Les Pays baltes sur le pied de guerre : prudence, méfiance, défiance

By: Adrien Nonjon

Printemps 2014. Alors que la brutalité de la crise ukrainienne malmène l’équilibre diplomatique européen, la ville lettonne de Daugavpils devient le théâtre de violents affrontements entre manifestants et forces de sécurités lettonnes. Réunissant plusieurs centaines de personnes plus tôt dans la matinée sur le parvis de l’église orthodoxe Saint-Boris et Saint Gleb, la manifestation clairsemée de drapeaux à l’aigle bicéphale russe prend la direction de l’hôtel de ville, haranguée des slogans : « Russie ! Russie ! ».

Arrêté devant l’illustre édifice aux briques rouges, un groupe finit par entrer dans l’hôtel de ville après une altercation violente avec un groupe de policiers chargé de contenir la manifestation. Saccageant en bonne partie les bureaux de l’administration municipale dont ceux du maire, le petit groupe finit par déployer une banderole en cyrillique proclamant la naissance de « l’Union Latgalo-russe », région autonome de Lettonie dont les leaders exigent la tenue d’un référendum portant sur le statut de la région et son hypothétique rattachement à la Fédération de Russie qui s’apprête à intervenir militairement dans la région. Ce scénario certes fictif développé dans le cadre du documentaire de la BBC « World War III : inside the war room » diffusé le mois dernier reste néanmoins très pris au sérieux par les trois pays baltes et leurs alliés. Qu’il s’agisse d’un retour à la conscription en Lituanie, de la distribution de manuels de survie en cas d’invasion ou encore d’un projet de construction d’un mur le long de la frontière estonienne, les trois pays de la baltique sont à l’heure d’aujourd’hui dans une situation géopolitique délicate où la peur se conjugue à l’intransigeance et aux démonstrations de force.

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Une manifestation pro-russe à Riga le 9 mai dernier. Les manifestants arborent le drapeau des séparatistes est-ukrainiens de Lougansk

Face aux différentes tensions distillées par la Russie en Ukraine ou ailleurs en Europe (en témoigne le nombre croissant de violations des espaces maritimes et aériens de différentes nations européennes ces derniers temps), les trois pays baltes durement marqués par près d’un demi-siècle d’occupation soviétique (1940-1991) et enorgueillis de leurs réussites en matière d’occidentalisation demandent aujourd’hui une réassurance des engagements de leurs partenaires en matière de défense à savoir l’OTAN et l’UE.
En dépit d’une prise de position unanime des Etats baltes vis à vis de la Russie incarnée dans la crainte d’une invasion, ceux-ci demeurent malgré tout divisés sur de nombreux points défensifs et diplomatiques. Effectivement, certains pays comme l’Estonie se montrent prêts à rehausser leurs investissements dans le domaine militaire en se conformant aux exigences de l’OTAN dont les pays membres doivent investir pas moins de 2% de leur PIB dans le secteur militaire, d’autres restent nuancés quant au raidissement des rapports avec le voisin russe à l’exemple de la Lettonie dont la Russie est le principal client sur le plan commercial. Influencée par la Pologne et doublement confrontée au « problème russe » à cause de l’enclave de Kaliningrad à sa frontière sud, la Lituanie de Daria Gribauskaite entame sous l’égide américaine une véritable modernisation de son armée et de sa logistique en faveur des forces de l’OTAN basées sur son territoire.

Si l’intervention russe en Ukraine apparait comme un avertissement pour les Etats baltes et une remise en question de leur appartenance à l’UE et l’OTAN, la défense des minorités russophones ukrainiennes affichée par le Kremlin les inquiète également. Présentant eux aussi des minorités russophones issues du repeuplement d’après guerre Seconde guerre mondiale puis de l’effondrement de l’URSS, les autorités baltes estiment que ces populations « non citoyennes » pourraient servir au régime russe comme outil majeur dans une opération de déstabilisation pouvant par la suite déboucher sur une guerre conventionnelle. Face à la menace d’une hypothétique « cinquième colonne », les actes de discrimination se multiplièrent ces derniers mois au sein de la population malgré les mises en garde de la part de l’Union Européenne. Pouvons nous dire que les pays baltes expriment une peur légitime ou une russophobie aiguë ? L’interprétation que nous pouvons donner à l’hystérie anti-russe affichée chez certains politiciens baltes est qu’elle apparait comme un moyen pour affirmer un atlantisme décomplexé depuis la chute de l’Union soviétique en 1991. 

20140329_EUM944Le problème des minorités russophones étant l’un des principaux facteurs de la sécession de l’Est ukrainien, il est difficilement imaginable de voir cette situation se reproduire dans la Baltique. « La population de la Lettonie et des autres pays baltes a fait le choix de l’Europe, les partisans de la Russie y sont beaucoup moins nombreux qu’en Crimée ou dans le Donbass », estime l’analyste militaire Konstantin Sivkov de la Russian National Geopolitical Academy.

Vladimir Kolossov, président de l’Association internationale des géographes et spécialiste de géographie politique, partage cet avis en estimant que les Russes ethniques de Lettonie, Lituanie et Estonie sont fidèles à leurs gouvernements. « Il n’y a jamais eu de partis ou mouvement prorusses puissants ni en Lettonie, ni dans les autres pays baltes », nous expose Kolossov. « Tous les Russes qui voulaient partir en Russie l’ont fait dans les années 1990, ceux qui ont décidé de rester sont parfaitement satisfaits de leur existence ». L’expert estime que nous avons assisté à l’émergence du phénomène de « Russes baltes », des individus qui, tout en conservant leur identité ethnique russe, se sentent à l’aise en tant que citoyens d’autres pays et ne souhaitent pas partir en Russie. « Le problème des « non-citoyens », apatrides russes résidant dans les pays baltes mais n’ayant pas de nationalité, est petit à petit résolu. Ces dernières années, on leur accorde la nationalité, bien que le processus soit lent ».

Interpellé par ses membres alarmés, l’OTAN prit progressivement conscience que l’espace balte serait à long terme une plateforme stratégique incontournable dans la lutte d’influence qui l’oppose à la Russie dans la région. Réaffirmant sa détermination à protéger coûte que coûte ses alliés baltes au cours d’un voyage en septembre 2015 à Tallinn, le président Barack Obama promit de renforcer le contingent de 600 soldats de la Force de réaction rapide, tout en réfléchissant à étendre ce dispositif à d’autres partenaires européens.

Un soldat lituanien et américain lors d'une cérémonie officielle de l'Otan

Un soldat lituanien et américain lors d’une cérémonie officielle de l’Otan

Bien que l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord unisse Etats-Unis et Etats baltes, la question d’un engagement massif reste très incertaine, notamment à cause des négociations délicates autour du dossier syrien… Même si la présence des forces russes à la frontière des différents pays baltes se fait croissante, les analyses récentes de la stratégie diplomatique et militaire russe tendent vers la défensive. Philippe Migault, chercheur à l’IRIS, voit dans le développement de la dissuasion nucléaire russe et la modernisation de sa flotte aérienne une logique de défense du territoire russe plutôt que d’expansion. Néanmoins, cette question reste fortement incertaine et nuancée à plus forte raison que la défiance de Poutine vis à vis des occidentaux reste forte des suites de son succès stratégique en Ukraine et que la Russie dispose d’autres moyens que la guerre (économiques, subversifs, politiques) pour influer sur son étranger proche.

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Alors que Russes et Européens s’engagèrent à trouver un compromis sérieux sur le dossier ukrainien en instaurant un cessez-le-feu aujourd’hui précaire et en incitant l’Ukraine à donner plus d’autonomie à ses régions, les Etats baltes restent extrêmement méfiants concernant les intentions russes à l’Est du continent. « On ne peut croire un seul mot des autorités russes » déclare Linas Linkevicius, le ministère de la défense lituanien. Malgré cette attitude de défiance que peuvent inspirer les pays baltes, l’opinion publique demeure beaucoup plus circonspecte concernant les relations avec la Russie. Un récent sondage estime que 81% des Lettons pensent que le réarmement serait une erreur majeure, privant ainsi la Lettonie d’une reprise économique tant attendue.
Entités géostratégiques de premier ordre en quête auprès de leurs partenaires d’une tutelle protectrice tout en montrant les muscles face à l’ours russe, les pays baltes apparaissent comme une zone de pression mutuelle entre les deux blocs qu’il est important de surveiller et maitriser en vue d’éviter toute escalade potentielle d’un éventuel conflit.

Adrien Nonjon
Etudiant en Géopolitique amoureux des espaces orientaux européens et russes, Adrien Nonjon compte se spécialiser dans les questions diplomatiques et stratégiques en Europe de l'Est et Russie post-soviétique.

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