Krifo scholio, la légende des écoles clandestines grecques

By: Tristan Trasca

Le récit national. Le fameux récit national. Celui qui est convoqué sur les estrades politiques à chaque fois qu’une élection d’envergure pointe son nez. Le récit réel, magnifié voire fantasmé de la vie et de l’histoire d’une nation. Récit qu’une population est censée connaître voire chérir. Mais il arrive parfois que ce récit national se bâtit sur des légendes, nécessaires pour construire une image positive et fière d’un peuple. Exemple grec.

Fait ou légende ?

Dur de penser que la Grèce ait un jour eut besoin de défendre sa culture et son identité tant la culture grecque semble avoir toujours existé et surtout toujours brillé. Mais la Grèce, à l’instar d’une bonne partie des Balkans et de l’Europe du sud-est, connut le joug ottoman pendant quasiment quatre siècles. Du XVe au XIXe. Bien entendu, cette occupation fut source de conflit pour le peuple grec et son identité choyée. Ainsi le système scolaire fut grandement remanié par les pouvoirs ottomans afin que les jeunes élèves grecs apprennent selon des manuels édités à Constantinople, relatant un point de vue bien particulier. De même, le recours à la langue grecque était souvent prohibé au sein des écoles. La langue de l’occupant devant être celle utilisée quotidiennement à l’école. Contre cet état de fait, un petit noyau de professeurs s’organisa. L’idée était simple : éduquer clandestinement les élèves pour les nourrir de la véritable histoire de la Grèce, leur inculquer la culture grecque et surtout préserver l’usage de la langue grecque. Une initiative qui peu à peu se multiplia aux quatre coins de la Grèce où de courageux professeurs prenaient ce risque potentiellement mortel pour célébrer la grandeur de la Grèce et préserver l’héritage culturel et spirituel grec à travers les nouvelles générations.

krifo scholio

Tout ceci aurait pu être vrai. Il y eut d’ailleurs une célèbre peinture de Nikoloas Gyzis, représentant un de ces professeurs à la longue barbe blanche qui partage son savoir avec quelques jeunes étudiants à la lueur d’une bougie. Il y eut même des poèmes pour célébrer ces krifo scholio. Depuis la guerre d’indépendance grecque (1821-1832), cette histoire est narrée de père en fils. Les manuels scolaires en font mention. Cette histoire est un pan du récit national grec, celui sur lequel la mémoire d’un peuple est bâtie. Et pourtant au XXe siècle, des historiens grecs se sont emparés du sujet, arguant que les écoles grecques opéraient en fait de manière totalement libre sous le joug ottoman. Devant la solidité des arguments de ces universitaires, les krifo scholio sont devenues officiellement « une mémoire nationale qui fut, dans une certaine mesure, fictive ».

Et si finalement la réalité n’était pas le plus important ?

Alors comment un tel mythe a pu traverser les siècles grimé en fait ? Tout d’abord, il y eut l’engouement de l’église orthodoxe pour cette demi-fable. En effet, dans un pays où l’occupant était musulman, l’existence de ces écoles clandestines, bien souvent nichées dans des monastères ou dans des églises avec des moines et prêtres jouant le rôle de professeurs, plaçait l’église orthodoxe grecque comme la garante du respect de la culture grecque et de sa pérennité dans cette Grèce occupée. Le prestige de l’église n’en fut que grandi et cette institution participa donc allègrement à la propagation de la légende. Et puis, il y eut ce besoin de relater ô combien les Grecs avaient en réalité résisté à l’occupation ottomane pendant ces quatre siècles, notamment après le début de la guerre d’indépendance en 1821. Un élan compréhensible et qui se retrouve finalement dans chaque pays qui a connu une occupation.

Le récit d’une nation est construit pour peindre une image forte d’un peuple, une communauté prête à tout pour défendre une culture et une identité. Les krifo scholio n’ont sans doute pas existé mais l’essence de ces écoles a germé dans l’imaginaire des gens pendant des siècles. Et peut-être est-ce finalement cela le plus important pour un peuple: l’imaginaire.

 

Tristan Trasca

Jamais aussi à l’aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.


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