facteur de grande importance politique, en ce sens qu’elle favorise la rupture entre le centre et la périphérie« . Cette affirmation de l’influence des réseaux de corruption pendant la période soviétique n’a pas perdu en justesse en 2016, et on constate par un examen de la scène politique d’un bon nombre d’États post-soviétiques que ces réseaux loin d’être éteints continuent de faire la pluie et le beau temps en Europe orientale…

Les guerres de Tchétchénie et le régime de Ramzan Kadyrov

En 1991, le général Djokhar Doudaev proclame l’indépendance de la Tchétchénie. Cet évènement s’inscrit dans le cadre d’une relation historique conflictuelle de plus de deux siècles entre la population tchétchène et les autorités russes, puis soviétiques. Fait souvent oublié des analyses des conflits tchétchènes, la république caucasienne est un centre névralgique de l’activité pétrolière russe depuis le XIXe siècle. Elle abrite également une raffinerie qui compte parmi les plus importantes de l’URSS, et accueille des oléoducs destinés à acheminer la production pétrolière sibérienne et du bassin de la mer Caspienne vers le terminal de Novorossiisk.

0_e1e03_48afa5e4_XL

Convoi de wagons-citernes de pétrole en URSS

Malgré la situation politique du pays, les flux de pétrole russe continuent d’être envoyés vers la Tchétchénie. Les livraisons par oléoduc sont entièrement détournées, elles sont par la suite effectuées par des convois de wagons-citernes, d’autant plus faciles à détourner. Des réseaux de trafic de pétrole se constituent, notamment autour du premier ministre de Doudaev, Yaragui Mamodaev, et avec l’aval de hauts-fonctionnaires moscovites. En effet, la situation incertaine de la Tchétchénie lui confère un statut idéal pour des opérations économiques délicates ou pour abriter des réseaux criminels.

Notamment, la Tchétchénie est au centre de réseaux de contrebande et de trafic de drogue faisant transiter  de l’héroïne issue du Triangle d’Or (Birmanie, Thaïlande et Laos) contrôlé par des gangs vietnamiens en la faisant passer par la base navale soviétique de Cam Ranh Bay ou du Croissant d’Or (Pakistan, Iran et Afghanistan), en l’envoyant à travers l’Asie centrale ou l’Azerbaïdjan vers l’aéroport de Grozny, d’où elle était expédiée sur le marché européen à travers l’Ukraine ou la Turquie.

De même, le conflit qui éclate en 1994 n’est pas sans être sous-tendu d’intérêts purement financiers. Il s’agit pour le ministre de la Défense Pavel Gratchev et le général Matvei Bourlakov d’écouler des centaines de chars à Doudaev, particulièrement intéressé par l’équipement militaire, en les déclarant perdus ou détruits durant le combat. A noter que Doudaev détenait déjà le matériel « abandonné » par l’armée russe rapatriée suite à la déclaration d’indépendance de 1991. Pendant un temps, la Tchétchénie a même été suspectée d’avoir récupéré du matériel nucléaire soviétique racheté à un ancien officier du KGB lituanien ou abandonné dans des installations du parapluie nucléaire soviétique.

Mort en 1996, Doudaev est remplacé par Aslan Maskhadov jusqu’en 1999. Le secrétaire adjoint au Conseil de Sécurité de la Fédération de Russie, Boris Berezovski, est en excellents termes avec les dirigeants tchétchènes grâce à ses liens avec les gangs tchétchènes moscovites qui ont pris le pas sur la mafia traditionnelle depuis les années 1980. Pendant cette période, les prises d’otages russes puis étrangers se multiplient en Tchétchénie et Berezovski se trouve en position pour négocier la libération d’otages. On décompte plus de 1300 enlèvements par an, et les rançons versées montent de quelques centaines de milliers de dollars à plusieurs millions…

En août 1999, une force armée tchétchène commandée par Chamil Bassaev, qui s’était présenté contre Maskhadov aux élections présidentielles de 1997 et le fondamentaliste saoudien Ibn al-Khattab (et financée en partie par Berezovski), entre au Daghestan et occupe des villages connus pour leur adhésion au wahhabisme. A partir du 9 septembre, 5 attentats ont lieu dans les environs de Moscou en l’espace de 3 semaines. Selon Maskhadov et le général russe Lebedev, ces attentats auraient pu être commis à l’instigation d’hommes politiques moscovites pour précipiter une intervention armée en Tchétchénie.

Sous le contrôle du premier ministre Vladimir Poutine, l’armée russe intervient en Tchétchénie en septembre 1999, pour un conflit qui en quelques mois provoquera des dizaines voire des centaines de milliers de morts civils et militaires. A l’issue de cette « opération anti-terroriste », la Tchétchénie est de nouveau rattachée au territoire de la Fédération de Russie. Cependant, la guérilla indépendantiste se poursuit dans la clandestinité. En 2007, Vladimir Poutine change de stratégie et confie la gestion du problème à Ramzan Kadyrov, un acteur local, qui instaure un régime autoritaire et corrompu.

Clans mafieux et autoritarismes en Azerbaïdjan et en Asie centrale

Une description plus détaillée des conflits tchétchènes et des forces en présence ne pourrait avoir lieu sans évoquer les taïps, organisations tribales traditionnelles qui ont connu un renouveau à partir de la fin des années 1980… Par exemple, le premier ministre de Djokhar Doudaev, Yaragui Mamodaev, est issu du taïp tshinkhoï, l’un des plus influents de Tchétchénie. Des modèles sinon similaires, du moins comparables, sont observables en Azerbaïdjan et dans les cinq républiques d’Asie centrale et ce déjà pendant la période sociétique… Ce facteur clanique a favorisé l’instauration de régimes autoritaires dans la plupart de ces pays.

846

Charaf Rachidov et Léonid Brejnev en 1979 (photo Dmitri Baltermants)

Le facteur révélateur de l’existence d’un véritable système mafieux en Asie centrale a été la fameuse « affaire du coton ouzbek ». Dans les années 1980, le coton est la production la plus rentable de l’URSS, et l’Ouzbékistan détient la première place au sein des républiques productrices. Sous le contrôle de Charaf Rachidov, premier secrétaire du PC ouzbek et du général Iouri Tchourbanov (gendre de Léonid Brejnev), les chiffres de production de coton par l’Ouzbékistan sont truqués dans un double intérêt: celui pour les apparatchiks ouzbeks de percevoir des subventions, celui pour les dirigeants de l’Union d’annoncer des records de production. Rachidov est nommé deux fois Héros du travail socialiste et se voit décerner 10 ordres de Lénine…

Iouri Andropov à la tête du KGB entreprend une enquête de grande ampleur en Ouzbékistan, qui commence avec l’arrestation d’un chef de service des affaires intérieures de la région de Boukhara. Les enquêteurs d’Andropov finissent par arrêter un bon nombre d’apparatchiks de la région de Boukhara, puis à remonter l’écheveau jusqu’à des personnalités politiques ouzbèques de premier plan. Mais Andropov, pris par ses occupations à la tête du Comité central du PC de l’URSS et du Praesidium du Soviet Suprême de l’URSS et affaibli par ses problèmes rénaux, transfère la direction de l’enquête à des subordonnés. En 1983, Charaf Rachidov décède dans des circonstances suspectes et son décès donne lieu à une série de suicides en cascade parmi les apparatchiks ouzbeks.

À la demande de Konayev, premier secrétaire du Comité central du PC kazakh et proche de Brejnev, le procureur général de l’URSS Rékounov envoie l’enquêteur Vladimir Kalinitchenko au Kazakhstan. Kalinitchenko s’était illustré par le rôle qu’il avait joué dans les investigations en Ouzbékistan et jouissait d’une grande popularité en URSS. Au même moment, Konayev est évincé et remplacé par un proconsul directement nommé par Moscou, Kolbine. Impopulaire, cette nomination déclenche des troubles le 17 décembre 1986, qui témoignent de la renaissance du sentiment national ouzbek d’une part, et d’autre part de la popularité de Konayev au sein de la population.

Les rapports sociaux et politiques au Kazakhstan sont encore aujourd’hui en partie dictés par l’appartenance clanique à l’une des trois hordes traditionnelles (grande, moyenne et petite), mais aussi par des rivalités régionales. Ainsi, l’ex-premier secrétaire Konayev issu d’un clan d’Almaty avait fait nommer ses proches à des postes de responsabilité, par exemple son frère Askar à la tête de l’Académie des sciences du Kazakhstan. Ce clan au pouvoir était défié par Noursoultan Nazarbaïev, issu d’un clan de Karaganda. En faisant appel à Kalinitchenko, Konayev trouva un moyen d’attaquer le clan de Karaganda et d’autre part d’éviter plus tard une copie du scénario ouzbek.

Le clan de Karaganda avait mis en place un système efficace de détournement des revenus de la régie qui assurait les transports interurbains en autocar, sous la direction du ministre des transports kazakh Anatoli Karavaïev, lui-même affilié au clan. Le prix des transports n’augmentait pas, mais seuls 20% des passagers se voyaient distribuer un titre de transport, le reste des versements allait directement dans les caisses du clan. Orienté par Konayev, Kalinitchenko réussit à percer à jour ce système. Cette enquête détourna l’attention de l’enquêteur de réseaux de corruption autrement plus importants mis en place par le clan d’Almaty.

On peut le constater, c’est aujourd’hui le clan de Karadanga qui a pris le pouvoir au Kazakhstan, et Nazarbaïev a été réélu en 2015 président du pays par plus de 97% des électeurs, poste qu’il occupe depuis maintenant plus de 25 ans. Cependant, le clan d’Almaty n’a pas été démantelé et conserve une certaine influence dans ses fiefs traditionnels ; la mémoire de Konayev décédé en 1993 a été préservée. En Ouzbékistan, où l’équilibre des pouvoirs dépend également des rivalités entre les clans de Tachkent, Samarcande-Boukhara et Ferghana entre autres, le président Islom Karimov issu du clan de Samarcande a également été réélu en 2015 pour un quatrième mandat à l’âge de 77 ans.

Heydar Aliev, père de l’actuel président azéri Ilham Aliyev

La situation est assez similaire en Azerbaïdjan, sinon plus inquiétante encore. Heydar Aliev entre à la section azerbaïdjanaise du KGB à l’âge de 18 ans, et très rapidement devient lieutenant de la sécurité d’État, ce qui implique dans les années 40 de solides appuis… En 1967, il dirige le KGB d’Azerbaïdjan à l’âge de 44 ans. Proche de Sémione Tsvigoun, qui fait parti à l’instar de Tchernenko et Trapeznikov du « cercle moldave » de Brejnev, il est grâce à cet appui nommé premier secrétaire du Comité central du PC azéri en 1969. Originaire de Nakhitchevan, Aliev développe un système clientéliste régional autour de cette région autonome.

Il entame également une grande campagne anti-corruption, destinée en réalité à évincer les apparatchiks mis en place par ses prédécesseurs et à se mettre en avant comme champion du communisme. Pour rattraper la production de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan, il fait abattre les plantations d’arbres fruitiers qui constituent une richesse du pays pour implanter massivement des cultures de coton. Il attribue l’accroissement de la production à une meilleur gestion des cultures. Le schéma de l’affaire du coton ouzbek se répétant partiellement, Aliev fournira peu à peu des indicateurs de production truqués à l’instigation des apparatchiks moscovites et reçoit d’énormes subventions.

En 1978, Brejnev en visite à Bakou se voit offrir un portrait de lui par le peintre national Tahir Salakhov agrémenté de diamants. A cette occasion, il déclare que « l’Azerbaïdjan avance d’un pas ample« . Devenu premier adjoint de Iouri Andropov au Comité central du PC d’URSS, Tsvigoun continue d’appuyer Aliev, qui se voit proposer en 1982 le poste de vice-premier ministre d’URSS. Cependant, sous Gorbatchev, Aliev perd peu à peu son influence et finit par démissionner du Politburo. De retour à Nakhitchevan où il dispose de forts soutiens, il fonde le Parti du nouvel Azerbaïdjan dont il devient président.

Profitant des troubles sociaux du pays causés notamment par le conflit du Haut-Karabagh, Aliev se propulse à la tête du Parlement du pays en 1993 et la même année est élu président de l’Azerbaïdjan au suffrage universel. Souffrant de problèmes de santé depuis 1999, Aliev nomme son fils Premier ministre en 2003 afin qu’il lui succède à sa mort. Après plus de 10 ans de présidence, Heydar Aliev décède la même année, laissant la place à son fils Ilham aujourd’hui en poste depuis plus de 12 ans. L’OSCE dénonce avec virulence la réélection d’Aliev fils en 2003, et notamment des intimidations envers les autres candidats, le manque de liberté d’expression et le bourrage d’urnes.

En Ukraine, guerre hybride et conflits d’intérêts mafieux

Dzharty, ancien président du Conseil des ministres de la République autonome de la Crimée, lors d’une visite à la Commission européenne en 2011

Il est encore tôt pour analyser les tenants et aboutissants du conflit ukrainien. Cependant, nonobstant les aspects politiques de la question, il est intéressant de noter le rôle joué par les oligarques lors des évènements survenus depuis 2014 dans le pays. Rinat Akhmetov, Sergueï Aksionov, Dmytro Firtash, Ihor Kolomoïsky et Hennadiy Korban sont autant de noms assimilés à ces évènements… Ainsi, le multimillionnaire Korban avait pris part aux élections régionales de Tchernihiv en 2015 pour le parti patriote émergent UKROP avant d’être arrêté quelques mois plus tard et suspecté d’être à la tête d’un groupe criminel organisé.

L’ex-président Ianoukovitch, issu de la région de Donetsk, était quant à lui lié au clan de Donetsk de Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche du pays… Lors de son mandat de premier ministre en 2002, 47 des 54 adjoints qui lui sont attachés sont issus de la région de Donetsk. De son côté, Ihor Kolomoïsky finance plusieurs bataillons dont le célèbre bataillon Azov dans le cadre de l’opération antiterroriste en territoire séparatiste. Début 2015, il est accusé d’avoir pris part à des activités criminelles par les services spéciaux ukrainiens, et présente sa démission du poste de gouverneur de la région de Dnipropetrovsk qu’il occupait jusqu’alors.

Dans de nombreuses régions du pays, les autorités criminelles exercent une influence forte sur la politique locale voire nationale, si elles n’occupent pas elles-mêmes les postes dont il est question. A noter par exemple que Vasyl Dzharty, l’un des prédécesseurs de l’actuel chef du gouvernement criméen Sergueï Aksionov et ancien maire de Makiivka (ville de la région de Donetsk) a été accusé d’avoir dirigé des activités de racket. En 2012, sa fille est impliquée dans une affaire de corruption impliquant une société appartenant à son mari Vadym Ermolaiev et à l’oligarque de Dnipropetrovsk Valerii Omelchenko.

Nicolas Baudoin

Étudiant en droit français / droit russe à l’université Paris X


Nicolas Baudoin on Linkedin

Laisser un commentaire

L’esprit Hajde

Les Balkans, l'Europe de l'Est et l'Europe centrale ?
Un art de vivre pour certains, une escapade pour d'autres, une illusion pour beaucoup mais surtout une passion pour nous tous.

Une passion bâtie sur des lectures, des films, des voyages, quelques liqueurs, plats, regards et baisers partagés avec des autochtones.

A travers nos écrits, notre but est simplement de mettre en lumière ces peuples, des cultures et des pays proches mais finalement méconnus.

On espère que le voyage vous plaira et si vous avez envie de faire partie de l'aventure Hajde, faites-nous signe !

Mentions légales

The Hajde spirit

Balkans, Eastern Europe, Central Europe?
A way of life for some, a short journey for other, just an illusion for many, but a passion for us, overall!

Our passion is built on readings, films, travels, a few spirits, meals, glances and kisses shared with the natives.

Throughout or writings, our goal, simply put, is to bring to light people, cultures and countries close to us, but unknown or misunderstood.

We wish you a pleasant journey. Want to join the Hajde family? You are welcome! Don't hesitate to: contact us !

Back to Top
%d blogueurs aiment cette page :