Art urbain en Russie (4è partie): Dénaturement et appropriation par des structures commerciales et gouvernementales (2013-2015)

By: La famille Hajde

Personne ne peut dire aujourd’hui qu’il existe un enthousiasme particulier pour le street art ou que les conditions soient réunies pour son développement dans la Russie actuelle. Certainement, les décrets des avant-gardistes du début du XXe siècle, le réalisme social soviétique à travers le muralisme et l’actionnisme des années 1990 furent des manifestations significatives de l’art urbain, mais peu assimilables au street art mainstream d’aujourd’hui.

Très certainement, nous pouvons dire que lors des dernières années, l’intérêt pour ce phénomène a réellement grandi. D’un côté, ceci est dû à l’agenda politique de certaines oeuvres de street art. Mais d’un autre côté, une tendance à l’européanisation de Moscou est apparue récemment, avec le lancement de nombreux programmes sur le développement de l’art public qui ont participé au ‘bombing’ effréné de la ville avec des douzaines d’objets et de peintures. Ceci de fait a lancé une commercialisation active de ce type d’art: la ville est devenue consciente de son potentiel en plaçant des décorations et des objets publicitaires d’un nouveau format et les forces politiques ont vu cela comme une opportunité pour faciliter leur promotion.

Aujourd’hui, l’étendue des projets russes prenant avantage du street art est vaste, et l’intérêt pour ce phénomène, de la part de la ville et des marques, grandit chaque jour. Conséquence, durant les dernières années, de nombreux festivals de street art, mais aussi un musée dédié, un street art award, un forum, une biennale et une enchère sont nés. Une telle variété de formats institutionnels sérieux et informels ne pouvaient être trouvés dans aucun autre pays au monde.

Par exemple, en 2013, avec la participation du businessman Ivan Panteleev, de la propriétaire de magasin Street Kit, Sabina Chagina, et le soutien du département de la culture de Moscou, un festival d’ampleur nommé « The Best City in the World » eut lieu. 149 surfaces urbaines furent peintes durant cette année-là.

Le programme artistique du festival « The Best City in the World » fut plein de découvertes. Des artistes du monde entier vinrent, mais les procédés initiés par les organisateurs ont marqué le début de la commercialisation et de la perversion de la contre-culture.

Si l’on met de côté une invasion rampante de la ville par l’art, l’année 2013 pourrait être considérée comme le point de départ de la formation d’un nouvel environnement économique, ouvert principalement grâce à la politique culturelle loyale de la ville. A l’automne 2013, l’équipe d’Ivan Panteleev organisa un forum sur les tendances dans le street art, qui se cantonnait à une série de conseils pour coopérer avec les autorités et les entreprises. De nombreux intervenants y évoquèrent la possibilité d’ouvrir de nouvelles perspectives et marchés, ce qui donna l’impression que les artistes n’étaient pas bienvenus à cet évènement et que l’auditoire était intéressé avant tout par l’aspect mercantile. Aucun des discours n’était réellement réfléchi, tous étant enveloppés dans cette ‘ère de nouvelles perspectives’.

Le forum se termina avec une procession symbolique – un street art award, supposé devenir un événement annuel pour désigner les personnalités et les projets les plus actifs et importants en Russie.

De fait, en utilisant des mots et des formats aussi forts que ‘forum’ ou ‘award’, le festival MOST et en particulier Ivan Panteleev ont tenté d’enclencher une dynamique nouvelle, essayant non seulement de légitimer leurs activités, mais surtout de créer un monopole dans le nouveau marché des biens et services.

Sabina Chagina eut une stratégie et des intentions similaires. Ayant réalisé des travaux d’envergure pour le festival ‘The Best City in the World’, elle proposa ses propres alternatives au forum et à l’award – une biennale et une vente aux enchères. En termes de légitimité, ces formats étaient comparables – l’un formait une communauté, l’autre l’encourageait mais en comparaison avec M. Panteleev, la stratégie de Chagina et son approche connurent plus de succès et furent plus profitables.

Cependant, en évoquant les relations de marché, un problème ne devrait pas être oublié: dans ces deux cas, les organisateurs n’essayaient pas seulement de s’intégrer dans une communauté existante, mais surtout d’établir un monopole sur cette communauté en redéfinissant la notion de ‘street’. Par exemple, n’ayant ni curateurs ni experts pour le choix des oeuvres, les organisateurs de la biennale n’ont choisi qu’un fragment bien particulier d’images qui étaient aisément assimilables à l’esprit des bandes dessinées et peintures abstraites. Un stand dédié à une célèbre marque de whisky érigé au milieu du hall compléta la scène très orientée commercialement lors de cet événement. Une vente aux enchères où ces mêmes oeuvres furent vendues fut le clou du spectacle.

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Enchère de « soutien » au street art russe. Moscou, 2015.

Bien entendu, dans un tel contexte, il n’était pas possible d’inclure une oeuvre engagée socialement ou politiquement, puisque dans ces forums, awards, biennale ou vente aux enchères, tout ce qui était abstrait et plein de couleurs était sain et se vendait mieux ou bien se plaçait facilement dans un portfolio dans la perspective d’une future collaboration avec des marques.

Des procédés similaires furent vus à Saint Pétersbourg, à une échelle moindre mais non sans une réponse de la communauté du street art. En 2013, le Musée du street art ouvrit dans les locaux d’une usine de plastique stratifié.  Si vous vous rappelez que les avant-gardistes, notamment ceux des rues, ont toujours essayé de résister – voire dans certains cas de détruire -, le principe d’un tel musée n’est pas seulement controversé, mais tout simplement absurde. Néanmoins le ‘musée’ n’était qu’un nom – il n’est pas impliqué dans la formation d’une collection, et ne développe que des activités éducatives à travers un programme de conférences qui invite des personnalités du milieu du street art. Un des grands événements du musée fut l’exposition ‘Casus Pacis’ en 2014, dans le cadre du 10è Manifesta sous la supervision d’Anna Nistratova, Vova Vorotnev et Mikhail Astakhov.

Bien que l’exposition ne fut pas particulièrement intéressante par les oeuvres exposées, elle absorba un nombre important de street artistes engagés socialement et devint un catalyseur pour une activité plus intense du ‘musée’ et une excellente alternative aux événements moscovites de nature décorative. Le thème choisi pour l’exposition était centré sur les relations entre la Russie et l’Ukraine qui inspira dans la communauté du street art un éveil social; et l’exposition présentée dans les anciens ateliers de l’usine ne fut pas perçue comme commerciale.

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Crimée et Russie ensemble pour toujours – la première fresque patriotique dans le centre de Moscou. 2014

A Moscou, le vent tourna. Déjà en 2014, la première peinture patriotique de propagande apparut dans le centre-ville à la gloire de l’annexation de la Crimée. Par centaines, les murs des villes furent peints avec des couleurs vives où le sens patriotique était disseminé, tout en se fondant dans une scénographie urbaine abstraite qui se réclamait du street art.

Aujourd’hui, la machine à propagande à base de peintures monumentales est lancée et marche très bien. Par exemple, l’organisation de jeunesse à tendance patriotique ‘#Set’ (‘réseau’ en russe) a développé un concept visuel de mosaïque ambitieux dans le contexte du pays. Leur projet “SPASIBO/СПАСИБО” (‘merci’ en russe) consiste en 7 façades, peintes dans 7 villes de Russie: Moscou, Saint Pétersbourg, Vladivostok, Kaliningrad, Sevastopol, Novosibirsk et Irkutsk. Une lettre est placée sur chaque façade, formant in fine un mot de gratitude pour Vladimir Poutine.

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De nombreuses personnes dans les cercles libéraux, notamment dans la communauté du street art et certains médias, opposent ces deux phénomènes de culture urbaine: le premier en tant que « bon » street art à caractère décoratif et l’autre caractérisé par l’agitation et la propagande.

Cependant, cette opposition est relative car tous deux ont exclusivement des objectifs opportunistes et mercantiles. Chaque pôle de ce nouveau street art, à commencer par les festivals, les awards, biennales et en finissant avec les campagnes patriotiques d’agitprop, se vaut; leurs intérêts convergent dans un champ compétitif du marché du street art créé par eux, et soutenu activement par les autorités à travers des subventions du Département de la Culture.

Si l’espace public est considéré comme un espace de dialogue, de conflit et d’agrégation d’intérêts divers, le graffiti patriotique a un énorme potentiel. Par exemple, les projets décoratifs ne provoquent aucune émotion, ils sont tout simplement là pour masquer des défauts dans la ville ou simplement détourner l’attention des résidents des problèmes. Ces travaux cautionnent l’image d’une société consumériste ou comme Guy Debord la nomma « la société du spectacle ». Ils ne provoquent aucun questionnement chez le spectateur, ils ne causent que des sentiments apathiques de doux désespoir. Agissant instinctivement, le muralisme patriotique agit différemment – il n’irrite pas seulement un pan libéral de la société mais fait aussi naître des doutes dans la population à l’esprit conservateur. De fait, ce sont ces peintures qui lancent les discussions sur la situation actuelle du pays, elles questionnent la forme de coopération de nombreux street artistes avec la société.

Pour les artistes de rue en Russie et dans les territoires post-soviétiques, la question de la représentation et de la signification de l’art dans la ville devrait être claire. Veulent-ils continuer à participer au processus de gentrification, être des marionnettes pour des campagnes politique ou des rouages de la machine consumériste ou bien est-ce enfin le temps de devenir radical et d’oser provoquer, critiquer et protester ?

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Cet article fait partie d’une série de 4 articles sur l’art urbain en Russie. Igor Ponosov, artiste et membre du collectif Partizaning, nous a gracieusement autorisé à traduire ces articles. Si vous souhaitez en savoir plus sur le collectif d’activistes et d’artistes Partizaning, on vous conseille de lire ces deux articles en français chez Russie Info et Russia Beyond the Headline.

Vous pouvez aussi relire les 3 autres articles de la série sur le street art russe:

  1. Tentatives d’appropriation de l’espace public par les artistes (1920-1990)
  2. Le hip-hop soviétique et la communauté du street art russe (1980-2008)
  3. Renaissance du street art russe comme art engagé socialement et politiquement (2011-2012)

 

La famille Hajde

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