Art urbain en Russie (1ère partie): tentatives d’appropriation de l’espace public par les artistes (1920-1990)

By: La famille Hajde

Au début du XXe siècle, l’avant-garde soviétique luttant avec la stagnation académique, l’art bourgeois et la muséification proclama la résurgence de l’art dans la ville. Les manifestes artistiques et les décrets (1) reflétèrent leur intention de « promouvoir » l’art bourgeois en bougeant et transformant des oeuvres d’art dans l’espace urbain public.

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Malevich et des étudiants devant la peinture murale du courant suprématiste à Vitebsk en 1920

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Rodchenko. Publicité à Moscou. 1924.

Les premières tentatives d’artistes d’avant-garde pour s’accaparer l’espace public eurent lieu dans les années 1920 à Vitebsk puis à Moscou. Les artistes suprématistes reçurent des commandes pour des célébrations publiques, principalement des designs innovants pour des matériaux de propagande et de publicité dans un contexte de Nouvelle Politique Economique. Un des meilleurs exemples de tels travaux graphiques constructivistes est la façade préservée du Mosselprom (2) à Moscou, créée en 1924 selon un dessin d’Alexander Rodchenko.

L’apparition de l’avant-garde dans l’espace public fut comme une trainée de poudre, mais brève – dès la fin des années 1920, de nombreux artistes d’avant-garde qui étaient des figures de la révolution culturelle en URSS furent placés sur la liste des « éléments indésirables » et leurs travaux furent scrutés à la recherche de traces de désaccord avec le régime. Les années 30 marquèrent le début du réalisme socialiste (3), basé sur la glorification du travail collectif. Alors que les artistes d’avant-garde étaient jadis les « architectes » d’une nouvelle société, l’art se détourna vers la glorification des objectifs et des idéaux communistes. L’art continua d’envahir le domaine public, sous la forme de mosaïques monumentales, de sculptures et de peintures murales. En comparaison avec les suprématistes, le programme du monumentalisme soviétique lancé dans les 30’s fut beaucoup plus ambitieux – aujourd’hui encore de nombreux mosaïques de cette époque peuvent être vues dans de nombreuses villes de Russie.

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Mosaïque soviétique de l’époque du plan de propagande de Lénine. Vyksa, 2013.

La direction choisie et les ambitions impérialistes pouvaient être identifiées dans l’architecture et l’urbanisme également. La ville n’était plus tellement un endroit agréable pour vivre, mais bien plus un espace où les réussites de l’économie nationale et du pouvoir militaire devaient être exposées. De grandes avenues et des places furent affublées du nom de pontes socialistes et de généraux, étant principalement usitées pour des parades officielles.

A l’époque d’un régime socialiste très dur, toute forme d’art public et engagé était hors de question, il était même interdit d’y penser. Dans les années troubles de la répression de Staline, des millions de citoyens soviétiques furent envoyés dans les camps de concentration. Ils n’avaient même pas besoin de faire quoi que ce soit d’interdit pour s’y retrouver, il suffisait de raconter une anecdote sur un sujet banni.

Ce n’est que pendant les années 1950-1960, à l’époque du « Dégel de Khrouchtchev  » (4), que la seconde vague de l’avant-garde russe s’est formée en un cercle de non-conformistes, opérant comme une communauté fermée, cohésive et secrète d’artistes crééant des oeuvres de nature politique et sociale. Jusqu’aux années 90, ils ont continué à travailler secrètement, montrant principalement leurs oeuvres à un cercle restreint de spectateurs dans leurs appartements ou studios. Cette activité fut supervisée très étroitement par le KGB; ainsi même si de nombreuses performances artistiques étaient publiques, elles restaient malgré tout accessibles qu’à une petite communauté qui en quittant littéralement la ville devenaient spectateurs d’une sorte de rituel secret (5).

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Gelfreikh, Iofan and Shchuko, Plan pour le Palais des Soviets (1933-35). Moscou

Ce n’est qu’avec l’arrivée au pouvoir de Gorbachev dans les années 1990 qu’il y eut un assouplissement – le rideau de fer disparut graduellement et l’URSS se brisa en 15 états indépendants. Ceci provoqua une crise globale qui, cependant, donna naissance à de nombreux mouvements artistiques.

L’un de ces mouvements fut l’actionnisme de Moscou (6), qui choisit comme leitmotiv des considérations politiques et agit en opposition au non-conformisme conceptuel bien établi des années 1960. L’actionnisme agit sous la forme d’une expression artistique radicale et provoquante qui, de par sa nature, mit en exergue les problématiques sociales et la reconquête des espaces publics.

Le mouvement « E.T.I » organisa des manifestations sur la Place Rouge pour la liberté d’expression et au sujet des élections présidentielles. Oleg Kulik choisit consciencieusement l’image d’un animal pour montrer les conditions de vie affreuses en Russie. En construisant des barricades dans le centre de Moscou, Anatoly Osmolovsky remit au goût du jour les pratiques des situationnistes des années 1960. Celle-ci et d’autres provocations sur des sujets aussi brûlants – de la politique à la religion – furent la routine du Moscou moderne au début des années 1990. Les actions radicales et vives marquèrent le premier pas vers le retour d’une activité informelle dans les rues de nos villes.

Le sentiment de liberté, de permissivité et la levée de la censure dans la culture à l’Ouest ont ouvert la voie à de nouveaux mouvements urbains informels, qui ont commencé à intéresser les classes sociales de la jeunesse. Parmi ceux-ci, il y eut la culture rock, de même que le hip-hop avec le break dance et le graffiti.


  1. Le décret n°1 « Sur la démocratisation de l’art », Maïakovski, Burliuk, Kamenski, 1918.
  2. La peinture fut réalisée à la demande de l’entreprise « Mosselprom » en 1925. La même année, à l’exposition internationale des arts décoratifs à Paris, Rodchenko reçut un prix dans la catégorie « art urbain ». Cette oeuvre fut restaurée dans les années 1990 et reste située à Moscou.
  3. Le réalisme socialiste est un style artistique développé en URSS. Il devint le style dominant dans de nombreux pays socialistes. Le réalisme socialiste est caractérisé par la glorification par une imagerie réaliste des valeurs communistes, comme l’émancipation du prolétariat.
  4. Le Dégel de Khrouchtchev fait écho à une période allant du début des années 1950 au début des années 1960 quand la répression et la censure en URSS furent renversées, des millions de prisonniers politiques étant libérés des goulags du fait de la politique de dé-stalinisation et d’existence pacifique entre les nations décidée par Khrouchtchev.
  5. Au milieu des années 1970, un groupe d’artistes conceptualistes « Actions collectives » organisait ses « Voyages en dehors de la ville » et pendant les 30 années de son existence, ce groupe a organisé plus de 100 actions et performances dans des champs et forêts.
  6. L’actionnisme moscovite est un courant artistique développé à Moscou dans les années 1990 sous la houle de différents artistes actionnistes.


Cet article fait partie d’une série de 4 articles sur l’art urbain en Russie. Igor Ponosov, artiste et membre du collectif Partizaning, nous a gracieusement autorisé à traduire ces articles. Si vous souhaitez en savoir plus sur le collectif d’activistes et d’artistes Partizaning, on vous conseille de lire ces deux articles en français chez Russie Info et Russia Beyond the Headlines.
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