Jerzy Kukuczka, l’étendard d’une génération exceptionnelle d’alpinistes polonais

By: Tristan Trasca

Dans les années 1970 et 1980, la Pologne était empêtrée dans un régime socialiste puis communiste exsangue où l’économie vivotait, les prix de produits de première nécessité ne cessaient d’augmenter et les libertés étaient relatives. Pourtant, lors de ces deux décennies, la Pologne ne cessa de briller à l’étranger : il y eut le journaliste Ryszard Kapuscinski, auteur de récits fabuleux sur l’Afrique et les Amériques, la nomination de Karol Wojtyla en tant que Pape en 1978 et les exploits d’une exceptionnelle génération de footballeurs menée par Jan Tomaszewski, Kazimierz Deyna et Grzegorz Lato. Et puis il y eut une bande d’alpinistes. Un peu oubliés. Et pourtant ils ont marqué l’histoire des plus hauts sommets himalayens.

Les débuts dans les Tatras

Le fabuleux organisateur d’expéditions Andrzej Zawada, le soliste de génie Wojtek Kurtyka, la pionnière de l’alpinisme féminin Wanda Rutkiewicz, le solide Krzysztof Wielicki : quatre noms parmi la vingtaine qui ont composé la génération spontanée née après la seconde guerre mondiale qui a marqué l’alpinisme mondial. Mais au-delà de ceux-là, un nom revient avec insistance dans les livres et les dires des protagonistes de cette épopée : Jerzy Kukuczka.

Né en 1948, Jerzy découvre l’escalade par l’entremise d’un ami pendant son adolescence et les premiers contacts avec les falaises et rochers lui procurent un plaisir dont il ne pourra bientôt plus se passer. A l’époque, la Pologne vit, comme de nombreux pays du bloc de l’Est, dans un relatif enfermement. La quête d’un passeport voire d’un visa pour aller à l’étranger est très complexe. Heureusement la Pologne offre dans son jardin un délice dont les alpinistes locaux savent jouir : les Tatras. Certes les sommets n’y sont pas impressionnants (2499 mètres pour le Mont Rysy du côté polonais) mais cela suffit pour que des néophytes de la montagne s’aguerrissent en perfectionnant leurs techniques, en essayant d’ouvrir de nouvelles voies dans la montagne, voire en allant mettre le pied de l’autre côté des sommets : en Slovaquie – ce qui est bien entendu interdit à l’époque. Toute une génération s’aguerrit dans ces montagnes, développant, au-delà d’un appétit pour les sommets et d’une technique, un réel esprit de fraternité et de corps qui fera aussi la grandeur de l’école polonaise d’alpinisme pendant ces deux décennies.

A 23 ans, Kukuczka découvre aussi la mort en montagne. Parti à la conquête d’une voie en plein hiver dans les Tatras, le Polonais voit son compagnon Piotr Skorupa mourir pendant l’ascension. Ce sera la première fois que le grand alpiniste comprendra que la montagne offre à la fois énormément en termes de liberté, de plaisir, de sensations mais peut aussi coûter cher. Un prix que Kukuczka est prêt à payer.

Les premiers pas dans les Alpes, la débrouille au pays

2016-05-15 14_15_17-Wirtualne Muzeum Jerzego Kukuczki _ Archiwum

1972 – Dans les Dolomites

Les capacités de Kukuczka sont bientôt reconnues dans le milieu de l’alpinisme et le voilà rapidement coopté pour des expéditions à l’étranger, notamment dans les Alpes. Le gouvernement est bienveillant, sachant que les prouesses de certains seront positives pour l’image de la Pologne, mais ne facilite malgré tout pas la vie quotidienne des alpinistes. Ils sont logés à la même enseigne que le reste du peuple polonais à l’époque.

Cependant, grâce à leurs qualités hors du commun, les montagnards deviennent rapidement des spécialistes de « l’alpinisme industriel ». Tout ce qui se déroule en hauteur est pour eux : peintures de cheminées, travail acrobatique en hauteur, etc. Même en dehors de leurs périodes en montagne, ces alpinistes vivent harnachés à leurs cordes. Les petits travaux se multiplient également pour parvenir à récolter assez d’argent pour organiser des expéditions à l’étranger. La débrouille est vitale pour cette génération d’alpinistes polonais. Alors que les Britanniques, les Autrichiens voire les Français peuvent se payer ce qu’ils veulent, les Polonais doivent souvent faire appel à de petits artisans locaux pour fignoler leur matériel de montagne voire coudre eux-mêmes leurs habits pour résister à des conditions extrêmes.

Lors de ces premières expéditions à l’étranger, tous découvrent la vraie nature de Kukuczka comme le décrit Wojciech Kurtyka : « Tous ces moments où je souffrais physiquement, Jurek ne montrait aucune signe de faiblesse. Quand je commençais à ressentir une peur réelle, Jurek commençait tout juste à être un peu concerné. Il flirtait avec la mort et allait au-delà de ses faiblesses, il se poussait sans cesse aux frontières de ses propres limites. Je suis convaincu que c’était une source de force et de satisfaction pour lui. » Une vision corroborée par un autre alpiniste de cette génération Marian Bala : « Un alpiniste doit avoir un psyché avant tout. Ce qui veut dire qu’il doit avoir une idée des voies en montagne et savoir ce qui peut être fait, comment cela peut être fait et avoir la volonté d’arriver au sommet. Kukuczka avait tout cela, il était comme une machine. »

La quête de la couronne de l’Himalaya

Bien entendu, après s’être amusés dans les Alpes et en Amérique du Nord, les Polonais n’ont qu’une idée en tête : la chaîne de l’Himalaya. Conquérir les plus hauts sommets du monde. A l’époque un Italien Rheinhold Messner est lancé dans la conquête de « la Couronne de l’Himalaya », les quatorze sommets à plus de 8000 mètres. En 1979, alors que Jerzy Kukuczka se lance dans le même défi, l’Italien a déjà conquis six sommets.

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1987 – Annapurna. Artur Hajzer, Wanda Rutkiewicz et Jerzy Kukuczka.

Année après année, le Polonais conquit ces sommets. 1979 : Lhoste (8516m), 1980 : l’Everest (8848m), 1981, Makalu (8463m)… Mais pour lui, il ne s’agit pas simplement d’une course contre la montre, d’être le premier à gravir ces 14 sommets. Il s’agit avant tout d’une question de style, de performance. Kukuczka ouvre de nouvelles voies, gravit certains sommets en solo et en franchit d’autres en plein hiver, ce qui fit dire à Rheinhold Messner : « Il était celui qui poussait les autres vers les sommets, celui capable de rester une semaine dans des conditions difficiles de neige et froid. Et même là, il avait encore la force d’avancer. Ce que Kukuczka a fait sur le K2 par exemple était ce qui se faisait de mieux à l’époque. Dans les années 1980, il a réalisé tout ce qui semblait impossible. »

Alors que nombre d’alpinistes sont avant tout des athlètes secs soucieux de leur diététique, Kukuczka dénotait aussi par son allure et son régime loin de toutes contraintes. Malgré tout, il résistait mieux que les autres aux conditions extrêmes comme l’explique Leszek Cichy : « Jurek avait une incroyable capacité à endurer les pires conditions. Lors d’une saison hivernale, dans la chaîne de l’Himalaya, il a réussi à trouver des camps en redescendant. Il n’avait rien : ni tente, ni équipement pour cuisiner, pas de couvertures supplémentaires mais ils devaient survivre. Jurek a passé ces deux nuits sur ces sommets à 8000 mètres d’altitude en grande forme… »

En 1986, seize ans après avoir gravi son premier sommet de l’Himalaya, Messner complète la liste des quatorze quelques mois avant Kukuczka qui aura mis huit ans de moins que l’Italien. Là encore Leszek Cichy rend hommage à son compatriote : « Quand il fut la deuxième personne au monde à conquérir la couronne de l’Himalaya, Jerzy le fit bien plus vite et dans un style plus admirable sportivement parlant, découvrant de nouveaux passages dans des itinéraires très durs. Beaucoup lui ont dit : ‘Jerzy, tu es déjà une personne incontournable de l’alpinisme polonais. Arrête de grimper.’ Et Jurek répondait : ‘Je n’ai pas fait cela pour battre des records. Je l’ai fait parce que c’est ce que j’aime faire. Je me sens bien en montagne, j’y retournerai encore et encore. Voici pourquoi je ne peux pas arrêter.’  »

La mort en montagne

Comme pour d’autres alpinistes polonais de cette génération, la conquête des plus hauts sommets de la planète allait au-delà de la performance sportive ou physique. Il s’agissait avant tout d’un exercice de liberté – réduite dans leur pays mais sans limite dans ces voies de montagnes encore vierges pour certaines, des moments où chacun pouvait se retrouver avec soi-même et se confronter à ses propres limites et à l’inconnu.

Après avoir conquis la Couronne de l’Himalaya, Jerzy Kukusczka ne cessa d’aller en Asie pour ouvrir de nouvelles voies, continuer à faire vivre sa passion. En 1989, il retourna gravir le Lhotse, le premier des quatorze sommets himalayens qu’il avait conquis. Cette fois-ci pour s’attaquer à une autre face de la montagne. Peu avant de partir, il déclara lors d’une interview à la télé polonaise : « Il arrive un moment où un homme en a assez de la civilisation, de la ville et veut juste partir pour les sommets. Parfois ces sommets sont proches, parfois ils sont lointains : les Tatras, les Alpes et finalement l’Himalaya. Régulièrement ces sommets nous appellent.  Ce n’est pas assez d’être ‘dans’ la montagne, de suivre les mêmes vieux itinéraires, j’ai cherché quelque chose de nouveau, attiré par l’inconnu. »

A la dernière question du journaliste lui demandant pourquoi il ne cesse de retourner dans ces sommets, il répondit : « Pourquoi mettre un terme à quelque chose qui se passe si bien ? » Ce sera le dernier voyage de Kukusczka vers les hauts sommets himalayens. Trahi par une corde défaillante, il périra dans l’ascension du Lhotse. Quelques semaines plus tôt, le footballeur Kazimierz Deyna décédait dans un accident de voiture aux Etats-Unis. En cette fin d’année 1989, la Pologne perdait deux grands symboles, deux personnages qui avaient vécu en hommes libres. Une liberté que leurs compatriotes était en passe de découvrir réellement grâce à Solidarnosc…

 

En bonus: le fabuleux documentaire The Art of Freedom sur toute cette génération d’alpinistes polonais (avec des sous-titres anglais)

Tristan Trasca

Jamais aussi à l’aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.


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