Pavo Urban, mort en documentant la chute de sa ville Dubrovnik

By: Tristan Trasca

Certains noms sont à jamais liés à une cité. Pavo Urban fait partie de cette caste. Des choix personnels et le destin d’une guerre l’auront hissé au statut de symbole de la ville de Dubrovnik en Croatie. Mort à 23 ans alors qu’il photographiait la chute de sa ville dans les combats entre Serbes et Croates, Pavo Urban aura témoigné jusqu’au dernier souffle.

Pavo Urban est né en 1968 à Dubrovnik. Il grandit sur les bords de la mer Adriatique dans une des plus belles régions de Yougoslavie. A priori, rien ne le prédestinait à une trajectoire différente des autres Yougoslaves mais il est né à cette période charnière qui a marqué la fin de la Yougoslavie avec en prémices la mort de Tito en 1980 alors qu’Urban n’a que 12 ans. La jeunesse de Pavo est marquée par une passion grandissante pour la photographie, qu’il utilise peu à peu pour sublimer sa région à travers son oeil. Il fait d’ailleurs partie du club de photographie « Marin Getaldic » à Dubrovnik. Ses premiers travaux au début des années 1990 mettent à l’honneur Dubrovnik, sa région, ses habitants et leurs traditions. Bien souvent en noir et blanc.

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Lokrum au coucher du soleil. Pavo Urban – 1991.

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Repos. Pavo Urban – 1990.

Un homme rattrapé par l’histoire de son pays

1991. La Yougoslavie a fait long feu et les aspirations à l’indépendance deviennent monnaie courante au sein des ex-républiques de Yougoslavie. En mai de cette année, un référendum est organisé en Croatie et 94% des votants s’expriment en faveur d’une indépendance totale. Le conflit armé devient la conséquence logique ; d’un côté les Yougoslaves (Serbes et Monténégrins) ne veulent voir leur territoire amputé du territoire croate où vivent d’ailleurs de nombreux Serbes et de l’autre les Croates aspirent à une indépendance qu’ils ne peuvent simplement glaner par la voie politique.

En quelques mois, l’armée populaire yougoslave avance dans le territoire croate, jusqu’à attendre la région de Dubrovnik en octobre 1991. Au début de la guerre, Pavo Urban est à Zagreb où il aspire à entrer à l’Académie des Arts Dramatiques. Mais l’été venu, il décide de rentrer à Dubrovnik pour s’engager parmi les forces locales décidées à défendre armes en main la perle de l’Adriatique.

Dubrovnik, une cité à part en Yougoslavie

Au-delà d’être sa ville natale, Dubrovnik est devenue au fil des années une sorte de muse pour Urban. Une muse qu’il chérit et qu’il veut défendre. Tous ceux qui auront eu le loisir de visiter Dubrovnik pourront aisément comprendre la fierté des autochtones tant la ville charme le badaud, notamment la Vieille Ville.

Il faut dire que Raguse, ancien nom de Dubrovnik en français, a toujours disposé d’atouts hors du commun. Les premiers habitants au VIIe siècle ont décidé de fonder une petite cité sur les bords de l’Adriatique, une cité à mi-distance entre Athènes et Venise, à la croisée des chemins sur les routes maritimes entre l’Est et l’Ouest. Cette situation géographique permettra à Dubrovnik de devenir un port incontournable sur la route maritime menant d’Europe de l’Ouest vers l’Asie et ses marchands ne cesseront de prospérer aux XIVe et XVe siècles. Les capacités financières des habitants feront de la ville un joyau avec ses innombrables palais et ses demeures de charmes. Outre son incroyable architecture, Dubrovnik dispose également d’une aura à part puisqu’elle fut indépendante pendant plus de 400 ans avec la fameuse république de Raguse.

Pavo et « l’art de guerre »

Mais l’armée populaire yougoslave fait bien peu de cas de ces préoccupations historiques (la vieille ville de Dubrovnik est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979) et la ville côtière devient la cible d’offensives dès le mois d’octobre 1991. L’unité de Pavo est très vite mise en déroute et le jeune homme délaisse les armes pour documenter le conflit avec son appareil photo. Il passe alors en mode « Rat Art » (art de guerre en VF) selon le terme qu’il créé lui-même. Là encore, les clichés de Pavo permettent de voir son amour certain pour sa ville et ses habitants, bloqués dans un conflit meurtrier. Antun Maracic, directeur de la Galerie d’Art Moderne à Dubrovnik, déclara ainsi : « Un amour féroce prit le pas sur la prudence chez Urban. La rationalité ne resta que dans sa mise en scène des photographies et sa manière de capturer l’image. Les photographies parlent clairement de son attitude. Si nous comparons avec les clichés d’autres photographes, ceux d’Urban se démarquent au premier coup d’œil avec leurs angles très rapprochés, le focus très précis et ce sentiment très passionné pour l’événement, cette énergie captivante. A travers les images, on voit bien que les événements concernent l’artiste lui-même. »

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La Peur – un homme avec un chien. Pavo Urban – 1991.

Les affrontements autour de Dubrovnik dureront des mois qu’Urban passera à documenter le conflit. Ses travaux seront publiés dans divers journaux et serviront également à éveiller la communauté internationale sur le péril couru par la cité dalmate. Un de ses plus célèbres clichés reste « Strah – covjeh s psom » (La Peur – un homme avec un chien) où trois hommes se cachent dans une entrée de maison de la vieille ville. Un des hommes se bouche les oreilles, un autre se tient très dignement alors que le troisième homme semble tenter de calmer son chien en le tenant dans ses bras. A travers ses photos, Urban saura mettre en perspective les souffrances matérielles de la ville mais également les souffrances des habitants comme dans cet autre cliché nommé « U Tinelu » (Dans le Tunnel).

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Dans le tunnel. Pavo Urban – 1991.

Le 6 décembre 1991, l’armée yougoslave commencera à bombarder la ville de Dubrovnik. Urban, présent comme toujours pour prendre des photos, sera touché par un obus et mourra quelques heures plus tard à l’âge de 23 ans. Lors des dernières minutes de sa vie, Urban continuera à prendre des photos. Jusqu’au dernier souffle. Le talentueux Pavo Urban aurait sans doute pu faire carrière ailleurs mais il a décidé d’utiliser son art pour conter le calvaire vécu par sa ville et les siens et que son travail serve de mémoire, en cela il aura fait sienne la devise de sa ville : « Non bene pro toto libertas venditur auro. » La liberté ne se vend pas même pour tout l’or du monde.

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Boule de feu. Pavo Urban – 1991.

Pour voir plus de photographies de Pavo Urban, cela se passe ici

Tristan Trasca

Jamais aussi à l’aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.


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