L’Estonie, pays de l’Est malgré lui ?

By: Damien Canavate

Tallinn. Comprenez, littéralement : la ville (linn) danoise (Tal). Pour quiconque se promenant dans les ruelles médiévales de la capitale de l’Estonie, la mise en scène viking – allègrement surjouée – saute aux yeux. Il faut dire que le territoire qui correspond au pays actuel est sous domination danoise à deux reprises au cours du temps, d’abord aux XIIIème et XIVème siècles, puis une nouvelle fois de 1559 à 1645. Une vicissitude de l’Histoire certes, mais de la plus haute importance : dans la plus septentrionale des républiques baltes, on se considère volontiers davantage fils du Danemark que frères du voisin letton.

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Tallinn, capitale de l’Estonie, tour à tour danoise, suédoise, polonaise, allemande ou russe.

Et ce n’est pas Toomas Ilves, actuel président du pays, qui dira le contraire. En 1999, alors ministre des Affaires étrangères, il prononce un discours dont le titre se veut d’emblée incisif : « l’Estonie comme pays nordique ». En 2005, le plus petit des États baltes dépose sa candidature au Conseil Nordique, forum intergouvernemental crée en 1952. Il attend encore à la porte.

A l’Est, tout est nouveau ?

La bataille pour l’identité n’est pas une mince affaire. Tout à tour féroce, gauche ou subtile. La portée n’est pas triviale : ce qui est en jeu, c’est l’image du pays.  « Pays de l’Est » est perçu comme  abusivement hétéroclite, rassemblant des États post-communistes qui n’ont pour dénominateurs communs qu’une situation géographique à l’Est et une économie socialiste dans la seconde moitié du XXème siècle. La dissociation est dès lors claire : dans la politique étrangère de l’Estonie et la promotion de son image de marque nationale, il est question de valoriser sa nordicité. Renommer le pays Estland, remanier le drapeau pour y faire apparaître la croix scandinave… les idées ne manquent pas.

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Si loin, si proches. Consulat de Suède à Tartu, deuxième ville de l’Estonie.

Pour l’Estonie, les cinquante ans d’économie socialiste n’ont clairement pas été désirés : l’Union Soviétique est, en 1944, une puissance occupante. Mais son héritage est néanmoins tangible. L’élement le plus visible est sans doute une importante minorité russophone qui représente un quart de la population du pays. Dès lors, deux forces centrifuges sont à l’œuvre : d’une part une volonté de faire tabula rasa du passé soviétique, avec notamment l’importance accordée à l’accession à l’Union Européenne et à l’OTAN en 2004, d’autre part, l’inscription de l’histoire du pays dans un récit global et déterministe, une grande bataille pour la liberté qui se développe au fil du temps. Dans l’Estonie de l’Est, tout est nouveau.

De l’usage politique du sauna : nos meilleurs amis les Finnois

Il faut dire que les liens avec des – ou d’autres – pays nordiques sont historiquement établis. Outre les dominations danoises, son territoire est également gouverné par la Suède jusqu’en 1721, avec de surcroît la présence d’une minorité suédophone jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, alors connus sous le nom de Rannarootslased (Suédois des côtes). La construction de l’image nationale se veut être une identité sélective. La minorité russe est volontiers éclipsée et minorée : dans les années 1990, l’Estonie est alors considérée comme une démocratie ethnique en raison des ses politiques restrictives concernant les lois de citoyenneté.

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Institut finnois à Tartu.

Il est des arguments qui ne se contestent pas. La proximité ethnoculturelle et linguistique avec la proche Finlande, dont les quais néoclassiques de sa capitale Helsinki ne sont qu’à deux heures de ferry, est indéniable. Tout est fait, dès lors, pour accentuer la convergence, coopération bilatérale et relations économiques très étroites en tête de proue. On ne manque pas de souligner qu’en Estonie aussi, le sauna est une tradition. Danemark, un, Suède, deux, Finlande, trois… le compte est bon. En 2005, l’Estonie demande officiellement l’adhésion au Conseil nordique, dont l’objectif reste la coopération interétatique. Tout comme la Lettonie et la Lituanie, l’Estonie en reste au statut d’État observateur.

Entre les lignes : la place de choix accordée à la situation économique

Nul besoin de souligner qu’en comparaison de ses voisins du Nord – Norvège en tête – le Produit Intérieur Brut de l’Estonie est à la traîne. En dépit de réformes d’inspiration libérale, de finances publiques en bonne santé et d’une économie innovante portée sur les nouvelles technologies et le numérique, dont le fleuron reste l’invention de Skype, l’Estonie n’a pas les indicateurs économiques adéquats pour adhérer au club nordique.

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Drapeau du Conseil nordique, ici à Helsinki.

Outre le non-respect de la neutralité militaire chère à ses voisins scandinaves, l’Estonie demeure un État néo-libéral,  ayant vocation à aider a minima les plus démunis. Les inégalités économiques et sociales restent fortes. Les écarts de salaires entre hommes et femmes sont les plus élevés de l’OCDE : ils culminent à 28%. La protection sociale est fragile. Le système d’imposition à taux unique (flat tax) fait débat.

L’Estonie, infidèle à l’État-providence cher au club nordique, reste un pays de l’Est dénaturé, balte par défaut. Avec envie et patience, elle lorgne vers le Nord : põhja, en estonien. Comme en finnois.

Damien Canavate

1 Comment

  • Les Pays baltes, Etats nordiques ? retour sur un changement de statut – Hajde:

    […] Souvent présentée comme une « mosaïque de peuples et de cultures », l’Europe est découpée en cinq régions géographiques bien distinctes. Formées autours de critères précis tels le climat, la topographie, l’histoire, l’économie, ou encore la langue, ces cinq régions constituent des espaces parfaitement délimités et hiérarchisés qui permettent d’y voir plus clair au sein d’un continent de plus 10 millions de kilomètres carrés. La récente décision de l’ONU de ranger les pays baltes en Europe du Nord n’est pas sans susciter quelques interrogations. Si la décision peut surprendre au premier abord, de par la spécificité de cette région longtemps ancrée à l’Est et culturellement à part, elle n’est toutefois que le résultat logique d’un certain nombre de considérations historiques et stratégiques. Ainsi dans quelle mesure peut-on considérer les pays baltes comme des Etats d’Europe du Nord …  […]

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