L’âge d’or du basketball letton : les années 50 et les succès européens de l’ASK Riga

By: Tristan Trasca

Pendant quatre décennies, le basketball letton a marché sur l’Europe. Trustant les titres aussi bien avec ses clubs qu’avec sa sélection nationale, l’âge d’or du basket letton est aussi et surtout l’histoire de quelques trajectoires individuelles hors du commun. Deuxième partie avec les succès européens de l’ASK Riga.

On s’était quitté à la fin de la seconde guerre mondiale. La Lettonie laissait filer une indépendance qui n’aura duré qu’une trentaine d’années avant de passer sous le joug de Moscou dans l’ensemble soviétique. La population lettonne, estimée à 1,5 million d’habitants dans les années 1950, n’est qu’une goutte d’eau dans une population totale de l’URSS estimée à 180 millions de personnes. Pourtant le basketball soviétique du début des années 1950 est marqué par l’importance des joueurs baltes dans les succès de l’équipe nationale. Au championnat d’Europe 1951, deux Estoniens et deux Lituaniens gagnent la médaille d’or. Aux Jeux de 1952, Estoniens, Lettons et Lituaniens forment la moitié de l’équipe avec 7 joueurs représentés pour accrocher une médaille d’argent à Helsinki. La même année, un joueur letton devient champion d’URSS avec le VVS Moscou : Gunars Silins.

Un jeune coach russe forme une armée de Lettons imprenable

Alexander Gomelsky, engagé dans l’armée soviétique, arrive à Riga en 1953 alors qu’il n’a que 25 ans. Il a déjà quelques années de coaching derrière lui et prend logiquement les rênes du club de l’armée de Riga : l’ASK Riga, celui-ci même que Valdemars Baumanis entraînait 20 ans plus tôt. Gomelsky monte une équipe composée uniquement de joueurs du cru comme il expliquera au site Internet de l’Euroleague : « Il est étrange mais vrai que tous les joueurs étaient lettons. Tous étaient des amis d’enfance, ayant grandis ensemble et cela a eu de l’importance dans nos résultats. Ils se comprenaient parfaitement. Mais bien entendu, sans talent, ils ne seraient pas allés aussi loin. »

gomeslky

L’entraîneur Gomelsky

Gomelsky fait tout d’abord revenir Gunars Silins de sa parenthèse moscovite. L’équipe comporte également deux frères, les Muiznieks, l’expérimenté Valdmanis, habitué de l’équipe d’URSS, Leons Jankovskis, Olgerts Herts ou encore Alvils Gulbis, le grand-père du tennisman Ernests. La mayonnaise prend très vite entre ces jeunes hommes doués et cet entraîneur précurseur. Mais tout aurait certainement été différent sans l’apport de Janis Krumins.

Le géant letton possède un gabarit hors norme pour l’époque, il mesure en effet 2 mètres 18. Le jeune homme commence à travailler très jeune, étant bûcheron dans sa région forestière natale. Bien entendu, son physique atypique ne passe pas inaperçu et tous les entraîneurs soviétiques de l’époque tentent de l’attirer vers leur propre discipline : lutte, boxe, athlétisme. Rien ne plaît réellement à Krumins qui est heureux de sa vie simple. Pourtant un homme réussira à le convaincre de tout lâcher: Alexander Gomelsky. Il prend ce talent brut et l’amène aux parquets alors que Krumins a déjà 24 ans. Gomelsky lui apprendra tous les fondamentaux du basket et passera d’innombrables heures à policer ce diamant qui le lui rendra au centuple.

L’ASK gagne la coupe d’Europe des clubs champions nouvellement créée

Dès la saison 1954-1955, l’ASK Riga domine le basketball soviétique. Durant quatre ans, cette bande, renouvelée uniquement à une ou deux unités durant cette période, se promène et explose tout sur son passage dont les clubs moscovites. L’URSS devient bien vite un terrain de jeu trop petit pour l’ASK Riga ; cela tombe bien, la FIBA décide de créer la coupe d’Europe des clubs champions en 1958 après avoir constaté le succès d’une coupe d’Europe de football entre clubs.

La première édition en 1958 met aux prises 22 clubs dont le club d’Alep en Syrie. C’est un réel saut dans l’inconnu pour les joueurs et les entraîneurs de l’époque comme le rappelle Gomelsky : « Le basketball en Europe vivait sa première décennie après la seconde guerre mondiale mais ce n’était pas encore un sport très connu. Nous essayions tous d’apprendre en copiant nos rivaux. Nous apprenions par nous-mêmes car il n’y avait que très peu de livres à l’époque. Les « cliniques » pour entraîneurs étaient des concepts inimaginables. La télévision venait juste d’apparaître. Mais nous voulions apprendre et progresser rapidement. La création de la coupe d’Europe fut une grande avancée puisqu’elle a permis aux équipes de voyager, apprendre et de gagner de l’expérience. Sans ces années de pionniers, nous n’en serions pas là aujourd’hui. (interview réalisée au début des années 2000) »

L’ASK Riga croque dans la compétition européenne avec appétit. La surprise Krumins est difficile à avaler pour la plupart des équipes adverses. Pour la première édition, l’ASK bat Wissenschaft Berlin (+64 sur les deux matchs), Legia Varsovie (+32) puis le Real Madrid par forfait, le gouvernement de Franco interdisant à l’équipe madrilène de jouer contre une équipe d’URSS. En finale, les Lettons jouent contre les Bulgares du BK Akademik. L’intérêt pour cette finale est tellement important que les matchs sont joués en extérieur dans des stades de football avec un terrain de basketball improvisé. Devant 17000 personnes, dans le stade de football de Daugava Riga, les Lettons emportent la première manche 86-81 grâce à un immense Krumins, auteur de 32 points, qui avait un avantage de 24 centimètres sur son vis-à-vis bulgare. Le match retour ne sera qu’une formalité (+13) avec un nouveau bon match de Krumins bien aidé par les frères Muiznieks (17 points pour Valdis, 11 pour Gundars) et Maigonas Valdmanis (15 points). L’ASK Riga est le premier club champion d’Europe.

La saison suivante, la finale se joue à nouveau entre les deux mêmes équipes. L’ASK l’emporte 79-58 à domicile mais se fait peur devant 20 000 personnes au stade Vasil Levski à Sofia. Malgré tout, le panache et le goût de la victoire font le reste et Valdis Muiznieks met un point d’honneur à gagner (69-67) en mettant lui-même les deux derniers paniers décisifs. En 1960, nouvelle promenade de santé et troisième titre glané en finale contre les cousins du Dinamo Tbilissi (+17 sur les deux matchs).

trophée riga

Moscou se lasse de ces victoires lettonnes

La conquête des terres lettonnes par l’Union Soviétique ne se fait pas sans atteinte à la culture et l’identité lettonnes. Dans les années qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale, de nombreux patriotes lettons sont envoyés dans des goulags en Sibérie. De même, la Lettonie doit adopter les méthodes de la collectivisation. A partir de là, l’immigration en Lettonie s’accélère, des hommes, femmes et enfants de toutes les républiques soviétiques débarquent.

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Janis Krumins contre le Français Jean-Claude Lefèvre

Les raisons sont multiples. Certaines tiennent à la volonté de développer l’activité en Lettonie, notamment industrielle, d’autres tiennent à la volonté de Moscou de minimiser le plus possible les identités nationales. En 1959, on recense en Lettonie 400 000 personnes arrivées d’autres républiques, soit quasiment un tiers de la population. Alors que le pourcentage de la population ethnique lettonne était de 77% avant la guerre, il chute en 1962 à 62%. Cette politique d’immigration est menée en parallèle avec une politique de limitation de l’usage de la langue lettonne. Le russe, la culture russe et l’histoire russe deviennent des sujets premiers de l’enseignement en Lettonie.

Bien entendu, les victoires de l’ASK Riga sur le sol soviétique et en Europe gênent à Moscou alors que cette équipe est composée à 100% de joueurs lettons. Une dream team russe est alors montée au sein du CSKA Moscou, le club de l’armée moscovite. A partir de 1960, le club moscovite commence à régner sur le basket soviétique (21 titres entre 1960 et 1984!). La finale de coupe d’Europe des clubs champions en 1961 se lit comme la conclusion d’un chapitre. L’ASK se retrouve en finale après avoir battu l’Hapoel Tel-Aviv et le Real Madrid (après deux rencontres sur terrains neutres). Lors de la finale, le CSKA Moscou trouve la parade pour limiter Krumins avec Gennadij Vol’nov et Viktor Zubkov, culminant tous deux à plus de deux mètres. Le match aller à Riga est une déroute pour les Lettons qui perdent de 25 points avant d’aller gagner à Moscou, en vain.

L’ASK Riga demeure le seul club avec Split à avoir gagné trois coupes d’Europe des clubs champions consécutives. Gomelsky déclara : « J’ai d’excellents souvenirs de Riga. L’ASK était une grande équipe et ce fut un plaisir d’entraîner ces joueurs talentueux, qui voulaient toujours apprendre. Les pays de l’Est dominaient clairement à cette époque. L’équipe nationale d’URSS n’avait pas de rival et je possédais à l’ASK l’ossature de cette équipe nationale. »

La Lettonie fait gagner l’URSS

En effet, si l’URSS tend à limiter l’identité lettonne, elle sait aussi profiter des ressources du pays balte. Dès 1956, le trio Krumins – V. Muiznieks – Valdmanis devient incontournable en équipe nationale d’URSS. Les trois compagnons seront de quasiment toutes les campagnes européennes, olympiques et mondiale jusqu’en 1961 avant une dernière épopée olympique en 1964 pour Krumins et Muiznieks.

Les résultats au niveau européen seront à l’époque formidables pour l’URSS : champions d’Europe en 1957, 1959 et 1961. En 1959, Krumins écœure la France d’Henri Grange, Robert Monclar, Jean-Claude Lefèvre et Maxime Dorigo en inscrivant 32 points en finale. Les deux autres compères lettons inscrivent 28 points pour une victoire finale 88-72. En 1961, Krumins inscrit un tiers des points de son équipe contre la Yougoslavie avec Gomelsky sur le banc de la sélection.

Mais au niveau mondial, l’URSS malgré ses atouts lettons n’arrivent jamais à se débarrasser des Etats-Unis. Les Soviétiques finiront deuxièmes des Jeux Olympiques en 1956, 1960 et 1964 derrière les Etats-Unis. La taille de Krumins et le talent de Muiznieks et Valdmanis ne feront rien contre une génération américaine fantastique, qui fait partie des rares équipes au Hall of Fame du basketball.

Après tous ces succès, Krumins délaissera le basketball et retournera à une vie simple en tant que sculpteur sur métal. En 2006, un sondage russe le place 3è joueur préféré de l’histoire. Dans le même sondage, Valdis Muiznieks fut élu parmi les dix meilleurs arrières soviétiques et russes de l’histoire du jeu. De son côté, Alexander Gomelsky fera une des plus grandes carrières qu’un entraîneur soviétique ait connu et sera considéré comme le père du basket moderne soviétique. Il a remporté une autre Euroligue avec le CSKA Moscou, les championnats du monde avec l’URSS et les Jeux Olympiques en 1988. Les derniers que l’URSS auront connu, une victoire portée par une bande de jeunes Lituaniens, mais c’est une autre histoire

 

Retrouvez la première partie ici.

Tristan Trasca
Jamais aussi à l'aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.
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