Le šatrovački, la langue cachée des Balkans

By: Thibaut Boudaud

Toute langue a son argot, son patois ou encore son verlan, le serbo-croate ne déroge pas à la règle avec le šatrovački.

Le verlan est une forme d’argot, qui consiste en l’inversion des syllabes d’un mot. Les plus anciennes formes de verlan connues en France datent du Moyen Âge, pourtant il s’est surtout développé depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Cette forme de langage parlée plutôt dans les banlieues s’est popularisée grâce à son utilisation dans le cinéma ou la musique. D’autres langues utilisent aussi le verlan, et nous allons nous intéresser aujourd’hui à son pendant serbo-croate : le šatrovački.

La langue serbo-croate est apparue au XIXe siècle notamment par l’intermédiaire de Vuk Karađić, écrivain et linguiste serbe né en 1787 et mort en 1864. Il a réformé la langue serbe en proposant une langue littéraire serbe moderne suivant le principe phonétique : un son – une lettre. Il signa le 28 mars 1850 avec un autre écrivain serbe, cinq hommes de lettres croates et un linguiste slovène les « Accords de Vienne » qui permirent une unification des langues et de l’écriture du serbo-croate. Les premières collectes de données sur le šatrovački ne datent que du XXe siècle. La cause principale de ce retard réside dans le fait que la première préoccupation des linguistes était la normalisation de la langue. Depuis, de nombreux chercheurs, notamment certains en France comme Alma Sokolija ou Olivier Rizzolo ont écrit des articles sur le sujet.

Le šatrovački aurait été développé par des criminels en Yougoslavie afin de ne pas être compris par la police. Effectivement, la légende urbaine dans les rues de Belgrade dit que deux individus cagoulés allèrent voler des bijoux chez un diamantaire d’Anvers (Belgique), sans être arrêtés par la police. La seule trace permettant une quelconque investigation est la bande vidéo d’une caméra de surveillance, on y voit les deux malfaiteurs, et surtout on y entend nettement l’un dire à l’autre « zipa tebra rijamu ! », qui correspond en serbo-croate à « pazi brate murija ! », que l’on peut traduire par : « attention frère, la police ! ». La légende urbaine insiste sur le fait qu’une équipe de linguistes s’est penchée sur cet énoncé sans être capable d’en identifier la langue.

Aujourd’hui, ce langage est plutôt utilisé par les jeunes (ou par ceux voulant rester jeunes) dans les zones urbaines et les capitales comme à Belgrade, Zagreb ou Sarajevo. Pourtant chaque région dispose de son verlan spécifique, même s’il existe une base entre toutes les villes. Le šatrovački parlé dans la région de Vojvodina sera différent de celui parlé à Zemun.

Ce langage est aussi très utilisé dans les prisons, afin d’échanger des informations qui ne seront pas comprises par le personnel pénitentiaire. Certaines personnes ont appris le šatrovački dans les années 90 en appartenant à ce qu’on peut qualifier de milieu alternatif notamment à Belgrade. Les mouvements alternatifs des années 1980-90 ont constitué une réaction à la culture-modèle de la société. Ils lui opposaient une subculture, celle des marginalisés, avec une expression linguistique authentique. Il s’agissait d’une critique implicite de la dictature du standard aseptisé des années de langue de bois communiste.

Alors que les langues évoluent, nous avons pu le voir dernièrement en France avec la réforme de l’orthographe, le verlan évolue également. Dans les Balkans, le šatrovački parlé par un quadragénaire sera totalement différent de celui utilisé par les jeunes d’aujourd’hui.

De plus, il existe dans le šatrovački comme dans le verlan en France des emprunts aux langues des anciens colonisateurs, Turcs et Austro-Hongrois, longtemps bannis de la langue académique, et comme dans le verlan, l’ordre des syllabes est modifié.

Par exemple :

-Pivo (bière) devient Vopi,

-Fudbal (football) devient dbalfu,

-Sarajevo devient Rajvosa

-Zemun Zakon (les règles de Zemun, quartier de Belgrade) devient Munze Konza.

Enfin, il existe aussi d’autres formes de langage méconnues dans les Balkans comme le Utrovački : un dérivé du šatrovački un peu plus compliqué, le Banjački : un langage secret utilisé par les ouvriers du BTP dans la région de Podrinje pour ne pas se faire comprendre de leurs employeurs, ou encore le Meshterski : un langage secret utilisé en Bulgarie par des jeunes maçons pour ne pas être compris des entrepreneurs.

Thibaut Boudaud

Transclasse à Sciences Po Grenoble, Master Direction de Projets Culturels. Soon to be acteur culturel, et surtout amoureux des Balkans.


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