L’âge d’or du basketball letton – Les années 30 et l’équipe nationale

By: Tristan Trasca

Pendant quatre décennies, le basketball letton a marché sur l’Europe. Trustant les titres aussi bien avec ses clubs que la sélection nationale, l’âge d’or du basket letton est aussi et surtout l’histoire de quelques trajectoires individuelles hors du commun. Première partie avec le premier titre européen de l’équipe nationale de Lettonie.

La naissance chaotique d’un état indépendant

Valdemars Baumanis nait en 1905 à Liepaja, à l’époque ville de l’empire russe. Liepaja est une des portes d’entrée sur la Baltique pour l’empire russe, mais aussi une porte de sortie pour des Lettons en quête d’immigration vers les Etats-Unis notamment. Plusieurs dizaines de milliers partent chaque année vers le nouveau continent à bord de bateaux.

Quelques années passent et Liepaja devient la cible des bombardements allemands en 1915, tombant sous pavillon allemand dès le mois de mai de la même année. Tout le territoire actuel de la Lettonie est l’objet de violentes batailles entre Allemands et Russes tout au long des quatre années de la première guerre mondiale.

Le 11 novembre 1918, la Lettonie se déclare indépendante bien que les troupes allemandes occupent encore la ville de Riga et une bonne partie du pays. Le traité de Brest-Litovsk, qui laissait les Pays Baltes sous contrôle allemand, fait long feu seulement quelques mois après sa ratification. Dès la fin de l’année, l’armée russe regagne du terrain et pousse l’armée allemande hors de Lettonie de manière pacifique.

Ce retour russe créé une situation inattendue avec la proclamation d’une république soviétique lettonne fin 1918. Deux gouvernements et deux républiques existent en Lettonie. Liepaja, non-occupée par les Russes, devient alors la capitale de la Lettonie indépendante pendant quelques mois.

S’en suivent de longs mois de bataille où les Lettons aidés par les Allemands tentent de repousser les Russes. Finalement, en août 1920, les gouvernements letton et russe signent le traité de Riga reconnaissant la république de Lettonie et renonçant, côté russe, à une nouvelle occupation.

La Lettonie devra cependant attendre début 1921 pour être officiellement reconnue par d’autres nations et faire son entrée quelques mois plus tard au sein de la Société des Nations, 3 ans après avoir déclaré son indépendance. Pour la première fois de son histoire, la Lettonie est un état indépendant et uni.

L’arrivée du basketball en Lettonie

En 1922, Valdemars Baumanis quitte Liepaja pour Riga. Deux ans plus tôt, les premiers matchs de basketball en Lettonie ont eu lieu. Baumanis fait partie de l’essor du jeu en Lettonie. Comme dans de nombreux pays européens, l’arrivée du basketball fut l’apanage des fameux YMCA (Young Men’s Christian Association), sans doute arrivés en Lettonie par le port de Liepaja. Cette association de jeunes chrétiens participe au développement du basketball dans de nombreux pays où elle s’implante. Dès 1925, Baumanis travaille au sein du YMCA à Riga.

baumanis

Valdemars Baumanis

Dans l’intervalle, une fédération lettonne de basketball se créé en 1923 et organise un championnat masculin dès l’année suivante. Baumanis participe avec une équipe de jeunes chrétiens dès la première année de ce championnat officiel. En 1924, il est vice-champion de Lettonie avant de gagner le titre en 1925 et 1929. Baumanis fait aussi partie de l’équipe nationale de Lettonie pour un match international organisé contre l’Estonie en 1924, un des premiers entre sélections nationales en Europe.

Très logiquement, la Lettonie fait partie des 8 nations à l’origine de création de la FIBA en 1932. Les années suivantes, le basketball se développe. Une épreuve masculine sera organisée aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936, la FIBA décide donc d’organiser un premier championnat d’Europe comme tour de chauffe. L’épreuve se déroulera en 1935 en Suisse. Et Baumanis prend la tête de la sélection lettonne.

Euro 1935 : en route vers la victoire

A l’époque deux équipes se disputent le titre de champion en Lettonie : l’Universitates Sports Riga et l’Armijas Sporta Klubs Riga. Baumanis est l’entraîneur-joueur de cette seconde équipe. Sa nomination à la tête de la sélection nationale n’est pas forcément populaire mais Baumanis a son enthousiasme et son charisme pour convaincre. Il parvient à créer un groupe de joueurs en prenant les meilleurs joueurs de l’US, l’ASK et de deux autres clubs, Starts et Gongs. Rivaux d’habitude, ces joueurs doivent devenir coéquipiers pour représenter leur nation naissante. Les méthodes novatrices de Baumanis, avec notamment un gros travail athlétique organisé par le préparateur physique Rihards Deksenieks, portent leur fruit dans la création d’une équipe nationale.

La Lettonie se présente en Suisse, dans le flou le plus total. La Lettonie bat d’abord la Lituanie 123-10 en barrages pour valider son ticket pour l’Euro, en compagnie de 9 autres nations. Le périple jusqu’à Genève a été un long chemin de croix pour toute l’équipe, pas vraiment soutenue financièrement par la fédération. En Suisse, la Lettonie commence par une grande victoire contre la Hongrie 46-12 avec 23 points de Rudolfs Jurcins et 10 d’Aleksejs Anufrijevs. En demi-finale, la Lettonie sort la nation hôte, la Suisse, sur le score de 28-19. Là encore, Jurcins (10 points) et Anufrijevs (12) sont les deux grands artisans de la victoire.

La finale, le 4 mai 1935, voit la Lettonie affronter l’Espagne, grande favorite. La Lettonie, avec des schémas tactiques novateurs de Baumanis, surprend l’Espagne et mène rapidement 8-0. La taille de Jurcins est prépondérante à une époque où chaque retour en jeu après un panier est joué par un entre-deux au centre du terrain. Si les Espagnols reviennent petit à petit, la Lettonie tient bon et gagne 24-18 avec un nouveau festival de Jurcins (11 points).

lettonie basket

Les champions d’Europe 1935. De gauche à droite : Martins Grundmanis, Dzems Raudzins, Aleksejs Anufrijevs, Rudolfs Jurcins, Visvaldis Melderis, Janis Lidmanis, Herberts Gubins, Eduards Andersons et Valdemars Baumanis

La Lettonie devient championne d’Europe alors qu’une quinzaine d’années plus tôt, elle n’était même pas un pays. L’ambassadeur de Lettonie en Suisse Feldmanis déclara : « Vous avez fait plus en quelques jours pour la Lettonie que ce que nous autres diplomates lettons avons réalisé pour notre pays en 15 ans d’indépendance. » De son côté, Baumanis déclara quelques années plus tard : « Je fus capable de trouver cinq joueurs qui se complétaient parfaitement. Ils étaient unis, aussi bien en attaque qu’en défense. Ces cinq joueurs étaient Martins Grundmanis,  Eduards Andersons, Rudolfs Jurcins, Janis Lidmanis et Aleksejs Anufrijevs. L’équipe de Lettonie n’a pas seulement remporté le titre en 1935 mais a surtout montré aux grands d’Europe comme l’Espagne, l’Italie ou la France la beauté qui se cachait dans le jeu de basketball. »

Baumanis est viré, puis revient avant qu’une crise avec le voisin lituanien voit le jour

La gloire de ce titre continental est éphémère pour Baumanis. Le président de l’Universitates Sports Riga ne voit pas d’un bon œil que la gloire de l’équipe nationale rejaillisse sur l’ASK par l’intermédiaire de Baumanis. Or le président de l’US Riga est également le président de la fédération lettonne de basketball. L’entraîneur parvient cependant à conserver sa place pour les Jeux Olympiques de 1936 à Berlin.

En Allemagne, les résultats sont moins bons avec une victoire et deux défaites, notamment contre le Canada, futur vice-champion olympique. Cette épreuve de basketball aux Jeux de 1936 reste une vaste blague comme le raconta Bill Wheatley, champion olympique avec les USA : « Comme les Allemands ne comprenaient rien à ce jeu et n’avaient pas d’équipe dans la compétition, ils ont organisé le tournoi de basket sans trop s’en soucier. Nous avons joué tous les matchs en extérieur sur de la terre battue. Le ballon rebondissait mal, même quand le court était sec, il était impossible de dribbler. »

De retour en Lettonie, Baumanis laisse sa place sur le banc de la sélection et continue à entraîner l’ASK. L’Euro suivant en 1937 est organisé par la Lettonie (la règle à l’époque voulait que l’équipe qui remporte le titre organise l’édition suivante). La Lettonie déçoit chez elle et ne finit que 6è après deux défaites contre la Pologne et l’Estonie. La surprise vient de la Lituanie qui gagne le titre alors qu’elle n’avait quasiment pas d’équipe deux ans auparavant. Mais entre temps, un groupe de Lituaniens des Etats-Unis est rentré au pays pour développer le basket dans la nation mère. A la tête de ceux-ci, on retrouve Frank Lubin aka Pranas Lubinas, champion olympique avec les Etats-Unis en 1936.

Bien entendu, la Lettonie rappelle Valdemars Baumanis pour l’Euro suivant en Lituanie. En janvier 1939, la Lettonie bat lors d’un match amical la Lituanie qui n’aligne pas Frank Lubin. La Lettonie tente de démontrer que l’apparition de Lubin au sein de la sélection lituanienne n’est pas éthique, du fait de sa nationalité américaine, son expérience du jeu et son titre olympique avec les Etats-Unis. Rien y fait, la Lituanie aligne Lubin et quatre autres Lituano-Américains lors de l’Euro 1939. Dès le premier match, les deux nations se rencontrent : la Lituanie ne l’emporte que d’un petit point face à la Lettonie 37-36. La Lituanie finira championne d’Europe alors que la Lettonie sera vice-championne d’Europe. Les Lettons ne pardonneront pas ce qu’ils pensaient être une injustice et cette crise sportive débouchera sur l’annulation de la Baltic Cup (compétition de football entre nations baltes) en 1939 et le gel des relations sportives entre les deux pays pour de nombreux mois.

L’Histoire éclate la grande équipe de Lettonie

Cependant, les deux petits pays baltes ont bien vite d’autres tracas. Dès juin 1940, l’Armée rouge annexe les deux pays avant qu’en juin 1941, le Troisième Reich envahisse les pays baltes. Les deux ennemis rejouent la même partition que vingt ans plus tôt avec la Lettonie.

Les hommes du sacre de 1935 sont éparpillés, certains appelés dans l’Armée Rouge, d’autres réquisitionnés dans l’armée allemande, d’autres passent dans la résistance lettonne. Eduards Andersons est envoyé dans le goulag de Vorkuta où il organise des matchs de basket entre Lettons et … Lituaniens. Juozas Butrimas, rescapé de Vorkuta, déclara à Reuters : « Etre capable de jouer au basketball dans ce goulag nous permettait de nous sentir humains, pas seulement comme des esclaves, cela nous a permis de survivre pendant cette captivité. »

jurcins

Rudolfs Jurcins

Le capitaine Rudolfs Jurcins fut déporté en Sibérie à la fin de la guerre où il est mort en 1947, Aleksejs Anufrijevs est mort au combat, Martins Grundmans s’est suicidé en 1945 alors qu’il était emprisonné dans un camp au centre de Riga, ceux qui ont survécu à la seconde guerre mondiale ont immigré en Australie, au Canada ou aux Etats-Unis. Seul Eduards Andersons est resté vivre en Lettonie, occupée par l’URSS après la seconde guerre mondiale. Valdemars Baumanis a quitté la Lettonie à la fin de la guerre pour l’Allemagne puis la France où il fut entraîneur du club de Lorient. En 1956, il part finalement aux Etats-Unis, comme de nombreux habitants de Liepaja 50 ans plus tôt. Même en exil, il continua à participer au développement du sport letton avec d’autres compatriotes ayant fui l’occupation soviétique.

La Lettonie quitta la seconde guerre mondiale, orpheline de son indépendance et de ses grands joueurs de basketball qui l’ont fait connaître à travers l’Europe. Heureusement les bases pour le basketball en Lettonie étaient solides, le futur allait le démontrer.

A suivre…

 

Merci à François Miguel Boudet qui nous a permis de reproduire cet article initialement publié sur Outsider

Tristan Trasca
Jamais aussi à l'aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.
Tristan Trasca on Twitter

1 Comment

Laisser un commentaire

L’esprit Hajde

Les Balkans, l'Europe de l'Est et l'Europe centrale ?
Un art de vivre pour certains, une escapade pour d'autres, une illusion pour beaucoup mais surtout une passion pour nous tous.

Une passion bâtie sur des lectures, des films, des voyages, quelques liqueurs, plats, regards et baisers partagés avec des autochtones.

A travers nos écrits, notre but est simplement de mettre en lumière ces peuples, des cultures et des pays proches mais finalement méconnus.

On espère que le voyage vous plaira et si vous avez envie de faire partie de l'aventure Hajde, faites-nous signe !

The Hajde spirit

Balkans, Eastern Europe, Central Europe?
A way of life for some, a short journey for other, just an illusion for many, but a passion for us, overall!

Our passion is built on readings, films, travels, a few spirits, meals, glances and kisses shared with the natives.

Throughout or writings, our goal, simply put, is to bring to light people, cultures and countries close to us, but unknown or misunderstood.

We wish you a pleasant journey. Want to join the Hajde family? You are welcome! Don't hesitate to: contact us !

Back to Top
%d blogueurs aiment cette page :